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19 janvier 2005

Le "Loukoum IV"

La marina « sand cay paradise » était équipée de toutes les commodités . C’est du moins ce que proclamait un panneau rouillé à la peinture écaillée situé au bord du chemin d’accès . Hélas, en dehors d’un vieux ponton aux piquets rongés par les tarets dont les planches pourries laissaient voir le cloaque dans lequel le marin imprudent ne manquerait pas de tomber s’il ne prenait garde d’éviter les parties en évident état de décomposition , et d’une cahute abritant des toilettes branlantes et une cabine de douche , il n’y avait pas grand chose de commode . C’était pourtant ce lieu qui hébergeait la maigre flottille de bateaux de plaisance battant pavillon haïtien. En dehors de « l’île de feu » , il n’y avait que des « cabin cruisers » à moteur . Celui qui s’est déjà trouvé encalminé dans le golfe de la Gonâve comprendra le peu d’engouement de la bourgeoisie locale pour les voiliers . Le vaisseau amiral était un beau trawler (chalutier américain) d’une soixantaine de pieds transformé en yacht de plaisance . Il appartenait à un libanais propriétaire de plusieurs magasins à Port-au-Prince et à Cap Haïtien . C’était notre voisin de quai et quotidiennement cet homme charmant nous invitait à son bord, nous faisant bénéficier d’une hospitalité toute orientale ainsi que de l’agrément d’une salle de bain que n’eût point renié un hôtel cinq étoiles. Une fois lavés , nous passions dans le salon climatisé où nous attendait une succession de mets raffinés , arrosés de boissons rafraîchissantes. Ce bateau s’appelait le « Loukoum IV » , ce qui nous laissa supposer qu’il y en avait eu d’autres . Le propriétaire était un chrétien maronite d’origine palestinienne dont les parents avaient fui dans un premier temps au Liban lors de la création de l’Etat d’Israël croyant trouver au pays du cèdre la paix et la prospérité . Ils y trouvèrent effectivement les deux jusqu’à ce que la guerre civile qui ensanglanta leur nouvelle patrie dans les années soixante dix les forcent une fois de plus à l’exil . Nous ne vîmes jamais les parents , par contre, Daniel le fils , un quadragénaire rondouillard et jovial , venait quasiment tous les soirs sur son yacht en compagnie de sa femme et de ses trois filles . Ils ne repartaient que tard dans la nuit quand ils ne couchaient pas à bord . Un jour , Daniel me prit à part et m’emmena dans la timonerie encombrée de radars , de sat nav , de gonios , de radios BLU , et me demanda si je saurais trouver ma route en haute mer avec tout cet équipement . Je lui répondis que je me débrouillais très bien avec un simple compas et un sextant . Il parut rassuré . Ce jour il m’avoua ne rien connaître à la navigation et n’aimer que très modérément la mer . Je me rappelai alors n’avoir jamais vu ce bateau quitter son poste d’amarrage en fin de semaine contrairement aux autres unités plus modestes . Ce n’était toutefois pas pour satisfaire son ego que Daniel avait fait l’acquisition de ce yacht , mais pour mettre sa famille à l’abri au cas où… Son expression favorite était , mon petit Etienne , ça sent le sapin ce à quoi , invariablement je répondais , tant que ça ne sent pas le cèdre…Il éclatait alors d’un rire tonitruant . Son souci principal était de trouver un capitaine qui puisse les emmener hors du pays , lui et sa famille au cas où de nouveaux troubles éclateraient . L’avenir lui donna raison. Quand nous fîmes sa connaissance , deux haïtiens habitaient en permanence à bord du yacht , s’occupant de l’entretien et du fonctionnement du groupe électrogène . Tous les jours , en échange de son hospitalité , j’essayais de former Daniel aux arcanes de la navigation . La partie mécanique me posa plus de problèmes , mais nous réussîmes à faire démarrer les deux puissants moteurs Caterpillar qui rendaient le trawler aussi manœuvrant qu’un hors bord .Les manœuvres d’accostage étaient un véritable plaisir une fois la bête domptée .Nous nous aventurâmes à quelques milles des côtes sur une mer d’huile mais je ne réussis jamais à convaincre Daniel de prendre les commandes . Une peur viscérale de l’élément marin l’habitait . Il me demanda évidemment de devenir son skipper attitré , mais je dus refuser , l’idée de passer mes journées à attendre d’éventuels troubles en rejouant le désert des tartares ne me paraissait pas des plus excitantes. Je suppose qu’au moment du coup d’Etat , ils firent comme les autres : ils s’adaptèrent à moins qu’ils n’aient tout simplement pris l’avion pour quitter le pays !
Or il advint que Daniel dut se rendre aux Etats-Unis pour ses affaires . Il tint à me prévenir , la veille, alors que nous prenions congé de lui avant de regagner notre bord .Il avait l’air embarrassé. Il se racla la gorge , dit , ça me gêne , mais comprenez vous êtes jeunes , mes filles aussi…Je crus un moment qu’il allait nous proposer sa progéniture en mariage , mais je compris vite que je faisais fausse route . Il était évident qu’il souhaitait que nous interrompions nos visites durant son absence , à la demande expresse de sa femme me sembla-t-il . Il est vrai qu’elle nous avait toujours traités avec beaucoup de froideur , loin d’éprouver l’enthousiasme de son mari à notre égard . Assurément , ni Stan , ni moi , ne représentions l’archétype du gendre idéal. Cela m’ennuya beaucoup , non pas à cause des filles mais à cause de la salle de bain du « Loukoum IV » . Nous allions devoir dorénavant utiliser les « commodités » de la marina ! La réalité devait dépasser mes pires craintes !


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