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11 janvier 2005

Point final

Le 25-11-2004
2317 TU ( 1817 locale) NE 4 trinquettes jumelles 2/8 mer peu agitée 5kts CC290°

Voilà , notre traversée touche à sa fin ! On devine dans les dernières lueurs du soleil couchant la silhouette massive de la Grenade .Plus au Nord de petits cônes à peine visibles à l’horizon signalent la chaîne des Grenadines . Etienne est excité comme un poux . Il passe du pont à la table à carte pour venir mettre un nom sur chacune de ces parcelles de terre . Les derniers temps j’avais fait disparaître le GPS pour le forcer à apprendre à se servir de mon sextant !J’ai enfin pu le forcer à se pencher sur les éphémérides nautiques et les tables de calcul HO 249. Je suis bon prince ! A son âge je n’avais que les tables Dieumegard (un nom prédestiné) et les logarithmes . Depuis une semaine c’est lui qui calcule notre route , fait la droite de hauteur le matin , la méridienne à midi et reporte le point sur la carte . Alors je comprends sa joie . C’est toujours un instant magique , quand, après avoir passé un mois sans voir une côte , la terre convoitée surgit brusquement à l’endroit prévu . C’est d’autant plus satisfaisant que le résultat recherché a été obtenu avec les instruments tout simples qu’utilisaient les anciens , adorateurs du soleil et des étoiles , puis en alignant des chiffres et en se fiant à l’intersection de quelques droites tracées fébrilement sur une feuille de papier dont la vacuité reflète bien celle de l’océan . Le GPS c’est bien ! Mais ce n’est que de l’électronique . Ca tombe en panne , tandis que le soleil et les étoiles peupleront le ciel pour l’éternité . Et puis , mais je suis sans doute vieux jeu , seul l’effort et l’intelligence investis dans le calcul du point méritent la récompense que suppose la découverte d’une terre minuscule perdue au milieu de l’immensité liquide !
Etienne est heureux . Pas heureux de toucher terre , mais simplement d’avoir atteint l’objectif qu’il s’était fixé . Il fera bien d’autres navigations ! Pour moi , ce fut la dernière , je le sais !
Je n’ai rien voulu lui dire , pour ne pas gâcher sa joie d’être en mer , mais cette dernière semaine a été pour moi un cauchemar . Les crises se sont succédées . Chaque effort , aussi minime soit-il est sanctionné par d’effroyables douleurs dans le dos et le bras gauche. Je m’essouffle aussi très rapidement .La mécanique est fatiguée. J’ai trop attendu !C’est trop tard ! Jamais plus je ne reverrai le soleil se coucher en mer . Demain , nous arriverons à destination , je passerai encore quelques jours avec Etienne à rêver du Pacifique , puis il rejoindra son voilier aux Canaries Moi je mettrai « l’albatros » en vente et rentrerai en Europe . Je ne veux pas qu’il sache. Je ne crois pas que ce soit tant l’idée de ma mort qui l’effraierait que celle de me savoir finir mes jours dans cette sinistre demeure dont je lui ai parlé…si loin de la mer . C’est un aventurier mais un romantique . Je le connais bien à présent ! Il me proposerait de rester avec moi , de s’occuper de la marche du bateau comme il l’a fait ces derniers temps .Il m’obligerait à vivre encore un peu afin qu’une dernière fois je puisse contempler les eaux turquoises d’un lagon polynésien . Puis le moment venu , il disperserait mes cendres dans les derniers feux du couchant ! Aie , ça me fait mal de rire !Pauvre Etienne . Il me semble l’entendre ! Il y a quelques jours , il m’a tenu la jambe pendant des heures avec « Martin Eden » de London ! Quelle fin sublime affirma-t-il ! Quel mort horrible rétorquai-je . J’ai vu trop de marins mourir , emportés par une lame pour imaginer pire destin . Leurs hurlements de désespoir me hantent encore tandis que , point minuscule à la surface des flots , leur tête disparaissait dans le sillage du navire . Nous avions beau mettre en panne , les rechercher pendant des heures ,jamais nous n’en retrouvâmes un seul ! J’espère qu’ils sont morts très vite , sans avoir à supporter pendant d’interminables minutes la vision du cargo s’éloignant dans les creux ! Alors Martin Eden… Etienne est trop jeune pour croire déjà à la mort ! Je ne veux surtout pas lui imposer mon agonie !Et puis il y a ce fils , que je n’aime pas et qui me hait . Je l’ai tant négligé durant ma vie que je ne peux décemment lui voler l’instant de ma mort ! »

Voilà , je choisis d’arrêter là ce journal imaginaire construit à partir de mes notes et d’une lettre , la seule, qu’il m’envoya après que nous eussions pris congé l’un de l’autre dans le petit aéroport de la Grenade .C’était , il y a quinze ans.
Comme prévu ,je retrouvai « l’île de feu » aux Canaries ainsi que mon équipier , Stan , un vietnamien qui me suivit pendant mes cinq années d’errance océanique . Le traversée se passa sans problèmes , en grande partie grâce au savoir que Renaud avait patiemment distillé dans ma jeune insouciance . Persuadé que , dans son impatience de gagner le Pacifique , Renaud avait déjà quitté la Grenade , je mis le cap sur la Martinique .Pendant l’année qui suivit nous parcourûmes les Antilles , petites et grandes , ainsi que les Bahamas et le début de la saison des cyclones nous trouva en Floride à Daytona Beach où je comptais mettre le bateau à sec pour effectuer divers travaux d’entretien . Régulièrement , comme il me l’avait demandé , j’envoyais une lettre à mon vieil ami où je lui décrivais par le menu nos exploits . Il m’avait précisé de lui écrire à son adresse bourguignonne , m’assurant que son fils ferait suivre le courrier là ou le hasard et les vents pousseraient « l’albatross » . Il m’avait aussi prévenu que, souffrant d’une forte allergie à l’écriture , il ne répondrait sûrement pas à mes missives . Dans ma dernière lettre , postée en Floride , je m’étais quand même permis de donner l’adresse de la marina où nous devions rester jusqu’à la fin de la mauvaise saison , dans l’espoir d’une réponse. Un matin , le gardien m’apporta un colis envoyé depuis la France. Sur le tampon je pus lire , Tonnerre . Cela me fit un sale effet . Frénétiquement , je déchirai l’emballage qui petit à petit laissa apparaître une belle boite en acajou vernis . Tandis que je faisais jouer le fermeture, des larmes me brouillèrent la vue : c’était le sextant de Renaud !
A l’intérieur deux lettres l’une de Renaud , l’autre de son fils.
Dans sa lettre , le fils m’informait que son père était décédé d’une insuffisance cardiaque deux mois après son retour et que, conformément à sa volonté , il me faisait parvenir le sextant qui l’avait suivi tout au long de sa carrière . De manière étonnante , le fils me remerciait d’avoir aidé son père à réaliser son dernier rêve .
Qui sait si ces deux là ne se sont pas retrouvés…au dernier instant !
L’autre lettre était écrite de la main de Renaud . Elle est distillée en partie tout au long de son journal fictif . Le reste appartient au vent et à la mer.
Voilà , vieux frère, j’espère ne pas avoir trop trahi ta pensée .Tu m’a tout appris : comment me tenir sur le pont , crocher dans la toile , apprécier la force du vent , sentir le bateau , occuper l’espace et le temps . Mais surtout , tandis que nous étions assis silencieux côte à côte, moi songeant au père qui n’était plus , toi , peut-être, au fils que tu aurais aimé avoir , tu m’as enseigné à la contempler ,elle , la mer , notre mère . En quittant l’Europe je pensais en faire un nouveau terrain de jeu . Grâce à toi elle fait désormais partie de moi . Je sais , tu reposes sous des tonnes de terre et pourtant j’ai souvent senti le souffle de ta présence accompagner mes quarts nocturnes sous le ciel constellé des mers du Sud !
Alors , toi le seigneur des mers océanes, puisse ton esprit continuer éternellement à arpenter ces vastes étendues en caressant du bout de ses ailes l’écume des flots .

Commentaires

Bel hommage au seigneur des mers !

Écrit par : dilou | 11 janvier 2005

Quelle belle rencontre ! Comme quoi : une rencontre peut influencer et déterminer le parcours de toute une vie d'homme ! Très belle histoire que celle-ci ! Cette rencontre a sans doute été un élément déterminant dans ton goût de l'aventure, des grands voyages en mer et bien d'autre sans doute ! Ainsi que dans tes choix de vie !
Je n'aime pas trop le bateau mais je t'envie quand même car j'aime la mer et la découverte de l'inconnu.

Écrit par : Pénélope | 11 janvier 2005

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