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21 janvier 2005

Le chasseur de temps

Désolé, je contemplais ma montre au mouvement inerte . Je l’avais déposée sur la table du carré et tout en lui parlant , je la secouais doucement , espérant faire renaître quelque vie dans ses rouages grippés , subjugué par le désespoir . C’est qu’il ne s’agissait pas d’une montre quelconque mais de la Montre . C’était une Rolex offerte par mon père pour mes vingt ans . Six ans déjà qu’elle marquait le passage du temps sous toutes les longitudes , sans que jamais son mouvement automatique ne se fût arrêté . Qu’on ne se méprenne pas . Ce n’était point là une « Oyster » , portée par les play-boys et les narcotrafiquants du monde entier. Non , non , c’était une Daytona , rarissime , dont le cadran central était entouré de trois chronomètres indiquant le passage des heures, des minutes et des secondes . Trois boutons pressoirs venaient se visser sur le côté , garantissant à l’ensemble une étanchéité parfaite . Tout cet entrelacs d’engrenages venait se loger dans une carrosserie en inox de plusieurs microns d’épaisseur recouverte d’un verre pouvant résister à une pression de plusieurs dizaines d’atmosphères . Que de fois n’entra-t-il pas en contact violent avec la masse épaisse du bloc moteur dans mes tentatives nerveuses et maladroites d’apporter un remède à une avarie inopportune sans jamais se voir infliger la moindre éraflure ! Ce cadeau ne m’avait point tant ému par son prix (celui d’une petite voiture) , que par le souci manifeste de faire plaisir exprimé dans ce geste . Mon père avait beaucoup d’argent mais peu de temps à nous consacrer ! Forcément , il fallait bien le gagner cet argent ! Pour une fois , il avait du sacrifier une partie de ce précieux temps à courir les bijouteries , les ventes aux enchères , les collections privées , pour m’offrir précisément ce modèle et pas un autre . Mon père mourut peu de temps après m’avoir fait ce cadeau car s’il ne nous consacrait pas beaucoup de temps , il ne s’en octroyait pas d’avantage .Stan en bon asiatique peu versé dans l’art d’exprimer ses sentiments , comprit mon désarroi et murmura , c’est con , ce qui venant de sa part était déjà beaucoup ! Il me convainquit que pour chaque mal il existait un remède et dix minutes plus-tard nous parcourions les rues poussiéreuses de Port-au-Prince , à la recherche d’un réparateur de montres . Il faut savoir qu’à l’époque on trouvait de tout dans la capitale , de la brosse à dent à la voiture de luxe en passant par les vêtements de marque ou les groupes électrogènes . Simplement ,il fallait savoir chercher et reconnaître dans un invraisemblable bric-à-brac , la marchandise convoitée .Ainsi j’achetai une petite peinture de style naïf dans l’atelier d’un garagiste chez qui j’avais fait confectionner des coussins résistants à l’eau de mer pour le cockpit de « l’île de feu » ! Je voulus un jour renouveler ma provision de livres . Il existait certes l’une ou l’autre librairie ayant pignon sur rue , mais devant l’indigence du choix , je cherchai ailleurs . Je finis dans le hall de l’hôtel « Bois bandé » , visiblement un lupanar , aux murs tapissés de livres dont le plus récent avait du quitter l’imprimerie trente ans plus tôt . Mais quel assortiment ! Le concierge à la culture encyclopédique et au français fleuri me conseilla dans mes choix entre deux clients . Comme je m’enquerrais avec discrétion de la destination de ce lieu , il me fit cette réponse :
- Ici , mon cher monsieur les dames se font mignoter l’as de trèfle par le roi de pique !
Quant aux livres , ils étaient là et il eût été de mauvais goût de s’en étonner !
Mais faire réparer une montre était une toute autre affaire . Quelques boutiques proposaient au chaland , entre une montagne de petites culottes et une pile de baladeurs , quelques vagues montres digitales au cadran en plastique dont la durée de vie n'excédait pas en général celle de la pile chargée de les maintenir dans les temps . Naviguant au milieu d’une foule aussi misérable que souriante nous allions de déception en déception . Désespérés nous tirions des bords de rue en rue , au milieu du trafic incessant des tap-tap , ces petits bus aux couleurs chatoyantes et aux noms prémonitoires : le sang du Christ , fonce dans le tas , le jugement dernier , au fond du gouffre , peur de rien , vers le néant…
Finalement de tuyau crevé en tuyau percé nous terminâmes notre errance devant une bâtisse de style colonial. Une pancarte indiquait : Helmut Zeit artisan orfèvre , deuxième étage. Nous poussâmes la porte et gravîmes un vieil escalier en bois aux marches usées . Le deuxième pallier s’ouvrait sur plusieurs portes .L’une d’elles attira notre attention . Enchâssée dans l’embrasure, une poignée surmontée d’un câble qui se perdait dans les hauteurs de la cloison évoquait le signal d’alarme d’un train de banlieue . Je saisis l’anneau métallique et tirai de toutes mes forces . Il y eut d’abord une résistance puis le son d’une cloche suivi de claquements et de grincements sinistres . Finalement la porte s’ouvrit pour nous laisser devant une épaisse grille métallique . Deux rangées de barreaux plus loin , un homme d’une soixantaine d’années , la crinière blanchie en bataille , s’activait au milieu d’un inextricable réseau de cordes et de chaînettes actionnant divers leviers qui à leur tour manœuvraient d’invraisemblables serrures moyenâgeuses. En nous voyant il hurla avec un fort accent germanique , qu’est-ce que fous foulez ? Je lui expliquai le but de ma visite . Il me regarda en clignant des yeux , une loupe semblable à un masque de plongée remontée sur le front . Avant même que j’eusse terminé , il hurla en un mélange de créole , d’allemand et de français :
- U ka pa fé chié moin ! Je ne fais pas ces Schweinereien de montres en blastigue . Ich bin ein Handwercker pas un ébicier ! Allez raus!
Je fis une dernière tentative en agitant ma montre derrière les barreaux:
- Aber meine Uhr ist eine Rolex , Herr Zeit ...eine Daytona!
- Was ein Unsinn ! Davon gibt es kaum tausend in der ganzen Welt!
Le ton s’était toutefois adouci et tirant sur un câble , il fit jouer le mécanisme d’une porte dans la première grille. Nous nous approchâmes de l’autre , en traversant prudemment une espèce de no man’s land de plusieurs mètres, nous attendant à sauter sur une mine à tout instant . Arrivé contre les barreaux de l’ultime protection , je lui tendis la montre qu’il saisit avec la fougue d’un jeune homme. Stan me murmura , on aurait du lui apporter des cacahuètes !
Le cœur battant je regardais le vieil homme sortir d’un tiroir un petit plateau garni de velours vert puis y déposer avec amour la Rolex .Ayant débarrassé ,d’un ample mouvement du poignet, la table de la pacotille plaquée argent sur laquelle il travaillait , Herr Zeit rabattit sur ses yeux bleus délavés le masque grossissant et entreprit ,avec des mouvements précis de ses minuscules outils, d’opérer la malade . Au bout de deux minutes , il actionna la dernière serrure et nous fit signe de passer dans le saint des saints . D’un geste de la main appuyé par une grimace qui devait être un sourire il me montra , alignées sur le petit tapis de velours , toutes les pièces constitutives de ma chère montre. Je les regardai , désolé.
- Ist sie kaputt ?
- Eine Rolex? Kaputt? Niemals junger Mann! Schmutzig, ya!
Il m’expliqua longuement que ces belles mécaniques parfaites avaient un point faible : au bout de cinq ou six ans de microscopiques particules finissaient par s’accumuler dans le boîtier et venaient bloquer la fine mécanique ! Il me demanda deux jours pour effectuer le nettoyage . En le quittant ce jour là , je jetai un regard désolé sur les posters poussiéreux du Cervin et de la Jungfrau agrafés sur les murs crasseux de son atelier tout en me demandant quel drame avait bien pu pousser un tel homme à venir s’enterrer dans pareil endroit.

Cela fait maintenant vingt ans que ma Daytona marque le passage du temps et contrairement à moi , elle n’a pas pris une ride !

Commentaires

Par simple curiosité, penses-tu que l'on trouve encore des Rolex Daytona ?
J'aime bien l'expression : "se font mignoter l'as de trêfle par le roi de pique" j'essairai de la retenir..

Écrit par : Pénélope | 23 janvier 2005

Il me semble en avoir vus en Suisse chez un concessionnaire Rolex . A l'origine ce sont des montres qui ont été fabriquées dans les années soixante pour la compétition automobile d'où le nom Daytona en référence au grand prix de Daytona.
Les haitiens ont un parler très imagé!

Écrit par : manutara | 24 janvier 2005

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