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13 janvier 2005

La république des gourdes

A notre arrivée Jean Bertrand Aristide venait de prêter serment en tant que président élu d’une des républiques les plus pauvres au monde , remplaçant Jean-Claude Duvalier , alias Baby Doc , fils du sinistre François Duvalier qui , a la tête de ses tontons macoutes* ,dirigea le pays d’une poigne de fer dans les années soixante . L’espoir suscité par cette nomination était intense et le portrait de l’ancien prêtre salésien ornait les façades de tous les édifices publics . La fête fut de courte durée ,puisque le nouveau président empêtré dans une politique dont le clientélisme était la ligne dominante , fut renversé en septembre de la même année . C’est donc pendant cet intérim démocratique que se situe notre escale (mars-avril 1991) .
Parmi les badauds en haillons qui nous guettaient du haut du quai l’un ou l’autre s’enhardit à nous adresser la parole :
- Ba moa une goude babi !
Nos escales antillaises nous avaient familiarisé avec le créole , cette langue merveilleuse parlée par la majorité des îliens de la Caraïbe . Je savais que ba moa signifiait donne moi , babi , barbu et que goude désignait sans aucun doute une gourde . Ces malheureux mouraient apparemment de soif en plus de visiblement souffrir de la faim . Stan me fit passer une bouteille d’eau minérale et je la leur tendis . Mais les quémandeurs après s’être enquis de la nature du liquide , se désintéressèrent rapidement de mon offrande pour reprendre leur complainte. Bientôt , il y eut un mouvement de recul dans la foule suivie d’une débandade effrénée . Une dizaine de soldats en armes se laissèrent lourdement tomber sur le pont . Ils ne semblaient , à vrai dire, pas mieux lotis que leurs concitoyens civils mais jouissaient d’une autorité certaine . L’un d’entre eux portait une casquette et tenait une mallette serrée contre lui, j’en conclus qu’il s’agissait d’un officier. Il s’adressa à nous en un excellent français, langue officielle du pays mais parlée uniquement par une minorité d’haïtiens . Tout se passa bien , nos papiers et ceux du bateaux étant en règle , jusqu’à cette question fatidique :
-Nature de la cargaison ?
Il est toujours très difficile d’expliquer à des gens pour qui chaque instant signifie une lutte acharnée pour la survie qu’il est possible d’affronter l’océan sur une petite embarcation uniquement pour son plaisir . Ce qui mettait un comble à l’étonnement de cet officier était l’entêtement de deux personnes apparemment saines d’esprit à vouloir venir dans un pays d’où précisément tout le monde essayait de s’enfuir . Je vis le doute passer dans son regard . Il hésita un moment , rejeta sa casquette sur la nuque , s’épongea le front , pesa les avantages et les inconvénients d’une fouille minutieuse dans cet espace restreint où la température devait avoisiner les cinquante degrés . Nous pouvions entendre la transpiration couler le long de nos corps pour venir former de petites mares à nos pieds . N’y tenant plus , Stan décida d’enlever sa chemise , dévoilant son impressionnant tatouage . Je vis une terreur superstitieuse s’allumer dans le regard de ces hommes rudes . Il y eut un rapide échange en créole où le mot vaudou revint à plusieurs reprises . Les plus téméraires s’enhardirent à toucher la fresque épidermique du bout des doigts , les retirant instantanément comme sous l’effet d’une vive brûlure. Stan , très content de son effet n’en resta pas là . Il se crut obligé de baisser légèrement son short pour découvrir en partie les symboles du ying et du yang ornant successivement chacune de ses fesses . Il se lança ensuite dans une longue explication sur leur signification que le lieutenant traduisit à ses hommes. En conclusion , tandis qu’il tamponnait frénétiquement nos documents , l’officier lança ces paroles que je trouvai admirables :
- Enfin une philosophie qui parle à notre cul plutôt qu’à notre tête !
Avant de quitter le bord , alors que ses hommes l’attendaient sur le quai en se répétant le bon mot de leur supérieur , il sembla se rappeler de quelque chose , fouilla dans sa mallette et en sortit un carnet à souches . Il me demanda la longueur du bateau , sa largeur , son tonnage , se lança dans des calculs compliqués et conclut finalement.
- Je me vois obligé de vous demander un émolument de cinquante gourdes au titre de la taxe portuaire !
- Cinquante gourdes !
La vision fugace de cinquante jeunes filles s’avançant revêtues de blanc , la corde au cou , passa tel un mirage devant mes yeux hallucinés !
- Oui , ou l’équivalent en Dollars , si vous préférez .Moi , je préfère pour ne rien vous cacher !
Je compris alors que nous venions d’atterrir dans un pays où les militaires avaient de l’esprit et où la gourde servait d’unité monétaire !

* Le macoute en créole signifie le sac , en l’occurrence l’étui dans lequel les tontons glissaient leur pistolet.

Commentaires

Ah ! On en apprend des choses quand on lit tes post ! C'est vraiment très interressant, on s'y croirait...
Je suis allée aux Antilles et aux Grenadines (que j'ai adorées)
je ne comprenais rien au Créole mais j'aimais beaucoup entendre les Antillais le parler, le créole est toujours gai, leurs visages sont souriants, très décontractés, pas stressés pour un sou !
C'est réellement une destination vers laquelle je repartirai bien volontiers.

Écrit par : Pénélope | 15 janvier 2005

Chère Pénélope , content de te faire voyager dans ces îles merveilleuses au coeur de votre sinistre hiver boréal . Hélas , Haiti que nous avions connue pauvre mais accueillante est devenue , sous l'effet d'une succession de crises politiques sanglantes , un lieu où il ne fait plus bon s'aventurer!

Écrit par : manutara | 16 janvier 2005

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