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12 janvier 2005

Haïti chérie !


Brusquement le vent tomba et le silence s’installa , troublé de loin en loin par le cri des oiseaux marins et par le claquement des voiles qui pendaient inertes . Puis la brise de terre se chargea d’un parfum étrange , mélange de terre mouillée ,d’arbres fruitiers , d’épices et d’autre chose que je ne pus alors nommer . Partis de Great Inagua (Bahamas) à l’aube nous franchîmes le cap Saint Nicolas marquant la partie Nord-Ouest d’Haïti durant la nuit . Nous restâmes un instant sans parler , les oreilles encore emplies du puissant souffle de l’alizé venu mourir sur cette côte déchiquetée . Pour illustrer les calmes intenses régnant dans l’immense golfe de la Gonâve formé par ces deux étranges langues de terre qui constituent Haïti , un ami haïtien me dit un jour que son pays était tellement pauvre que même le vent avait décidé de partir . C’était l’époque ou des boat people fuyaient quotidiennement leur île dans l’espoir insensé de trouver un monde meilleur prêt à les accueillir .Ironie du sort , ils dépassaient rarement le Nord de Cuba , arraisonnés par les vedettes des coast guards américains et parqués dans un camp de réfugiés à Guantanamo ,enclave américaine située sur une autre grande île dont les habitants eux-aussi essayaient de s’évader . Je ne sais plus grande misère que celle qui pousse les hommes à fuir loin de chez eux !
Après vingt quatre heures de spi diesel , terme méprisant qu’utilisait Stan mon équipier pour désigner le moteur auxiliaire , nous arrivâmes à Port-au-Prince , port d’entrée obligatoire pour tout navire venant de l’étranger . Finis le silence et les effluves subtilement parfumées . Le long du quai de commerce surchauffé où nous avions amarré le voilier régnait un vacarme assourdissant occasionné par un ballet de camions chargés de marchandises , tandis qu’une foule dépareillée essayait de prendre d’assaut quelques malheureuses hourques que des pompes de cale surmenées peinaient à maintenir à flot. Une centaine de badauds nous examinaient du haut du quai , nous faisant ressentir l’impression que doit éprouver l’oie bien dodue avant de se faire plumer . Il n’y avait pas d’hostilité , juste de la curiosité ! Il faut dire que Stan et moi formions une drôle de paire . Lassé d’être appelé moussaillon par les vieux loups de mer dans tous les ports de la Caraïbe , j’avais laissé pousser barbe et cheveux , gagnant au passage le surnom de Raspoutine . Quant à Stan , vietnamien d’origine mais élevé au Japon par des parents français , un gigantesque tatouage représentant une geisha recouvrait son dos . Il prétendait avoir été yakusa (mafieux japonais) , trafiquant d’armes en Indonésie et patron de bordel à Djibouti .C’était surtout un lecteur invétéré d’Henri de Monfreid ! Il est exact qu’en le récupérant aux Canaries , j’agissais pour rendre service à son frère , un ancien camarade d’université. Apparemment c’était le moyen le plus élégant que la famille avait trouvé pour se débarrasser de Stan . Quand je retrouvai « l’île de feu » à los Cristianos , Stan n’était toujours pas arrivé . Jean et de Norbert partis , croyais-je , rejoindre Renaud à la Grenade je restai seul durant quelques jours . Un matin , quelqu’un me héla . Je sortis sur le pont et vit un jeune asiatique accroché à la chaîne de mon mouillage . Il me demanda , c’est toi Etienne . Devant ma réponse affirmative il grimpa avec souplesse à bord , me tendit la main et me dit , moi c’est Stan !
Nous parlâmes un moment , puis je remarquai qu’il tremblait de froid . Je pensai alors à ses affaires restées à terre et lui proposai de l’accompagner pour l’aider à transporter ses bagages . Il ricana , me demanda une cigarette , l’alluma et regarda la fumée monter dans l’air calme du matin . Je hasardai :
- Tu n’as plus rien , c’est ça ?
Il hocha la tête avec l’expression du sage qui regarde au-delà des apparences surtout quand il vient de faire une grosse connerie.
- Un plan foireux !
Je ne pus jamais en savoir plus . Arrivé la veille au soir , il avait pris une chambre dans une petite pension minable . Ce qu’il s’y passa reste pour moi , à ce jour, un mystère . J’héritais donc d’un équipier sans vêtements et sans argent . Heureusement que dans son infinie sagesse le propriétaire de la pension avait gardé le passeport de son jeune client . Nous pûmes le récupérer , non sans au préalable m’être acquitté du montant , modeste il est vrai , de la nuitée !


Commentaires

Tu es vraiment un "bon Samaritain" on te hèle et tu accueilles ! Bravo, ça dénote un esprit ouvert et généreux, peu de gens le sont !
Mais peut-être que dans le monde des marins c'est plus fréquent, il doit y avoir une grande solidarité et générosité.

Écrit par : Pénélope | 15 janvier 2005

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