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09 janvier 2005

Les "horse latitudes"

Le 11-11-2004


2308 TU ENE 5 trinquettes jumelles 3/8 mer agitée 8kts CC 290

Ca y est . Le GPS m’indique une position nous situant à mi-chemin des Antilles . Le point de non retour , comme si je nourrissais la moindre envie de rentrer ! Comme prévu nous avons croché les alizés à la latitude de l’île de Sal (Cap Vert) . Pas eu envie de m’y arrêter !L’impression que le temps m’est compté . Depuis plusieurs jours de vilaines douleurs dans le bras et dans le dos me maintiennent éveillé la nuit . Puis elles s’en vont pour revenir au moment le plus inopportun !
Le vent nous pousse gentiment dans le dos .Les alizés ! Quel beau nom ! Les anglais les appellent « trade winds » ! Cette appellation remonte au temps de la marine à voile lorsque les trois-mats ou quatre-mats barques en route pour l’Australie , chargés de produits manufacturés pour la colonie , gréaient leurs phares carrés et naviguaient tout dessus pendant des semaines, un os entre les dents ! Temps béni pour les équipages qui en profitaient pour préparer les bateaux à affronter les quarantièmes et les cinquantièmes . Aux environs de l’équateur ils rencontraient la zone intertropicale de convergence séparant le régime d’alizés du Nord de celui du Sud. Cette zone leur inspirait une terreur supérieure à celle du franchissement du célèbre cap Horn . En effet les vents y sont faibles et changeants . Ce sont des semaines qui pouvaient s’écouler pendant lesquelles les navires, voiles pendantes , leurs coques livrées aux tarets, guettaient le moindre souffle d’air . Et puis un jour c’était la délivrance sous forme d’une brise puissante venue du Sud est . Cette zone baptisée par les français , toujours romantiques , Pot-au-Noir prenait dans les bouches édentées (le scorbut) anglo-saxonnes l’appellation de « horse latitudes » . En effet , les vaisseaux de guerre de sa gracieuse majesté transportaient des chevaux en nombre pour les soldats entassés dans les cales . Lors du passage de cette interminable zone de calmes , l’eau venait parfois à manquer. Il fallait alors sacrifier une partie des animaux . Ceux-ci , remplis des flatulences de leur organisme en décomposition flottaient le ventre en l’air pendant de longues journées . Lorsque les marins des bâtiments marchands en croisaient sur leur route , ils se signaient en silence ! Mais pour l’instant je me soucie peu des calmes . Nous restons dans l’hémisphère Nord et bénéficierons des alizés jusqu’à Panama.
Que j’aime la nuit en mer ! Je peux rester des heures à contempler les millions d’étoiles dans le ciel , privilège que seuls partagent avec le marin, le montagnard et le bédouin du désert . Les habitants des villes ,éblouis par leurs lumières artificielles continuent à croire que le ciel est vide . Enfin , eux de toutes façons ne savent plus depuis longtemps s’il fait jour ou nuit !
De la table à carte mon regard embrasse le carré . Un régime de banane a remplacé depuis le départ le jamon serrano . Nous les avons achetées bien vertes ! Vertes , elles le sont toujours , par contre les cafards dissimulés parmi elles ont quitté leur habitat végétal et se sont répandus en se multipliant à l’intérieur du voilier . Leur appétit ne connaît aucune limite ! Ils s’attaquent aux emballages en carton , en plastique , aux fils électriques et ils dévorent même la plante des pieds des dormeurs ! . Avec les charançons qui ont envahi la farine , ce bateau menace de se transformer en ménagerie !
Etienne dort dans la banette de bâbord . Je m’aperçois que je n’en ai pas encore parlé . Etienne c’est l’anti-povchose . Un aventurier . Il a quitté l’Europe un peu après nous sur un voilier préparé à la va comme je te pousse . Il s’est échoué sur un banc de sable en mer du Nord , a arraché son gouvernail , a démâté en passant le cap Finistère dans un coup de vent, a manqué de se faire éperonner par un sous-marin dans le Tage , est passé par dessus-bord une nuit de tempête au large de Madère et n’a du son salut qu’à son harnais de sécurité , mais chaque fois il est reparti en poussant un éclat de rire tonitruant . Il a vingt cinq ans. C’est moi , il y a cinquante ans !
Dès que je l’ai vu arriver à la barre de son Sparkman Stephens , bête de course de trente quatre pieds , seul , barbu et chevelu , j’ai su que nous deviendrions amis. Le contact ne fut pas long à être établi . Quelques jours après son arrivée il venait me solliciter pour le treuiller en tête de mat . Jean s’en occupa pendant que je surveillais la manœuvre du pont de « l’île de feu ». Que de journées passées ensemble à chercher en tous lieux la petite pièce indispensable , à compléter nos provisions , à nous promener dans cette île magnifique il y a encore trente ans et totalement dévastée à présent par le tourisme de masse ! Que des soirées passées à essayer de faire entrer dans cette jeune caboche dénuée de toute connaissance maritime un peu de ma science et de mon instinct de survie !Inutile de dire que Jean et Norbert l’adoptèrent instantanément.
Plus la date du départ approchait et plus mes deux équipiers devenaient nerveux . Sans cesse Jean trouvait de nouveaux défauts à l’ « Albatros » , un jour c’était un étai neuf sur lequel il avait cru remarquer un toron sectionné , le lendemain c’était le démarreur du moteur auxiliaire qu’il fallait changer parce qu’il faisait un drôle de bruit , puis ce furent des craquelures sur la coque, signes d’une dislocation prochaine . Quant à Norbert il avait des chaleurs . Il secouait le paréo enroulé autour de sa taille et couinait , aaaaaah noooooon , ça chauffe là-dessous ! Il devint évident que ni l’un , ni l’autre n’était psychologiquement prêt à affronter un mois de mer. Lorsque l’ami qui devait accompagner Etienne dans son périple lui fit savoir qu’il ne pourrait se libérer avant un mois , la décision fut prise d’un commun accord . Le jeune homme m’accompagnerait jusqu’aux Antilles tandis que Jean et Norbert s’installeraient sur « l’île de feu » pour le garder . Une fois arrivé à la Grenade, Etienne rentrerait aux Canaries par avion tandis que les deux gros viendraient me rejoindre.


Note pour Pénélope au sujet des « horse latitudes » : le rejet de chevaux en haute mer est une pratique abandonnée depuis fort longtemps !

Commentaires

Donc Etienne, si j'ai bien suivi, c'est toi !

Moi qui ai le mal de mer et me sens en securité les deux pieds sur terre, j'ai du mal à comprendre ce plaisir que partagent ceux qui "prennent" la mer ! J'adore la contempler nichée sur un rocher :j'y passerai des heures.

Tu lui as fait confiance à ce vieux loup de mer ?

Écrit par : dilou | 10 janvier 2005

Tu as bien suivi!
Renaud était non seulement un marin remarquable , c'était aussi un gentilhomme.

Écrit par : manutara | 11 janvier 2005

OUF ! tu me rassures il n'aurait plus manqué que ça, des chevaux dans la mer !...Alors là, la plongée, même à 6 mètres : plus jamais !...
Oui j'ai quand même plongé à 6 mètres ! j'ai même mon certificat de plongeuse sous-marine !
Et dans un endroit paradisiaque, "les Iles Lavasi " en Corse !

Écrit par : Pénélope | 11 janvier 2005

Les commentaires sont fermés.