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18 janvier 2005

Les lavalas

Je plonge dans mes souvenirs et c’est le mot lavalas qui surgit de ma mémoire . Ce mot créole désigne un torrent gonflé par les pluies qui arrache tout sur son passage . C’était ainsi que se nommaient les partisans d’Aristide mais ce n’est pas à ce titre que je m’en souviens . Nous avions trouvé à deux pas de la marina un excellent restaurant où l’on nous servait en abondance une cuisine dont les mets , pour n’être pas toujours clairement identifiés , n’en comblaient pas moins les attentes de notre palais habitué au rude manger du bord . Ils y préparaient également des jus de fruits naturels aux noms enchanteurs : corossol , pomme cannelle , prune Cythère , goyave , papaye , mangue… Ils y ajoutaient de la glace pilée (beaucoup de glace) , un peu de lait et passaient le tout au mixer : un délice propre à étancher les soifs les plus dévorantes. Notre passion fruitée se poursuivit jusqu’au jour où , assis près de la grande baie vitrée donnant sur la rue, nous vîmes l’arrivée du camion à glace .C’était à midi . Les grands blocs étaient jetés sans ménagement sur la chaussée maculée et traînés par le livreur dans des crissements déchirants vers l’entrée du restaurant au moyen d’une grande pince . Déjà je regardai mon jus d’où s’échappait une fine buée de condensation d’un autre œil .Comme si cela ne suffisait pas , tandis que le travailleur allait chercher d’autres blocs , une dame d’un certain age , vêtue de haillons , s’approcha de l’un d’entre eux . Elle jeta un rapide coup d’œil à gauche , puis à droite , souleva ses chiffons et frotta avec délice ses jambes couvertes d’ulcères purulents contre la glace . Stan qui avait avalé goulûment le contenu de son verre échangea avec moi un regard incrédule en murmurant , je le crois pas , puis il se leva avec précipitation et partit aux toilettes d’où me parvinrent très rapidement des râles d’agonisant. C’est alors qu’il décida de devenir alcoolique , une des rares tares qui manquait à son palmarès ! Quant à moi , je me rabattis sur les eaux minérales d’importation refusant de céder à l’appel doucereux des boissons gazeuses yankees !
Mais c’est par une nuit sans lune que nous fîmes connaissance avec les lavalas . Nous venions d’achever notre repas quand brusquement l’orage se déchaîna . Aux éclairs succédaient des coups de tonnerre qui faisaient trembler le sol . Bientôt l’électricité fut coupée nous plongeant dans une obscurité totale .La clientèle était constituée d’habitués , des politiciens aux mines patibulaires et des commerçants dont la réussite professionnelle se mesurait à l’aune de leurs ventres rebondis . Les dames émirent de petits rires nerveux , les hommes des exclamations contrariées . De temps en temps une lueur fulgurante suivie d’un roulement sourd venait éclairer les miséreux au faciès émacié restés dehors à regarder se gaver les nantis dont les visages congestionnés par la mangeaille et les alcools , surpris dans la lueur crue de l’éclair, dénonçaient une anxiété croissante . La climatisation avait arrêté de déverser sur nous son courrant d’air glacé et l’agréable fraîcheur avait été remplacée par une effroyable touffeur . Des bougies circulèrent conférant à la scène l’aspect d’une toile peinte par un Rembrandt des tropiques . Quelques grosses gouttes vinrent éclater sur la baie vitrée avec des bruits d’insectes affolés s’écrasant sur le pare brise d’une voiture . Le goutte à goutte se transforma en crépitement , puis en rafale . Tout bientôt ne fut plus que vacarme et débordement . En Europe, j’ai souvent entendu dire , j’aime le bruit de la pluie qui tombe .On devine les gouttes tombant en nombre infini sur la terre ou l’asphalte secs . En Haïti nous eûmes l’impression de tomber au fil d’une cataracte sans fin . Il n’y eut plus de haut , ni de bas , de ciel ou de sol , juste l’eau . Le paysage , la rue , les voitures , les passants , tout cela s’était dissout dans l’averse . A présent nous nous étions tous levés et contemplions la vitre inondée nous renvoyant notre image à la lueur chancelante des bougies . Je pensai au capitaine Némo , m’attendant presque à voir surgir devant nous des scaphandriers aux mouvements maladroits .
Après un quart d’heure environ , l’averse cessa brusquement . Je m’apprêtai à retourner à ma table , lorsqu’un des convives me saisit par le bras et me montrant le haut de la rue me dit , regardez . Dans l’obscurité , je devinai une masse en mouvement. Je pensai d’abord à une foule , je me dis , une émeute . Mais il n’y avait ni cris ni vociférations . Juste un chuintement qui alla s’amplifiant . Le niveau de l’eau monta brusquement devant le restaurant tandis que le flot boueux charriait des branches , des troncs d’arbres , des charognes, des tôles enchevêtrées et des pneus , une incroyable quantité de pneus. Il y a un an , je me suis rappelé de ces pneus emportés par le torrent , les lavalas, lorsque je vis à la télévision les images d’hommes torturés par les lavalas , les partisans d’Aristide cette fois. Ils passaient sur le malheureux soupçonné de trahison un pneu arrosé d’essence puis y mettaient le feu ! On imagine la fin atroce !
Ce soir là, la nature sut se montrer plus clémente que les hommes . Au bout d’une heure les eaux stagnantes furent absorbées par le sol et nous pûmes regagner le voilier .Un peu plus tôt , quelques jeunes gens entreprenants s'étaient proposés de faire passer le marécage aux clients pressés de regagner leurs foyers . Vision irréelle que celle de ces notables à la panse gonflée montés sur les épaules de ces adolescents efflanqués !

Commentaires

Ce n'est effectivement pas comme ça que je me représente le paradis !
L'as tu trouvé en quelque endroit ?

Écrit par : dilou | 18 janvier 2005

Non! Dieu merci! On doit s'ennuyer à mourir au paradis!

Écrit par : manutara | 18 janvier 2005

Les commentaires sont fermés.