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16 janvier 2005

Sand cay paradise

Le principal problème auquel nous avons été confronté en Haïti , fut la délinquance. Rien d’étonnant dans un pays où la pauvreté avait atteint un niveau que nos cerveaux d’occidentaux peinent à imaginer . Les autres régions du tiers-monde que j’avais visitées disposaient toutes de ressources naturelles , d’une industrie balbutiante et d’un secteur des services en pleine expansion . A Haïti , rien de tel . Même les touristes , prompts en général à flairer l’aubaine, boudaient cette terre magnifique transformée par plusieurs générations de politiciens sans scrupules en un enfer dantesque où les damnés assoiffés aspiraient avidement les dernières gouttes distillées avec parcimonie par leur pauvre gourde percée .La particularité de la société haïtienne résidait alors en l’absence de toute classe moyenne . Quelques riches se partageaient la maigre galette tandis que le reste de la population vivait non pas des miettes , elles étaient inexistantes , mais des transferts de la diaspora haïtienne installée aux Etats-Unis et pour ceux qui étaient dépourvus de parenté expatriée , d’expédients aux contours légaux assez flous . On me rétorquera que notre présence en ces lieux frisait l’indécence. Oui , on peut le dire tout comme on peut affirmer son contraire . Pourquoi aller dépenser son argent à Nassau et à Saint Barth quand il y en a déjà tant alors que d’autres destinations sont en cruel manque de devises ? Enfin à l’époque nous ne nous posions pas ce genre de question ! Ces deux mots Haiti et Port-au-Prince , exerçaient sur notre imaginaire post-adolescent une irrésistible attraction . C’est fou le pouvoir de suggestion des noms ! Hon Kong , Rio , Buenos Aires , Lima , Mexico , peu importe la réalité, souvent sordide , dissimulée derrière ces syllabes chantantes , l’attrait qui en émane continuera à s’exercer sur les esprits en mal d’aventure . Par contre qui aurait l’idée saugrenue d’éprouver une érection mentale à l’évocation de Charleville Mézières , Dortmund ou Birmingham ? Et pourtant ! Ils sont nombreux les enfants de ces cités aux noms magiques à rêver à des lieux moins exotiques !
Nous ne restâmes qu’une nuit dans le port de commerce et ce fut une nuit de trop . Un vénérable vieillard se proposa de jouer le rôle de veilleur de nuit moyennant une rétribution dérisoire . Je n’eus pas le cœur de l’en dissuader , ne voyant pas ce que l’on pourrait bien nous voler tant que nous étions à bord . De l’avis de notre gardien , les cordes utilisées pour amarrer le voilier aux bittes d’amarrage ne manqueraient pas d’exercer une attraction certaine sur tout voleur doué de discernement. Pensez du mono-filament synthétique ! Joignant le geste à la parole il rassembla les bouts des quatre aussières en service , les enroula autour de son maigre torse , se coucha sur le roof et s’endormit d’un sommeil profond . Nous fûmes réveillés à l’aube par les coups de corne de brume furieux d’un remorqueur . Je sautai de ma couchette et montai sur le pont . Nous dérivions doucement à quelques encablures du quai , gênant le trafic portuaire entrant et sortant . Sans me poser de questions je mis le moteur en marche et regagnai notre poste d’amarrage, le rouge de la honte sur mon visage en feu . Ce n’est qu’au moment de faire la manœuvre d ‘accostage que je constatai simultanément l’absence des aussières et la présence désespérément inutile de notre gardien toujours enroulé dans ses bouts de corde dont les extrémités devaient à présent se négocier à prix d’or sur quelque marché à l’atmosphère saturée d’effluves subtilement épicées .Qu’à cela ne tienne , j’avais à l’époque de la patience et des aussières à revendre . Nous émigrâmes toutefois avec un certain plaisir dans une marina toute proche au nom aguichant de « Sand Cay Paradise ».
La caye était bien au rendez-vous comme nous pûmes le constater en manquant de nous empaler sur cette roche visqueuse à demi-immergée à l’entrée du petit port dans une des eaux les plus boueuses de la planète .Le sable , lui , avait peut-être été foulé par les bottes du glorieux Toussaint Louverture en d’autres temps ! A notre arrivée s’y était substituée une terre noirâtre qui à la moindre pluie ne manquait pas de se transformer en une boue tout à fait immonde . Quant au paradis , on sait bien qu’il n’est jamais très éloigné de l’enfer .
Le capitaine du port nous trouva ,entre deux petits yachts à moteur, un emplacement où amarrer « l’île de feu »
Dans cette indentation de la côte désertée par les vents , le flux et le reflux charriaient inlassablement un flot d’immondices, de cadavres de chiens , de sacs éventrés, de végétaux putréfiés et d’objets dont l’état de délabrement avancé rendait l’identification difficile . Un simple bain dans cette eau putride aux miasmes délétères aurait tout à fait pu être assimilé à une tentative de suicide !
A la tombée du jour des nuages de moustiques géants lassés du sang anémié des autochtones s’abattaient sur nos corps saturés de protéines , de glucides et de lipides .
C’est dans ce paradis que nous passâmes deux inoubliables mois de nos jeunes existences.


Commentaires

La question que je me pose depuis que je te lis :
Qu'est-ce qui t'a poussé dans cette folle aventure sur les mers ?

Écrit par : dilou | 17 janvier 2005

De mauvaises lectures dans mon enfance . Il faudrait interdire Conrad ,London , Melville , Monfreid , Stevenson aux moins de dix-huit ans!

Écrit par : manutara | 17 janvier 2005

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