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20 janvier 2005

La feuille de bananier

La journée avait été particulièrement étouffante . Voulant éviter d’être attaqué par des escadrons de moustiques sous la douche , je n’attendis point la tombée de la nuit et profitai des dernières lueurs du jour pour franchir les cent mètres de ponton et me diriger vers le local sanitaire . J’avais simplement enroulé une serviette éponge autour de ma taille . Une fois dans la baraque je me rendis compte que la porte ne fermait pas et que les planches disjointes de la cloison permettaient d’avoir une vision panoramique sur la marina . Je me félicitai de ne pas avoir attendu la nuit où les rôles auraient été inversés . J’évitai de regarder la cuvette des toilettes grouillante de cafards et ,abandonnant ma serviette sur une traverse en bois , j’entrai dans la cabine de douche dont le sol gluant ne me laissa que peu d’illusions sur l’efficacité du service d’entretien . Une fois terminé , je sortis , levai les yeux vers l’endroit où j’avais laissé la serviette suspendue , mais mon regard ne rencontra que la surface grossière de la poutre . Plus de serviette !Je me dis , c’est un cauchemar , fermai les yeux , les rouvris , toujours rien !Je fouillai chaque recoin de la cabane à la recherche de ce précieux bout de tissu , ou du moins d’un objet susceptible de cacher ma nudité , mais en vain ! Je collai mon visage contre les interstices de la porte , dans l’espoir de voir déambuler un des employés de la marina auquel j’aurais pu demander de ma ramener des vêtements , mais le ponton restait désespérément vide ! J’envisageai la possibilité d’en profiter pour piquer un cent mètres jusqu’à mon voilier , mais deux choses me retinrent . D’abord un bringuebalement disgracieux que je ne pourrais empêcher et surtout l’idée de passer devant le « Loukoum IV » où madame et ses filles se trouvaient en cet instant précis en train de siroter leurs boissons à l’abri de leur salon climatisé doté d’une fort belle vision panoramique , commentant les allers-venues des propriétaires de bateaux !Je venais du reste de les saluer fort courtoisement d’un geste de la main alors que , pudiquement enroulé dans ma serviette, je m’apprêtais à faire mes ablutions .
Je ne voyais qu’une solution : attendre la tombée de la nuit . C’est à cet instant qu’ils attaquèrent . Par milliers , que dis-je par millions , les moustiques s’abattirent sur moi en rangs serrés s’acharnant sur les parties de mon anatomie habituellement protégées . Gémissant de désespoir je me ruai hors du local , prêt à affronter les regards « loukoumesques » , lorsque mes yeux tombèrent sur un bananier que la main de l’homme avait planté et oublié à côté des sanitaires . Ors , un bananier ça a des feuilles , des grandes feuilles même !Malheureusement , ce bananier qui ne devait plus porter de fruits depuis longtemps avait poussé jusqu’au ciel et ses belles feuilles vertes étaient hors d’atteinte , l’escalade du tronc rugueux en tenue d’Adam étant à écarter pour des raisons évidentes ! Une seule feuille pendait à ma portée . La pauvre chose était brune et toute desséchée mais sa dimension me laissait espérer une capacité d’occultation non négligeable ! Après deux ou trois bonds disgracieux producteurs de tressautements génitaux à l’esthétique douteuse , je ramenai la précieuse ramure . Jetant des regards de bête traquée à droite et à gauche , j’essayai de m’en ceindre la taille . Il y eut quelques craquements sinistres mais la chose tint bon , me mettant postérieurement et antérieurement à l’abri des regards indiscrets . Comme je me mettais en marche à petits pas précautionneux , mes mains étreignant le précieux végétal, un vieillard revêtu d’un short crasseux surgit d’un petit speed boat amarré au ponton .Certain que ma protection ne tiendrait pas la route , je songeai un instant à le stipendier pour la location de sa loque mais son français était encore plus balbutiant que mon créole . Je craignis qu’il ne se méprenne sur mes intentions tandis que je gesticulai en direction de son bas ventre en répétant frénétiquement , ba moa ti short la pou kasé moin koui , a pil goude ! Ses yeux allaient alternativement de mon pagne improvisé à mon visage tandis que ses lèvres retroussées sur des gencives édentées laissaient échapper un ricanement de mauvaise augure . Passé dans une ceinture faite de ficelle d’emballage , un coupe-coupe lui battait la cuisse trahissant sa fonction de gardien . Par gestes plus que par mots j’essayais de lui conter mon infortune . Il dut comprendre car son ricanement se transforma en un rire franc et massif interrompu à intervalles réguliers par une toux grasse , suivie d’une expectoration glaireuse . Après s’être essuyé la bouche du revers de la main , il fit ouh la la , et me flanqua une grande claque sur le dos , de cette même main qu’il ramena sous mes yeux , recouverte du sang d’un demi-million de moustiques écrasés . Je reculai involontairement , il y eu un froissement soyeux et je sentis la brise légère du soir me caresser les fesses tandis que quelques débris de feuille de bananier tombaient en tourbillonnant à mes pieds . Seule la nervure centrale passée autour de ma taille ainsi qu’un vague lambeau végétal garantissaient mes devants du regard scrutateur de l’homoncule ricanant . Peu soucieux de voir les derniers filaments de ma protection partir en poussière je pris congé de mon interlocuteur . Tandis que je m’efforçai de progresser vers « l’île de feu » d’un pas que je voulus désinvolte , comptant mentalement les mètres qui m’en séparaient , priant pour ne pas avoir l’infortune de croiser un yachtman, je voyais la masse du « Loukoum IV » se rapprocher dans la lumière déclinante de cette fin de journée ! Arrivé à sa hauteur , je baissai la tête , songeant naïvement que si je ne regardais pas on ne me verrait pas . Il n’y eut point de réaction . D’ailleurs à quoi m’attendais-je ? Voir la mère de famille s’arracher les cheveux en poussant de sinistres hululements ? Apercevoir ses filles tomber en pâmoison ? Il n’y eut rien de tel . Délivré , j’accélérai le pas et sautai sur le pont de mon voilier . A l’abri du cockpit , j’arrachai les derniers vestiges de feuille . Nu comme un ver , je m’engouffrai dans la cabine en sautant les marches de la descente et tombai au milieu du carré en criant , devine ce qui m’arrive à l’adresse de Stan que j’imaginais vautré sur sa couchette et plongé dans la lecture de son cher Monfreid . De fait il était assis à la table du carré , habillé avec une recherche qui ne manqua pas de me surprendre , ses longs cheveux soigneusement peignés . Devant lui la theière fumante et une assiette remplie de biscuits . Quatre petites tasses en porcelaine normalement posées sur leurs sous-tasses complétaient le charmant tableau . Je dis normalement , car au moment de mon intrusion ces tasses se trouvaient à mi-chemin , entre la table et les lèvres outrageusement fardées de madame « Loukoum IV » et de ses trois jeunes et jolies filles !


Commentaires

maola retrouve le sourire : chouette ! et merci ...

Écrit par : maola | 20 janvier 2005

Tres tres drôle ! j'imagine tres bien la scène et ne peux m'empécher de glousser !

Une histoire comme ça, ça ne m'est arrivée que dans mes cauchemars. Ah ! Où va se nicher les désirs inconscients ?

Écrit par : dilou | 20 janvier 2005

Les "Loukoum IV" ont pris les choses avec humour , les filles en gloussant et la mère en répétant, et bien , et bien! De manière étonnante , madame montra beaucoup moins de froideur à mon égard après ce petit incident!

Écrit par : manutara | 20 janvier 2005

Bonsoir bel " Adam " je n'avais pas eu le temps de lire tes longs posts ! J'imagine la scène ! Très très drôle.....
Pourvu qu'une chose pareille ne m'arrive jamais ! La nudité exposée et les moustiques, grand dieu !.....

Écrit par : Pénélope | 23 janvier 2005

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