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31 décembre 2004

Bah!

Une nouvelle année de passée . Jean et Norbert sont allés se coucher. Tant mieux ! Je n’en puis plus de leurs jérémiades ! Des gamins d’à peine cinquante ans et toujours à se plaindre : seuls , personne au monde , sans espoir , sans projets . J’avais envie de les foutre à poil et de les fouetter . Rudement excitant comme idée ! Et moi , je n’existe pas peut-être ? Qui les soutient à bout de bras ces inutiles ? C’est moi qui devrais me lamenter .Ce soir chacune de mes soixante-dix années hurle dans ma tête ! Tout ça pour ça ! Mon dernier rêve à la dérive !
Avoir un an , juste un an de moins ! L’an dernier à même époque je vivais encore , j’échafaudais , je me projetais , je fantasmais , je bataillais ! Peu avant Noël nous étions partis tous les trois en Hollande en réponse à une annonce parue dans une revue nautique : un sloop de quarante pieds à vendre d’occasion et pas n’importe quel voilier , un Maas ! J’en rêvais depuis longtemps ! Je pris Jean et Norbert avec moi , d’abord parce que je n’aime plus conduire et que l’idée de dépendre d’une compagnie ferroviaire ou aérienne aux habitudes d’adolescente velléitaire en matière de ponctualité , m’est odieuse ! Jean s’il est un amant déplorable et une compagnie désolante est un bon conducteur . Ah ,que dire de lui si ce n’est que tout a été dit à son sujet ! Oh , pas par moi , mais par tous ces conseillés , psychologues , formateurs , assistants , entre les mains desquels il est passé avant d’être jeté à la rue ! Toute cette diarrhée verbale , ces hochements de tête compréhensifs , ces je vous ai compris , ça va s’arranger , ne perdez pas courage , le vent va tourner , et bien toute cette mélasse dégoulinante de bons sentiments , autant de béquilles pourries qui le faisaient tomber chaque jour un peu plus bas .
Jean était pourtant quelques années plus tôt ce qu’on appelle un cadre dynamique . Et puis une restructuration et on s’est passé des services de monsieur Jean l’indispensable ! Une fois que l’allocation chômage et les indemnisations eurent été consommées , on vendit la maison , puis madame et les enfants prirent la poudre d’escampette ! Pensez ! Plus de vacances dans ces charmantes stations concentrationnaires et polluées , plus de gadgets inutilement coûteux et abrutissants pour les mioches ! Adieu monsieur Jean . Madame est encore jeune , elle peut refaire sa vie ! Depuis ce jour , Jean ne s’aime plus ! Alors tout ce que je pourrais dire …
Je l’ai rencontré un jour d’hiver à Tonnerre en train faire la manche devant mon restaurant favori . Depuis , il ne me quitte plus . L’ombre de mon ombre !Enfin , il se défend avec un volant entre les mains !

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28 décembre 2004

Partir

Partir à nouveau , sentir une dernière fois sur mon visage la morsure des vents d’ouest ou la caresse des alizés ! Voir l’étrave bondir dans le clapot , entendre le vent chanter dans le gréement , goûter le sel des embruns sur mes lèvres ! M’en aller pour ne plus jamais revenir . M’échouer , là-bas , tout là-bas , au milieu du Pacifique sur un atoll ou une île bordée de récifs . Immerger dans la chaude exubérance des tropiques ce corps déjà froid et désertique .
Laisser enfin le soleil meurtrier déchirer ma peau livide et redonner vie à mes os rachitiques.
Radotage de vieillard , rêves chimériques ! Un vieux ça se doit de crever la bouche fermée et l’air satisfait de ne pas avoir trépassé plus tôt d’un infarctus , d’un accident de la route ou d’une glissade ! C’était là , l’opinion de mon fils , quand il y a un peu plus d’un an je lui confiai mon intention d’acheter un voilier et courir les océans . Pour la première fois de sa vie, ce gros lard dut réfléchir ! Il était écartelé entre la joie de voir un père honni disparaître à l’horizon et la douleur de voir le saint fric de l’héritage tant espéré lui échapper !C’est que ça coûte cher un voilier , même s’il ne mesure que quarante pieds ! L’amour du fric l’emporta sur la haine du père . Je crois que Xavier (quel beau nom pour un glaire) , ne me parla jamais tant qu’en cette occasion ! Voyons papa (on aurait dit un crachat) , vous n’avez plus l’âge , soyez raisonnable , pensez à vos petits enfants ( bruit de caisse enregistreuse) et la propriété que va-t-elle devenir ? Ah , la propriété , prononcé par sa bouche dans un grasseyement gourmand , le mot acquit brusquement une dimension biblique . Quant aux petits enfants , il n’y en a qu’un pour l’instant ! Un petit fils ! C’est le portrait craché , expectoré devrais-je dire, de ses parents, c’est à dire qu’il ressemble à un chimpanzé ! Il a dix-huit ans et c’est un imprécateur craintif obnubilé par la prostitution ! Son vocabulaire se limite à quatre mots : bordel , putain , ça craint ! Quel monstre suis-je pour parler ainsi de ma progéniture ? Je ne sais pas ,mais leur mépris de la différence me dégoûte ! Et puis , n’allez pas croire que ce sont des crève-la-faim . Mon fils est un con , mais il n’est pas stupide ! Il a une affaire qui marche fort bien ! Il est dans les sanitaires comme il dit . Entendez par là qu’il fabrique des cuvettes de water closets de toutes tailles et de toutes formes . Il est porté par un marché en pleine expansion . Il surfe le sommet de la vague excrémentielle !Matériellement , il a bien mieux réussi que moi ! Quant au domaine , même s’il m’en coûte , il en héritera à ma mort . Mon père me le légua , je ferai de même avec mon fils . Pour le reste , j’ai bien le droit de faire ce qu’il me plait de mon argent !

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27 décembre 2004

Tristes fêtes!

La vieillesse ne s’accommode point des fêtes . Elles rythment le passage du temps , ce fidèle ennemi . J’ai cédé aux injonctions de Norbert et sacrifié un de mes jeunes sapins . Tandis que j’écrivais ces mots dans la salle de billard , je l’entendais chantonner doucement un air de son pays pendant qu’il décorait le sapin dans une vaine tentative de le parer d’une beauté artificielle , lui qui fut si beau au milieu de mes prés . Finalement, nous les vieux nous ressemblons à cet arbre coupé . Nous nous étiolons , nous desséchons , nous vidons de notre sève et essayons vainement de nous prétendre vivants en entassant sur notre carcasse pourrissante de coûteux vêtements . Les jeunes gens, eux , nus ou revêtus d’oripeaux réjouissent la vue . Il me souvient avoir loué , il y a déjà plusieurs années ,une maison dans une de ces stations qui défigurent la côte catalane, telles les métastases d’un cancer urbain . Jean et moi nous étions allés visiter la villa du peintre Dali à Cadaquès et au retour nous avions décidé de nous arrêter dans une de ces calanques qui bordent le littoral pour nous baigner . Nous laissâmes la voiture au bord de la route et descendîmes au milieu des rochers en direction de la mer . C’était une belle journée où le feu du soleil estival était tempéré par un vent du nordet , frais et sec comme un petit vin blanc . Hélas avant que d’atteindre l’onde , le gentil nectar se mua en piquette . Tel un troupeau de boucs et de biques surgissant de derrière les rochers façonnés par les flots et les vents , les touristes teutons et nordiques nous tendaient leurs croupes flétries , leur sexes rabougris , leurs seins laminaires , leurs ventres pendants , leurs mentons dégoulinants et leurs fronts luisants . Et leur couleur , ô dieux , hésitant entre la morue crevée et la rascasse ébouillantée ! Jean me dit , putain ce qu’ils sont moches , on se casse ! Cassé , je l’étais bel et bien car sans mes vêtements j’eusse été leur frère en laideur ! Alors que nous prenions la fuite, poursuivis par des relents de chairs frites , nos yeux affolés par tant de vulgarité , tombèrent , au détour d’une roche , sur les corps dénudés d’une naïade et d’un éphèbe allongés côte à côte , offrandes expiatoires à Venus et Apollon . Sans doute venaient-ils de se baigner , car quelques gouttelettes s’accrochaient encore à leurs cheveux et à leurs toisons telle une rosée matinale dans les herbes folles .Nous les observâmes en silence un bref instant , ne sachant dire qui de l’homme ou de la femme l’emportait en grâce et en beauté .Nous aurions voulu nous agenouiller , frapper le sol de nos fronts , demander aux forces de la terre et des cieux qu’un instant , oui , un tout petit instant nous puissions nous fondre en eux , voir par leurs yeux , respirer par leurs bouches , aimer avec leurs sexes . Bien sur , nous n’en fîmes rien . Après un dernier regard attendri , nous nous éloignâmes sans nous retourner .
Alors, tandis que je contemplais le corps difforme de Norbert occupé à fixer l’étoile du berger au sommet du sapin et que j’imaginais Jean encore vautré sur sa couche , plongé dans un sommeil malsain où les peurs diffuses succèdent aux joies confuses , je songeai à ces deux corps bronzés et j’eus envie de hurler !
Ma vie rythmée par les quarts n’a pu s’accoutumer à plus de deux ou trois heures de repos par nuit . Pourquoi dilapider les parcelles d’existence qui me restent, à dormir , quand devant moi s’ouvre l’éternité ?
La veillée de Noël fut lugubre . Norbert occupa son temps à pleurer , Jean à geindre et moi à les écouter pleurer et geindre .
Ce soir , tandis que mes deux amis étaient immergés dans une interminable partie de go , j’essayais de m’intéresser aux nouvelles du monde qu’un speaker essoufflé alignait à la TSF.
Je n’ai pas de poste de télévision ,ayant depuis longtemps trouvé à cette lucarne au verre grossissant une forte ressemblance avec le hublot de ma machine à laver ! Ca tourne en rond et en définitive c’est toujours le même linge sale qu’on brasse !
Jean Le Cam est en tête du Vendée Globe Challenge . J’imagine sans peine sa joie et son angoisse , dans ces cinquantièmes que moi même , à une certaine époque , je parcourus , mais sur des vaisseaux de fort tonnage ! Je ressens encore dans mes os pourrissant les vibrations qui ébranlaient la coque du navire en défonçant ces murailles liquides . De temps en temps , une vague gigantesque balayait le pont de part en part . La marche du bateau , un pétrolier de trente mille tonnes , entravée par ces masses d’eau , se ralentissait , les coups sourds de la machine s’intensifiaient , les conversations dans le carré s’interrompaient , chacun supputant les contraintes endurées par les parties du navire dévolues à sa compétence , puis le bateau glissait au fond du creux et la vie reprenait son cours , jusqu’au choc suivant . Nous pensions tous à la vague ultime , the big one , celle qui briserait les tôles et nous engloutirait en quelques instants . Non , vraiment ces parages ne sont point charmants . Alors imaginez ,avec un voilier de dix huit mètres seulement… ! Mon admiration pour ces merveilleux fous des mers est sans borne , qu’ils soient premier ou dernier !
Et pourtant , les cinquantièmes , quel univers fascinant ! Courageux ou lâches , nous étions tous sous le charme ! Dans ces mers désertes , hormis la rencontre aléatoire avec un iceberg ou un growler , j’occupais les quarts à contempler depuis la passerelle ces montagnes liquides auxquelles aucun photographe , aucun peintre , aussi talentueux fût-il , ne saurait rendre justice. Les mots aussi sont impuissants à décrire cette houle superlative qui sans cesse navigue autour du globe . La nuit , je laissais de temps en temps mes yeux rivés sur l’écran radar errer sur cet univers chaotique de fin du monde . La mer se couvrait alors de la phosphorescence des démons en furie. Enfin , il y avait les albatros , ce voiliers des airs chantés par le poète . On pouvait les voir jouer dans le sillage du navire , le bout de leurs longues ailes frôlant la surface quand ils ne tutoyaient pas les superstructures du vaisseau . Leur petit œil rond et cruel semblait alors nous dire , je vous attend !


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26 décembre 2004

Changement de cap

Pour quelques temps , je vais, par ma voix ,laisser parler un ami qui me fut cher et qui est depuis longtemps défunt.
Je rencontrai Renaud de B. il y a quinze ans dans un petit port situé au Sud de l’île canarienne de Tenerife , Los Cristianos . Il avait soixante-dix ans , j’en avais vingt cinq . Mon aventure commençait, la sienne se terminait . Nos deux sloops étaient mouillés à quelques encablures l’un de l’autre . J’attendais un équipier et je vivais seul à bord , passant mes journées à préparer mon bateau pour la grande traversée vers les Antilles . J’avais , dès mon arrivée remarqué son élégant Maas , du nom du chantier qui fabriquait alors ces voiliers en Hollande . Ils étaient trois à bord: deux quinquagénaires corpulents et un homme plus âgé , très grand , mince, au port altier .Nous nous étions rencontrés plusieurs fois à terre , mais fut-ce la gêne ou la timidité , nous nous étions contentés d’échanger le salut courtois qu’entre gens de mer on se doit . Un jour , je voulus vérifier les réas de drisses en tête de mat et comme j’étais mauvais à cet exercice , j’utilisais toujours une chaise de calfat capelée à la drisse de grand voile et treuillée au winch . Encore fallait-il quelqu’un pour me treuiller. C’est tout naturellement que j’embarquai dans mon Zodiac et allai quérir de l’aide à l’équipage de « l’albatros » Renaud me reçut avec prévenance , m’invitant sans hésiter à partager leur déjeuner que sans faillir , tous les jours , ils prenaient à midi ! Ce détail me frappa , moi qui avais depuis longtemps oublié les joies d’un repas attablé pris à heure fixe . Après m’avoir présenté à ses équipiers et m’avoir fait l’honneur des lieux , il insista pour me faire goutter à un délicieux thon cru accommodé à la mode tahitienne par un de ses compagnons dont la difformité n’avait d’égal que la gentillesse et qui s’exprimait d’une voix haut perchée en roulant les r . Dès cet instant , je devins « poiiti » ou gamin en maori .Il faut dire que mon aspect juvénile détonnait au milieu de ces vieux loups de mer que je croisais lors de mes escales ! De ce jour et pendant deux mois nous devînmes inséparables . Renaud ,un ancien capitaine au long cours dans la marchande , se transforma en une espèce de maître à penser , m’enseigna son approche de la mer , mit un peu d’ordre dans mon désordre , me transmit sa rigueur et surtout m’offrit son amitié. C’est au fil de nos longues conversations durant lesquelles il me parlait de son expérience de marin, mais aussi de sa difficile reconversion à la condition de terrien depuis sa retraite , que me vint l’idée de retranscrire nos conversations en jetant quelques mots hâtivement griffonnés sur une feuille de papier . J’ai retrouvé ces notes récemment et en les retravaillant j’ai écrit le journal de Renaud , tel qu’il l’aurait peut-être fait un jour si la mort ne l’avait point surpris . Ce journal débute donc de nos jours aux environs de Noel….

Le journal de Renaud

"Après avoir tenu tant de journaux de bord pour me positionner géographiquement , j’entame ce qui sera , sans doute, mon dernier carnet de route . Ou ce qui sera, sans route, mon dernier carnet de doute… Peu importe . Je suppose qu’en préambule je devrais m’excuser de mon age. Pourquoi s’excuser d’avoir vécu ? Au fond de moi , malgré les rides , les cheveux blancs et ces douleurs qui rendent chaque matin mon lever plus difficile , je suis toujours le même.
Donc , pas d’excuses ! Ma vie professionnelle s’est passée en mer sur des bâtiments aux tonnages divers et ma vie amoureuse fut ballottée entre des amants aux verges desquels j’épuisais mon envie et des maîtresses dans les sexes desquelles j’enfouissais mon ennui .
J’ai été marié . Oh , ce n’était pas une mauvaise femme , mais enfin , c’était une femme !
Heureusement que je voyageais beaucoup , en permanence pour dire la vérité . Nous trouvâmes à peine le temps de faire un enfant . Lorsqu’il y a quinze ans , je pris ma retraite , nous nous séparâmes sans que j’eusse à lui faire subir l’affront d’un divorce . Après tout je ne risquais pas de me remarier et elle ne me fit pas l’impression de le vouloir non plus .Depuis que nos corps vivent séparés , nos esprits apaisés se sont retrouvés .Mon fils , un honorable bourgeois aux idées bien arrêtées , tellement d’ailleurs qu’il ne pense plus , ce fils donc , ne me parle presque plus depuis une dizaine d’année . Depuis que je m’affiche , comme il dit , et avec des hommes plus jeunes que moi . Il ne faut pas exagérer ! Jean , mon compagnon, l’objet du scandale, a cinquante ans !C’est vrai qu’il est encore pas mal , j’ai vu ma belle fille lui faire les yeux doux, la dernière fois qu’ils sont venus , à Noël , l’an dernier . Pas étonnant , son crétin de mari , mon fils , est gras comme un porc et chauve comme un œuf . A quarante cinq ans ! Il a du attraper ces tares du côté de sa mère . Moi j’ai encore plein de cheveux et le ventre plat ! Et puis je ne vois pas le rapport ! De quel droit me condamne-t-il ! Il existe . Il a reçu une bonne éducation et pas chez les curés ! Alors ? Oui c’est vrai , il a vu sa mère délaissée pleurer et son père…Quel père ? Je n’étais jamais là ! Ils ne viendront pas cette année .
Mon Dieu quel froid ! Nous ne nous tenons plus que dans la salle de billard à l’atmosphère subtilement tempérée par une cheminée à l’appétit insatiable sur laquelle Norbert veille avec une jalousie de vestale . Ce manoir devient d’année en année plus difficile à chauffer , à moins que mon feu intérieur entièrement consumé ne soit sur le point de s’éteindre .
Tonnerre de Brest ! Norbert ? Carguez les cacatois ! Hissez les huniers ! La barre dessous , paré à empanner ! Norbert est un vaisseau de haut rang qui doit caler deux mètres et déplacer au bas mot cent quatre vingt tonneaux . Je l’ai rencontré alors qu’une bourrasque l’avait laissé échoué non pas à Brest mais à Tonnerre où il servait de brise larmes aux consommateurs imbibés d’un petit bistrot où sa puissante carène avait du mal à casser son ère .De le voir me ramena cinquante ans en arrière , lorsque jeune enseigne sur le Calédonien , je parcourais les rues mal éclairées d’un Papeete encore plein de mystères. Nous nous retrouvions tous , marins et terriens au Lafayette , un dancing où les fêtes pouvaient se prolonger plusieurs jours . Et surtout , il y avait eux…les mahus , ni hommes, ni femmes , d’un beauté insaisissable , d’un charme irrésistible . On voyait leurs longues silhouettes se détacher sur la piste de danse et enchaîner valses et tangos avec une élégance qui nous faisait honte , à nous les popaa maladroits ! En cette époque où l’alimentation standardisée saturée en graisses et en sucres n’avait pas encore fait ses ravages de l’autre côté du Pacifique , l’obésité était inconnue . Les mahus étaient donc très grands comme la plus part des polynésiens et d’une corpulence à la fois élancée et puissante . Avant de voir Norbert je n’avais jamais rencontré de mahu vieillissant et d’ailleurs je ne m’étais jamais posé la question de savoir ce que devenaient ces êtres androgynes lorsque la maturité toujours proche du pourrissement , frappait leurs corps faits pour être admirés . La réponde me fut donnée il y a un peu plus d’un an en franchissant le seuil de cet antre mal famé . Une chevelure raréfiée aux mèches grisonnantes malhabilement dissimulées , un visage bouffi et lippu ,des bras potelés , un corps difforme fiché sur deux jambonneaux variqueux , la nature n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’elle nous rappelle à l’ordre ! La goélette alizéenne s’était transformée en péniche danubienne !Mais il y avait ces yeux , ou plutôt cette lueur diffuse au fond des orbites graisseuses . Tantôt triste ou désabusée , tantôt moqueuse ou amusée .C’est elle qui me ramena aux temps bénis de mes vingt ans , oui ,cent fois , mille fois bénis par le foutre , la sueur , le plaisir ,les embruns , l’absence d’espoir et de lendemains . Ma décision fut prise en un instant . J’avais besoin d’un homme à tout faire pour mon domaine , mon pauvre Jean aux prises avec la dépression de la cinquantaine ne m’étant d’aucune utilité !De son côté Norbert fut facile à convaincre , il ne laissait rien dans ce port ignoré par la mer , pas même des regrets !


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22 décembre 2004

Adieu Tiare

Le soleil se cache , le sommet des montagnes se perd dans les nuages , la mer se plombe pendant que le chant des pleureuses s’élève dans la touffeur de l’après-midi et répercuté par les falaises basaltiques , se répand lentement jusqu’au fond de la baie . Le vent est tombé et une fine pluie mouille nos larmes tandis que le cercueil disparaît lentement à notre vue, passant insensiblement de la lumière à l’ombre . Dans quelques instants , lorsque la dernière pelleté de terre aura été lancée , quand la dernière couronne de fleurs odorantes aura été déposée , il sera la proie des ténèbres pour l’éternité . J’aimerais que cette complainte lancinante , ce himene psalmodié par une vingtaine de femmes revêtues de blanc , la couleur du deuil , ne s’arrêtât jamais . Il donne un contour à notre peine , rythme notre chagrin , justifie nos pleurs . Qui n’a jamais entendu ce himene ne sait ce que triste veut dire . J’ai vu des touristes , ces nécrophages modernes , éclater en sanglots à l’enterrement d’un parfait inconnu en écoutant ces quelques notes s’échapper des gorges des pleureuses .
Aujourd’hui , on enterrait Tiare .
Je l’avait connue , il y a une dizaine d’années , à La Serena , au Nord du Chili , dans cette région qui hésite entre rocaille et sable . Je mangeais dans un petit restaurant en bord de mer , lorsqu’un couple assis à une table voisine attira mon attention . Ils parlaient allemand , mais la femme était visiblement maori. A la fin du repas , je m’approchai et me présentai . C’est ainsi que je fis la connaissance de Gunther et de Tiare . Mon instinct ne m’avait pas trompé :c’était une marquisienne dont le nom de famille m’était connu . Gunther l’avait rencontrée à Hiva Oa lors d’un voyage d’agrément et ils s’étaient très rapidement mariés . Ils avaient vécu là quelques années , puis l’attrait de nouveaux horizons les avaient entraînés dans ce coin du Chili où ils s’étaient installés .Gunther était ce qu’on peut appeler un gentilhomme de fortune, une espèce en voie de disparition , un dilettante épicurien se souciant moins d’accroître sa fortune que de la dépenser agréablement . Quant à Tiare qui maniait aussi bien le marquisien que l’allemand , l’espagnol ou l’anglais , elle riait de tout et de rien !Un beau rire fort , clair, coulant au gré de la conversation . L’adjectif qui me vient à l’esprit pour la désigner est , lumineuse ! Elle égayait de sa seule présence l’assemblée la plus sinistre !Ils m’avaient invité à plusieurs reprises dans leur fundo pour de somptueuses soirées dont elle était la reine . Puis j’étais retourné en Polynésie et nous nous étions perdu de vue . Il y a deux ans , je l’ai revue , mais seule. Elle était rentrée aux Marquises , comme elle en était partie , soudainement . Je ne pus jamais savoir exactement ce qu’il s’était passé là-bas , aux confins du désert, dans cette grande demeure . Elle ne mentionna plus jamais le nom de Gunther devant moi . Tiare riait encore mais moins qu’autrefois . Elle travailla quelques temps dans un magasin où je la voyais quotidiennement . Elle aimait à parler espagnol avec moi . Puis , il y a quelques mois , elle disparut à nouveau . J’appris qu’elle vivait avec un homme dans une vallée voisine .Puis plus rien …jusqu’à ce qu’on m’informe qu’elle venait d’être évacuée sur Tahiti , une flèche de fusil sous-marin fichée en travers du crâne ! Je pensai d’abord à un accident de pêche . Hélas , il s’agissait d’un crime froidement perpétré par son tane devant une assistance d’une vingtaine de personnes ! Une fois de plus l’alcool , la bêtise et l’incompréhension avaient été les ferments du drame . Il s’agissait d’une bringue dominicale comme on dit ici . Quelques jeunes américains descendus d’un yacht avaient amené de l’alcool et s’étaient joints à un groupe de personnes habitant la baie . Je suppose qu’on avait du manger , boire , jouer du ukulélé . Tiare avait sans doute rempli à merveille son rôle d’hôtesse , parlant anglais avec les jeunes américains , plaisantant , rigolant avec eux , retrouvant pour un court instant , son dernier , l’ambiance des fêtes d’autrefois . Peut-être avait-elle esquissé quelques pas de tamouré à moins que ce ne fût un haka manu . Puis l’alcool , la jalousie , la barrière linguistique firent que le tane armât son arbalète . Tiare dut sentir le danger car elle se mit à courir sur la plage en demandant du secours Mais déjà l’homme était sur ses talons et saisissant Tiare par les cheveux , il libera la flèche qui transperça la malheureuse de la mâchoire au sommet du crâne. Elle devait agoniser une quinzaine de jours à l’hôpital Mamao de Tahiti .
Aujourd’hui on enterrait Tiare .

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17 décembre 2004

Etrange

Vus d'ici , certains choix laissent perplexe .
Alors qu'au Sud des Alpes ,une dizaine de gardes chasses armés jusqu'aux dents traquent sans répit le dernier loup reponsable de la disparition, au cours des six derniers mois, d'un demi-million de moutons si l'on écoute les bergers, de deux ou trois si l'on prête l'oreille aux écologistes , au Nord des Alpes on réintroduit une dizaine de loups acheminés à grands frais depuis la Serbie alors qu'ils avaient complètement disparu de cette partie du massif alpin!
Loup y es-tu.....?

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13 décembre 2004

Epilogue

Journal du fugitif

Grand silence ! Ils se sont tus ! J’aimerais que la situation se prolongeât ainsi , indéfiniment , mais même si sans le mensonge la vérité s’ennuie , elle finit , un jour ou l’autre par éclater. Je me mens à moi même depuis trop longtemps ! Peut-on être le théâtre de l’affrontement d’une foule de personnages tout en restant soi-même ? Je ne sais ! Constance et François sont là bien vivants et pourtant sans moi ils n’existeraient pas , à cet instant, en ce lieu que je voulais mon ultime refuge et qui , une fois de plus se transforme en champ de bataille ! Ils m’ont oublié tel un second rôle , moi leur créateur et se défient du regard . François laisse échapper …absurde et Constance lui répond…non, nécessaire . Tant pis , il faut que je parle…
- Si , le canard avait tout prévu !
Il se retournent , une moue vaguement intéressée sur leur visage. François croise ses grandes mains blanches en faisant craquer ses articulations . Ce type m’exaspère !
- Ah ? C’est Dieu alors ?
- Non , c’est moi !
Je ne leur laisse pas le temps de se ressaisir . Je leur assène une foule de détails biographiques que même leurs familiers ne peuvent connaître .Constance camée depuis l’âge de quinze ans et dont l’adolescence n’est faite que d’une suite d’hopitaux , de cures , de rechutes , de tentatives de suicide jusqu’au jour où elle devint un maillon de la chaîne .Quant à François …je ne lui épargne pas même la marque de ses sous-vêtements .
Ils me dévisagent , bouche bée , Constance avec bonheur , François avec effroi . Il parvient à articuler ,
- Mais pourquoi ?
- Parce que moi aussi je fus leur victime . J’étais dans les services secrets , sur leur dos vingt quatre heures sur vingt quatre et….
- Attends je ne comprends pas …ce n’est pas le travail de services spécialisés ?
- Si, mais à l’échelle locale . C’est du travail de proximité. Nous,nous agissions à l’échelle planétaire . Il faut te dire que le trafic de drogue génère chaque année un flux financier équivalent au PNB des USA ! L’argent de la drogue sert à acheter des politiciens , armer les terroristes , il se réinvestit dans des activités parfaitement légales , bref il est partout . Supprime le et c’est la société de merde dans laquelle nous vivons qui s’effondre ! Alors évidemment, je gênais. On m’a donc éliminé . On a fait sauter ma couverture , exposé ma vie privée au grand jour et les James Bond pédés , ça fait tâche dans le décor ! Alors lorsque mon copain s’est fait sauter la cervelle , j’ai décidé de prendre le maquis et d’entrer en résistance . J’ai voulu les frapper là où ça fait mal ! Pas les hommes ! A quoi bon ? Les têtes sont intouchables et les sous-fifres tout juste du consommable ! Non , j’ai décidé de leur piquer leur fric ! Je me suis appuyé sur un réseau d’amitiés acquises au fil des années dans le monde entier et la chaîne est née . Aujourd’hui nous sommes des millions . La machine est en route , rien ne peut l’arrêter .Pour mes quarante ans j’ai voulu m’offrir deux bonnes vieilles valises pleines de cash , comme au bon vieux temps ! Aujourd’hui presque toutes les transactions se font dans le cyberespace !
- Et cet argent , à quoi va-t-il servir ?
- Demain il sera entre les mains d’autres victimes . Il sera discrètement donné à des hôpitaux . Il permettra d’alléger la détresse des familles de policiers tués dans la lutte contre les trafiquants , il en empêchera d’autres de se faire corrompre en leur permettant de vivre de leur travail !Il financera des programmes de prévention , bref lui aussi sera partout ! Mais notre but ultime , c’est la légalisation de la vente des stupéfiants !
Les deux se récrient , ils ne comprennent plus rien !
- Si , réfléchissez une seconde . Les trois quart des morts dues à la drogue sont en fait imputables au trafic .Règlements de compte , lutte pour un secteur entre bande rivales , affrontements avec les forces de l’ordre , meurtre crapuleux de junkies tuant pour se procurer leur dose… A poids égal l’héroïne ou la cocaïne ont un prix de revient équivalent à celui de l’aspirine , mais un prix de revente au détail mille fois supérieur . Vous imaginez la tentation !Légalisez et vous supprimez l’attrait financier . La source se tarira d’elle-même . La légalisation , voilà le cauchemar des narcos ! On peut imaginer l’instauration d’un monopole d’Etat pour la vente de certaines substances hallucinogènes dites douces . Cela aura au-moins le mérite de supprimer les morts dues à l’ absorption de produits frelatés ! Cela se fait en Suisse et que je sache , la confédération n’a pas encore sombré dans la déchéance !
Je me lève en les laissant digérer ce qu’ils viennent d’entendre . Je m’approche du placard de la dernière chance et en tire une bouteille de « casillero del diablo » . Je la débouche et en verse un peu au fond d’un verre . Je goutte…un délice ! Je sors deux autres verres et les remplis . Puis en silence nous les levons .
- Prenez ce vin par exemple , si vous en buvez deux verres par jour , vous soignez vos artères . Si vous en buvez deux bouteilles , vous détruisez votre foie ! C’est une question de choix ! Mais qui tue pour du pinard ?
Quelques coups discrets sont frappés à la porte . J’ouvre et laisse entrer une petite dame .
Mes deux amis s’écrient , Constance avec joie , François avec consternation , Emma !!!!
Je passe mon bras autour des épaules de celle qui m’assiste dans ma lutte depuis le début et leur dis.
- Je vous présente Yodel !

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Voilà c’était il y a deux ans . En utilisant les quelques notes que Constance a pu sauver du désastre je me suis efforcé , moi son ami d’un soir, François B. , de rendre la pensée du fugitif avec le plus de fidélité possible . Ils ont fini par l’avoir , il y a quelques jours, là-bas , dans une vallée perdue du Népal . Oh , ils y ont laissé des plumes . Une centaine de morts . Le fugitif et quelques autres résistants la leur ont fait payer chèrement , cette victoire . Ils ont du faire sauter au mortier la maison où ils s’étaient retranchés . On n’a rien retrouvé de lui ! Le gouvernement népalais a fait passer ça pour une attaque de la guérilla maoïste ! Mais , nous, nous savons !
Le jour se levait lorsque nous nous sommes tus , la crevette et moi . Elle s’est levée et a sorti de son sac à dos un petit coffret de bois dans lequel elle a placé délicatement quelques cendres récupérées sur les lieux du carnage . Sa compagne depuis deux ans , elle n’était pas là au moment de l’attaque . Il l’avait envoyée en mission à l’autre bout du pays . Je suis sur qu’il savait !
Nous sommes montés dans ma voiture , avons traversé Genève et pris la direction de la frontière française . Nous avons roulé des heures sur des autoroutes vides , en silence, puis , là où la terre vient se mêler à l’océan dans une explosion d’embruns , là où les courants disputent l’espace aux falaises granitiques , nous avons vidé la petite boite !
La lutte continue ! Tous les jours la chaîne s’allonge et devient plus solide !

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11 décembre 2004

La chaîne

Journal de François B.


Arrivé à un certain âge et après un parcours professionnel que jusqu’à ces derniers jours j’ai la prétention de considérer honorable , il m’est difficile d’admettre avoir été mené en bateau par une gamine d’une vingtaine d’années . Mais il y a pire ! J’ai été trahi par mes proches ! L’indignation m’étouffe . Les lubies d’une bande de boy-scouts illuminés risquent de nous mener tous en prison , ou pire encore , au cimetière ! Après tout il s’agit d’argent volé !
- C’est insensé , si toutefois tu n’est pas une mythomane , la facilité avec laquelle toi et tes complices disposez de la vie des gens ! Qui es-tu , d’abord ?
- Un maillon de la chaîne ,rien de plus !J’ai été contactée par canard farci pour planifier cette opération .J’ai fait ce qu’il fallait , c’est tout !
- Ah , justement celui-là , c’est qui ? Le malade au fouet ?
- Non le malade au fouet, comme tu dis, est une victime lui aussi . Le cœur de son petit ami n’a pas résisté à une prise de crack. Nous avions besoin de lui pour t’exfiltrer . Si tu étais parti directement de ton domicile à l’aéroport , tu ne serais jamais arrivé vivant au Chili . Il fallait que les truands qui te suivaient s’imaginent que tu avais tes habitudes au wimp club . Je crois que tu as été très…convainquant !
- C’est odieux ! Je vais être traumatisé à vie . Et l’autre , la folle aux plantes , pourquoi a-t-elle disparu ? Elle est passée sous une compacteuse , elle aussi ?
- Non ,non , mais elle n’a malheureusement pas pu rester auprès de toi , il a fallu qu’elle parte à l’étranger pour la suite de l’opération !
- La suite ?
- Mais oui , après ton accident il a fallu qu’on organise le convoyage de l’argent en un lieu sur.
- Pourquoi ne pas lui avoir confié les valises ?
- J’y ai pensé mais canard farci n’était pas d’accord ! Une femme seule attire toujours plus l’attention qu’un homme , surtout ici . Et puis , il y a la chaîne ! Tu faisais partie de la chaîne . Tu devais faire ta part du boulot ! Le canard est très à cheval sur les symboles !
- Mais je l’emmerde le canard et ses symboles il peut se les mettre là ou je pense !
Est-il possible que je me sois exprimé ainsi ? Cette fille me rends fou ! Le fugitif , ricane avachi dans son coin…en spectateur ! Brusquement il se redresse et pointe son doigt vers moi.
- Et sa femme dans tout ça ?
Mon dieu , oui ! Heike ! Je l’avais complètement oubliée celle-là ! Je chancelle sous le poids de deux regards ironiques !
- Heu , bien sur , j’espère bien qu’il ne lui est rien arrivé !
Constance secoue sa crinière rousse en riant .
- Non , elle est en sécurité chez le patron du wimp club .
- En sécurité ? Chez cet olibrius fouettard ? Et si ça lui donnait des idées ? Et les mafieux qui m’ont vu entrer dans son établissement il y a vingt quatre heures sans jamais me voir sortir ? Tout a une fin quand même !
- Pas de souci . Hans en revenant de l’aéroport est reparti avec ta voiture , l’a laissée dans ton garage, puis s’est arrangé pour sortir de ta propriété sans être vu . C’était la nuit et il a la même taille que toi . Ils ne se sont sûrement doutés de rien !
- Ah bon ? Et comment tu peux savoir cela si tu étais ici à m’attendre ?
- Mais je ne t’ai jamais perdu de vue !J’étais assise à quelques sièges de toi dans l’avion !
Je crois vraiment que plus rien ne peut m’étonner ! Ben voyons ,on me laisse aller au casse pipe ! En cas de problème à la douane, mademoiselle me passait devant sans un regard . Mais, il y a autre chose …
- Pourquoi m’avoir laissé partir en taxi ? Il suffisait de me dire , je suis Yodel à l’arrivée à Puerto-Montt et récupérer ces maudites valises ! Je serais déjà dans le vol du retour à cette heure !
- J’avoue que je ne sais pas ! Pour répondre à ta question François , je ne suis pas Yodel et si je t’ai abandonné c’est que j’avais ordre de retrouver un certain monsieur dans un restaurant et de ne plus le lâcher . Auparavant j’ai du monter une ruse de fausse facture impayable dans un hôtel . Il y a un réceptionniste qui ne doit pas encore en être revenu !
J’ai un rire mauvais.
- Quoi , fait pas partie de la chaîne celui-là ?
- Non , lui , j’ai du le corrompre . Mais pourquoi vouloir à tout prix me faire rencontrer le fugitif ? Mystère . Mais les renseignements étaient très précis !
Elle se tourne vers lui avec un sourire enjôleur.
- Apparemment , il y a quelqu’un qui connaît bien tes habitudes .Attention ! Note que si je ne t’avais pas rencontré , je ne sais pas comment nous aurions pu rattraper la bévue du chauffeur de taxi . Abandonner François aux carabineros ! N’importe quoi ! Mais il est impossible que le canard ait pu prévoir cela !

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09 décembre 2004

Révélations

Journal du fugitif


J’ai déjà entendu pas mal de choses tordues , mais là franchement ça dépasse tout .Ainsi ces deux valises remplies de dollars ont , d’après Constance bien entendu , pour vocation première de se promener de main en main à travers le monde , en bousillant au passage le vie des propriétaires de ces mains ! En effet , pourquoi ne pas rajouter l’inutile au désagréable ? François arbore l’expression qui doit être la sienne à son club , lorsqu’un membre lui susurre à l’oreille que la disparition du franc suisse n’est plus qu’une question d’années . Attentivement condescendante !
- Hum , oui bien sur , c’est une théorie intéressante , j’aimerais y souscrire , mais je ne vois aucune autre finalité que crapuleuse à tout ceci . On séquestre mon épouse pour m’obliger personnellement à faire ce que je me suis refusé à faire professionnellement : transférer de l’argent provenant sans doute d’activité illicites d’un point A à un point B .Pourquoi le faire physiquement en me faisant courir à moi et à l’argent des risques inutiles , c’est ce que je ne comprends pas ! Un simple contrôle douanier et tout était fini !
Constance balaye l’argument de la main .
- Ne t’es-t-il pas venu à l’idée , François , qu’ils n’avaient pas moyen de faire autrement !
- Allons-donc , j’avais donné à Soupinou l’adresse de plusieurs banques moins , voyons , regardantes sur l’origine des fonds . La plus éloignée était bien plus proche que mon domicile.
- Proches , oui mais surveillées par tes amis mafieux sans doute…
- Hypothèse que tout cela ! Et puis tu as l’air de dire que d’un côté il y a les gentils et de l’autre les méchants que j’appelle mafieux . Mais je réitère mon impression : deux bandes rivales en guerre pour un même butin et moi au milieu !Et puis ils ont quand même Heike …enfin ma femme !Et puis la barbe ! Je veux trouver ce Yodel , lui remettre le colis et qu’on en finisse.
Moi aussi d’ailleurs j’aimerais bien voir ces deux valises quitter la maison !Enfin demain est un autre jour , on finira bien par mettre la main sur Yodel . Je m’apprête à lever la séance en montrant leurs chambres à mes « invités » . Mais la crevette me fait rasseoir en me tirant par le bras .
- Un instant ! Je n’ai pas fini !
Ah, de nouvelles révélations de mademoiselle soleil ! Elle nous ressert une tournée de Darjeeling.
- Vous n’avez raison que sur deux points ! L’argent provient bien du trafic de drogue et Soupinou était bien un passeur . Pour le reste vous patinez dans la choucroute ! Il existe une organisation dont les membres se comptent par centaines de milliers à travers le monde , certains actifs , d’autres dormants et qui ont tous un point commun : ils ont un jour ou l’autre été victimes des narcotrafiquants . Non , laissez-moi finir ! Ainsi le fils de Soupinou est mort à dix-sept ans d’une overdose d’héroïne frelatée sur une aire d’autoroute en Belgique . Le père a rejoint nos rangs et a réussi à infiltrer un réseau de passeurs .Quand il a su qu’il allait transporter une grosse somme pour le compte de trafiquants d’un pays de l’est , il a pris contact avec nous !L’idée était d’échapper à la surveillance de ses anges gardiens en arrivant à Genève et d’ouvrir un compte à son nom dans une banque . Nous avons sélectionné avec soin cette banque en étudiant le profil de son directeur , toi François B. , dont la fille suit depuis près d’un an , sans grand succès, une cure de désintoxication . Malheureusement les choses se sont mal passées . Tu t’es entêté et Soupinou s’est affolé .Ta secrétaire , Emma Slitch , une des nôtres elle aussi , a profité de cette histoire de vêtements à chercher pour embarquer Soupinou et l’amener chez toi . Ils ont convaincu ta femme de se prêter à une parodie d’enlèvement pour faire pression sur toi . L’idée était évidemment que le belge ramène l’argent à la banque et ouvre un compte . Puis il y a eu cette malheureuse histoire de plante carnivore . Tu devenais inopérant pour Dieu sait combien de temps ! Pire que cela ! Soupinou était dans une planque à l’abri avec l’argent .Il a fait la bêtise de vouloir sortir en ville et a fait de mauvaises rencontres . Tu connais la suite . Ils l’ont torturé et il a parlé en donnant certainement ton nom . Heureusement pour toi , les malfrats ont du penser qu’il voulait parler de ta banque et que la transaction avait été faite !
François , lève le doigt comme un écolier. Moi, j’ai juste l’impression qu’on vient de me baisser les pantalons une nouvelle fois . Magnanime , Constance lui donne la parole

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07 décembre 2004

La lettre magique

Journal de François B.


Oui , oui, ! Je pense qu’ils me prennent pour un fou . Ils ont une folle envie de rire . La fille regarde une drôle de bague qu’elle porte au majeur de la main droite . Lui a les yeux fixés au plafond . Mais ce ne sont ni les poutres ni cette horreur qu’ils voient , c’est moi !Ca y est les épaules du fugitif commencent à s’agiter , tandis qu’un étrange bruit de gorge sort de sa bouche . Evidemment Constance le regarde du coin de l’œil . Vas-y ma belle , pousse le donc ton cri de hyène ! Mais que c’est drôle ! On dit que le rire est contagieux , moi je dois être immunisé ! Le naufrage d’une vie , vingt années d’un conformisme absolu aux règles de la société , la bonne , la haute , engloutis en quelques jours , moi ça me désole, surtout si cette vie c’est la mienne .Que peut encore espérer un homme comme moi , après avoir été exhibé nu enlacé à une pubenda ferox devant ses employés ? Le fugitif se lève , me tape sur l’épaule , je déteste ça .
- T’es dingue ! Ca explique comment , mais pas pourquoi tu te trimbales avec dix millions de dollars .
- Mais je l’ai expliqué . Ils ont enlevé ma femme !
- C’est la rançon , si je comprends bien !
Il est stupide ou quoi !
- Mais non ! Pas du tout ! Une rançon c’est une somme que l’on ne possède pas et pour l’obtention de laquelle on organise un enlèvement . Là en l’occurrence , ils avaient l’argent, puisque ce sont eux qui l’ont déposé chez moi ! Ils ont pris ma femme en otage pour que je les débarrasse de ces deux valises et les remette à ce maudit Yodel .Si j’avais ouvert son compte au belge , il serait toujours de ce monde !
- Juste ! Ils lui auraient pas réglé !
- Quoi ?
- Ben son compte !
Et c’est reparti !Quel abruti ! Je suis tombé chez un homme des cavernes ! Il reprend son sérieux .
- Et les mafieux de l’hôpital dans tout ça , ils l’avaient pas l’argent eux , alors pourquoi n’ont-ils pas enlevé ta femme ?
- Parce que justement , je ne l’avais pas ! Cela n’aurait servi à rien !Quand j’ai eu l’argent , je n’avais plus ma femme !
C’est là que Constance se lève et met de l’eau à chauffer .Elle a une jolie voix.
- C’est pourtant clair cette histoire ! Tu ne vois vraiment pas François ?
- En gros oui. J’ai servi de passeur . En toile de fond deux gangs qui se font la guerre autour d’un gros magot . Ma femme en otage
Elle braque ensuite ses beaux yeux vers le fugitif occupé à réduire son espérance de vie avec un nouveau cigare . Il hausse les épaules .
- D’accord avec François ! J’ajouterai que Soupinou chargé
d’amener le pognon de Belgique en Suisse et lassé de la blanchisserie a du vouloir faire cavalier seul . Mais on ne change pas de canasson au milieu de la course !
La bouilloire siffle . Elle met du thé dans la théière après l’avoir ébouillantée, puis verse lentement l’eau . J’entends le fugitif maugréer , berk du Darjeeling ! Elle nous sert à chacun une tasse , puis revient s’asseoir .
- Vous connaissez le jeu de la lettre magique ?
- ?
- Mais si voyons . Tout le monde a reçu dans son courrier une lettre qui dit photocopiez-moi et renvoyez-moi à vos amis , à vos connaissances ou à de parfaits inconnus afin que la chaîne ne soit pas rompue. En cas de rupture de la chaîne , la lettre promet les pires calamités , avec des exemples, imaginaires bien sur , à l’appui. C’est la lettre magique . Et tous nous la faisons suivre !
Je la regarde étonné.
- Bien sur , mais je ne vois pas le rapport…
- Et bien dans ce cas ,ce n’est pas d’une lettre qu’il s’agit mais d’une grosse somme d’argent ! La chaîne c’est vous et bien d’autres. Quant aux sanctions en cas de non respect des règles du jeu c’est en vies humaines qu’elles s’expriment !




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05 décembre 2004

La blessure

Le journal du fugitif

Embarras de sa part , expectative de la mienne . Suis-je ou ne suis-je pas Yodel ? Son histoire ne tient pas debout , ce gars là ment comme il respire . Oui , mais il est là et cet argent est là ! Dix millions de dollars , dans ce pays où des gens se font tuer pour dix dollars !Alors quoi ? De la fausse monnaie , un convoyage d’argent sale ? Je décide de ne pas lui laisser le temps de se ressaisir .
- Et les pansements couverts de sang dans la salle de bain ?
- Heu , les coups de fouet .
Là je le tiens.
- Allons donc ! On ne tourne pas les révoltés de la Bounty . Tu n’es pas un marin attaché au grand mat . Pas de dos déchiré par le knout pour avoir volé un bout de fromage ! A peine quelques rougeurs ! Avoue que c’est un faible prix à payer pour tout ce fric !
Il cherche de l’aide auprès de Constance , mais elle détourne les yeux . N’a pas trop aimé qu’on lui tripote son mec . Oui je sais , elle ne m’a rien dit , mais elle me regarde avec les yeux d’une propriétaire depuis notre lamentable échouage sur la plage . C’est une romantique, nourrie de lectures malsaines ! Mais se fait des illusions , m’aura pas ! Je me suis retiré du marché juste à la clôture , alors que mes actions étaient au plus haut . N’ai pas attendu la cloche ! Alors toi , François de mes deux aigles , n’espère aucune aide d’elle . Elle nous imagine déjà allongés nus, pour changer, dans mon grand lit à moi tout seul , des images plein la tête , des lieux commun tirés de ses romans à deux balles , du style , il la pénétra en poussant un rugissement tonitruant tandis qu’elle jouissait bruyamment en lui labourant le dos de ses ongles dont le vernis écaillé vint s’incruster dans les plaies fraîchement ouvertes . Oh , non , non , je veux pas attraper le tétanos moi ! François rougit , ouvre la bouche , secoue la tête .
- J’ai été blessé dans…euh… ma virilité
Je ricane .
- Un euphémisme ?
- Non , perforations du…scrotum et du…pénis…multiples…enfin les perforations !
Je ressens un vague sentiment de honte pour l’avoir charrié .
- Mince, au club ???
- Non , non ! Accident du travail…Une plante carnivore…redoutable !
- Tu es explorateur ?
- Non , banquier !
- Je ne comprends pas ! Et puis quel drôle d’endroit pour se faire choper par une plante !
- C’est que j’étais nu et comme deux béninois me regardaient , j’ai voulu me cacher , j’ai couru , j’ai glissé et la plante m’est tombée dessus !
- Bon sang ! Tu te baladais à poil , au Bénin ,dans la jungle, au milieu des plantes carnivores ?
- Non , non , cela s’est passé dans mon bureau en Suisse !
- Ah, bon ça explique tout ! Vaut mieux être à l’aise pour travailler ! Surtout dans une banque…en Suisse… entouré de béninois et de plantes carnivores !
Il a un petit rire nerveux .
- Je sais que cela paraît stupide, mais je voulais uriner…dans le pot.
- De chambre ?
- Non de la plante…, mais j’ai eu une érection en regardant le Führer déguisé en doge , alors j’ai récité du Goethe…
- Attends , tu vas trop vite pour moi . Pourquoi se déshabiller pour pisser sur une plante ? Vous n’avez pas de toilettes en Suisse ? A moins que cela n’ait été un rite initiatique ?
- Absolument pas ! Je n’avais pour tout vêtement qu’un abricot….du Valais. C’est parce qu’un client , le fameux belge aux valises , m’avait vomi dessus !
Je tape du plat de la main sur la table.
- Enfin quelque chose de compréhensible ! C’est tout , pas de guerrier Masai dans un placard ?
- Non , juste le wombat à narines poilues et le mafieux à la pince étau quand je me suis réveillé à l’hôpital…
- Psychiatrique ?

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04 décembre 2004

Point kilométrique cinquante trois

Journal de François B.


Besoin d’écrire , besoin de me rappeler . C’était , il y a deux ans …hier ! J’avais fini par les oublier , lui, ses cigares , ses mauvaises manières , sa générosité , elle ,ses yeux verts et son amour fou pour un fou qui n’aimait que les hommes !Le fugitif et la crevette ! Sa manie des surnoms !Et pourtant , si loisir m’étais donné de revivre une époque de ma vie , ce serait la mince parcelle de temps passée en leur compagnie que je choisirais sans hésiter !Vous voyez , je commence ce journal par un mensonge ! Non , non , je ne les avais pas oubliés , bien sur que non ! J’aurais voulu les effacer de mon passé , pour n’avoir pas su me fondre en eux pour ne former plus qu’un . Mais aujourd’hui , le passé s’est substitué au présent . Je l’ai revue , elle . Brusquement , elle était devant moi et ses yeux me parlaient de lui .Je voulais l’inviter au restaurant , mais elle a préféré rester avec moi , dans cette cuisine que plus aucune présence féminine ne vient illuminer depuis longtemps . Elle a fouillé dans les placards et nous a préparé à manger . Puis , nous avons parlé et ris , beaucoup , une partie de la nuit en souvenir de cette autre nuit , là-bas , à l’autre bout du temps !

- Alors monsieur François B. , tu nous la racontes ton histoire ?
Je récupère le passeport et le feuillette , craignant que les évènements de ces dernières heures m’aient dépossédé d’une partie de mon identité .Non ! Je suis toujours moi , même si ce n’est pas moi qui ai essayé de noyer le fugitif et qui ai ensuite …Je préfère ne plus y penser !Je bafouille quelques excuses . J’ai peur en avion ! Le voyage depuis la Suisse est très long . Je me suis bourré de somnifères … il m’a fallu cette immersion dans le lac pour me ramener à la réalité . Pour le reste je croyais vraiment avoir affaire avec Yodel …Je vois qu’il s’impatiente à la mention de ce nom. Je vais trop vite ! Je reprends mon histoire depuis le début .
J’en arrive au passage où les valises refont leur apparition dans mon bureau, là-bas , à Genève et de l’étrange message me fixant rendez-vous au wimp club.. Le fugitif se lève brusquement en faisant tomber sa chaise . Il pointe son doigt vers le plancher où s’entassent toujours nos bagages . Avec son cigare éteint au coin des lèvres , ses cheveux beaucoup trop long dans la figure , son visage mal rasé , il a l’air d’un fou !
- Tu veux dire que ce sont…
- Oui !
- Putain ! Tu vas pas me faire croire qu’ils t’ont laissé entrer au Chili avec tout ce fric ?
- Et si ! Avec de la chance et beaucoup de calmants. Je dois avoir une bonne tête.
Devant leur air incrédule je me lève et ouvre une des valises . Les Benjamin Franklin sont là , sagement alignés ! Le fugitif porte une main à son front.
- Ben merde alors !…Mais , il y a une chose que je ne comprends pas . D’habitude les transferts se font dans le sens inverse !
- Là , j’en suis au même point que toi! Mais laisse moi finir mon histoire. J’entasse les valises et quelques effets personnels dans le coffre de ma voiture et à l’heure dite , je sors de mon garage , franchis le portail et là , dans la rue habituellement déserte à cette heure ,je remarque une voiture garée .Je note qu’il y a deux hommes à bord. Affolé , je pense aux mafieux !Je prends la direction du club . Ils me suivent sans même essayer de se dissimuler . J’arrive devant un immeuble avec une petite cour intérieure . J’y gare ma voiture . Les autres restent dans la rue . Je me présente devant une grosse porte en fer et donne le mot de passe . En entrant , je précise , j’ai été suivi , ne sachant s’il s’agit de complices ou de membres d’une bande rivale. A ce moment je suis dans le flou le plus total ! Je n’ai qu’une obsession , me débarrasser de l’argent et récupérer ma femme . Le portier qui m’a fait entrer , me confie à une espèce de Feld-maréchal d’opérette en pantalon et gilet de cuir coiffé d’une casquette de la Wehrmacht ! Il lui murmure quelque chose à l’oreille . L’autre me demande les clés de ma voiture et les donne au portier . Quelques minutes plus-tard…
Je ne sais si je vais pouvoir leur dire , tant ce que j’ai subi est humiliant . Le fugitif , m’encourage du regard , puis me sert un verre de pisco . Toute son hostilité à mon égard a fondu .
- Allez , vas-y , ça te fera du bien d’en parler !
- Cinq minutes plus tard je suis ficelé sur une espèce de croix …mon Dieu que c’est gênant ! Vous comprenez ils m’ont dépouillé de mes vêtements et le nazi me …fouette . Entre deux coups , il me susurre entre ses dents pourries , faut que ça fasse vrai . Je pense qu’ils ont du entendre mes hurlements jusque dans la rue . Bon sang , il y a vraiment des gens qui aiment ça ?
Le fugitif regarde son verre en le faisant tourner.
- Semblerait que oui ! Mais à quoi ça rimait ce cinéma ? Ils avaient les millions , alors ? Voulaient se faire un bourgeois ou quoi ?
- Non , non , le plus beau est à venir ! Quand je suis sur le point de m’évanouir , l’Obersturmfuhrer me caresse le visage du manche du fouet et me dit : « Dans la poche intérieure de ton beau blouson en cuir , il y a un billet pour Santiago et Puerto-Montt . Le vol part de Cointrin à une heure trente du matin . C’est Gaston qui va te conduire avec sa voiture . Lorsque les autres auront compris tu seras loin. Maintenant écoute bien , une fois arrivé, tu prendras un taxi pour Ensenada et tu contacteras Yodel . Il habite une cabane au point kilométrique cinquante trois de la ruta 225. Pour le reconnaître c’est simple , il porte un aigle à deux têtes tatoué sur la fesse droite . Se fera un plaisir de te le montrer !Tu lui remets les valises , il nous prévient et nous libérons ta jolie femme ! » Pendant la petite séance de flagellation ils ont transféré mes bagages dans la voiture de ce Gaston , je me suis caché sur le siège arrière et nous sommes passés sans problèmes devant les mafieux qui doivent toujours être en train d’attendre. Voilà , la suite vous la connaissez !
Je regarde mon hôte . Il a brusquement pali.
- Il y a un problème . Je ne suis manifestement pas Yodel , je ne comprends rien à ton histoire, mais il y a bien une cabane au point kilométrique cinquante trois, la seule et c’est la mienne !

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03 décembre 2004

Le passeport rouge

Le journal du fugitif



Dans le salon , Constance fait semblant de s’intéresser à un Géo vieux de plusieurs années . Elle lève les yeux ,je dois être affreux à voir , un peu plus que d’habitude encore, elle va dire quelque chose , mais je l’arrête d’un geste impérieux de la main. Je vais vers le placard de la dernière chance , en sort une bouteille de Pisco ainsi que deux verres . Je les remplis et lui en tend un .Elle y trempe à peine les lèvres tandis que j’avale le mien goulûment .Nous restons un long moment silencieux en évitant de nous regarder . Je vérifie le feu , puis je me tourne vers elle avec un sourire dont la fausseté me fait mal aux lèvres .
- Un absurde malentendu , comme il en arrive souvent . Il y a ceux qui se trompent de numéro de téléphone , certains font leurs courses en se promenant avec le caddie d’un autre , des distraits prennent le chapeau ou le manteau d’un inconnu . Notre ami , lui s’est juste trompé de cul . Quoi de plus naturel après tout ? Dites-donc vous je vous connais , non ? Allez , montrez moi le bel aigle tatoué su vos fesses , pas n’importe lequel note bien , un aigle à DEUX têtes ! Au diable l’avarice ! Garçon , un aigle double ! Oups , je me suis trompé ! Y a pas de mal hein ! Au plaisir ! NON MAIS JE VAIS LE CREVER CE SALE CON !
Je prends le tisonnier et me dirige vers la salle de bain avec Constance agrippée à ma veste. La porte s’ouvre. C’est un total inconnu qui se tient devant moi . Je sais bien , je ne le connaissais pas avant , mais de l’individu quasiment nu au regard halluciné , il ne reste rien. Lavé , coiffé, vêtu d’un pull à col roulé en cachemire , d’un pantalon en velours côtelé et de chaussures en daim , c’est un parfait gentleman qui me domine d’une tête avec juste ce qu’il faut d’embarras pour que je ne lui envoie pas le pique feu au travers de la figure . Avec mes vêtements mouillés , mes pieds nus et mes cheveux au quatre vents je me fait l’effet d’ un clochard .T’as pas cent pesos ?
- Toujours en colère ? Remarquez , je vous comprend . Moi aussi j’ai du en avaler des couleuvres depuis quelques jours ! Allez vous laver et vous changer, vous avez une mine de déterré ! Je vous promets qu’ensuite j’essaierai , dans la mesure du possible , de satisfaire votre curiosité !
Je suis à deux doigts de m’excuser , de faire une courbette , monseigneur ! Je suppose que c’est ce qu’on appelle la classe ! Puis je songe , oh , tu es chez toi !Je le toise par en-dessous .
- T’as intérêt à être convainquant….mon canard . Et puis arrête de me vouvoyer !Venant d’un mec qui m’a collé la main aux fesses ça me met mal à l’aise !
Il rougit. Et toc !
- Comme tu voudras…mon aigle !
Je dissimule un sourire , quel crétin , commence à m’intéresser ! Dans la salle de bain , j’ai quelque mal à abandonner mes vêtements . De ma vie , je ne me suis dénudé devant autant de gens en si peu de temps . En évitant le miroir , j’entre avec une certaine appréhension dans la baignoire que l’inconnu a laissé immaculée. J’ouvre en grand le robinet de la douche et tandis que le jet d’eau brûlante m’asperge je suis pris d’un irrépressible fou rire .En me séchant quelques instants plus tard , je remarque dans le panier à papier trois compresses sanguinolentes . Oh , oh ! Ca aussi , il faudra qu’il nous l’explique .Le sac de l’autre est toujours là . Sans pouvoir m’en empêcher , je l’ouvre et le fouille consciencieusement . Des fringues de qualité pour autant que je puisse en juger , une trousse de toilette , une pharmacie très complète , tiens des compresses , un bouquin , « les mémoires d’un eunuque » d’un certain Dan Shi , un superbe ordinateur portable , la torche électrique qui m’a tant effrayé , sinon rien ! Le classique bagage du cadre supérieur en vacances . Je récupère mes affaires et me rend dans ma chambre pour enfiler des vêtements secs .Dans le couloir , un carnet rouge tombe de ma veste . Le passeport de l’inconnu. Je le ramasse et l’ouvre .Cinq minutes plus-tard , revêtu d’un treillis , le cachemire c’est pas trop mon truc , ça gratte , les pieds toujours nus mais propres , un Partagas roulé sur les cuisses de la maîtresse à Castro aux lèvres , je jette le passeport sur la table du salon où la crevette et l’inconnu , pour la dernière fois inconnu, font semblant d’avoir une conversation .
- Alors monsieur François B. de Genève , tu nous la racontes ton histoire ?

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02 décembre 2004

La baignoire


Le journal du fugitif

Sans lumière , il fait sombre dans la pièce éclairée par une unique fenêtre au verre dépoli . Je me rue sur la poignée , en gueulant , non mais ça va pas . Mais déjà l’autre me rejette violemment en arrière et j’atterri sur le dos dans la baignoire . Il y a un choc mat , suivi d’un autre . Il m’a rejoint et m’écrase de tout son poids contre l’émail , le deux genoux sur ma poitrine .
- Alors comme ça je suis ton canard ? Farci , je suppose ?
Le tutoiement , ne me dit rien de bon . Je distingue mal son visage , mais je vois ses dents briller . Il n’est vêtu que d’une serviette éponge autour des reins et souffle comme phoque. J’essaye de répondre d’une voix oppressée .
- Je dis ça à tout le monde ! M’a échappé ! Pas de quoi en faire un plat !
Pas convaincu , il accroît la pression sur ma poitrine.
- C’est toi Yodel , hein ? Salopard ! D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je discute avec une ordure comme toi . Allez , montre moi ton petit cul !
Il se lève , j’en profite pour lancer mon poing . Il rencontre une surface souple légèrement piquante . Sa joue sûrement . Ca n’améliore pas son humeur . Il me flanque deux gifles magistrales . Cette fois je les sens très bien . J’entends un sifflement bizarre dans mon oreille droite . Me prenant à bras le corps , il me retourne . Je me retrouve à plat ventre et c’est sur le dos qu’il me plante ses genoux pointus cette fois. Je hurle , enfin crois hurler , car ce n’est qu’un petit râle rachitique qui sort de ma gorge . Je sens sa main se démener sur mon entre-jambe et se battre avec les boutons . Je tente de résister en gigotant , mais rien à faire , il est trop lourd . D’un coup sec , il tire mon jean sur les chevilles . J’ai envie de pleurer . Quoi , ce gars a fait le moitié du tour du monde pour venir s’envoyer en l’air avec un certain Yodel et il faut que ce soit sur moi que ça tombe ! Il me palpe les fesses en maugréant , on voit rien là-dedans ! Ah , parce qu’il lui faudrait un projecteur en plus ! Il relâche un peu la pression pour essayer de saisir son sac , j’en profite pour tenter de me dégager . Sa main s’abat sur mon postérieur avec un claquement sec . Je pense , il a la main lourde , mais n’arrive pas à trouver ça drôle , allez savoir pourquoi !En se déhanchant , il parvient à saisir son sac . D’une main il ouvre la fermeture éclair , pendant que de l’autre il m’écrase la tête au fond de la baignoire .
- Bouge pas , tu vas aimer !
Brusquement je repense aux zébrures sur son torse . Bordel ce gars est un foutu pervers ! Doit sûrement chercher son fouet ou je ne sais quel instrument de torture. Un objet métallique glacé me frôle les fesses . Certainement un engin qui envoie des décharges électriques ! C’est vrai, où avais-je la tête , le martinet ça fait has-been ! Tandis que l’électricité c’est tout de suite beaucoup plus branché ! L’autre a l’air de s’énerver , je l’entends , c’est pas possible … pas ça , non ! Quoi ? Fonctionne pas son truc ? La pression sur mon dos se relâche , tandis qu’il sort de la baignoire .Il me pointe une torche électrique dans la figure .
- Je ne sais vraiment pas quoi vous dire ! Je suis affreusement désolé , mais je peux tout vous expliquer ! Vous voulez-que je vous aide à remonter votre pantalon ?
- Désolé ? Désolé ? Attends , tu vas voir !
Je me détends en poussant un rugissement , mais ébloui par la torche , mes poings ne rencontrent que le vide , tandis que je trébuche sur le rebord de la baignoire et m’écrase sans grâce sur le carrelage . Il m’aide à me relever en essayant de me calmer .
- C’est une erreur , vous n’êtes pas Yodel , j’en suis sur à présent . Vous n’avez pas l’aigle !
M’apprêtant à une ultime charge , je suis arrêté net dans mon élan vengeur.
- L’aigle , quel aigle ?
- Sur les fesses….à deux têtes…
- Des fesses à deux têtes ???
- Non l’aigle . Yodel porte un aigle à deux têtes tatoué sur la fesse droite !
- Z’auriez pas pu trouver un signe de ralliement plus visible , non ? Je sais pas moi , un journal en urdu roulé sous le bras , un os en travers du nez , un artichaut posé en équilibre sur la tête , un truc qui se remarque de loin , quoi !
- Je sais ,c’est absurde , mais toute cette histoire est absurde !
Des coups discrets frappés à la porte viennent interrompre cet intéressant dialogue . Constance , je l’avais oubliée , celle-là !
- Dites les mecs , le courrant a été rétabli ! Avec de la lumière vous seriez plus à l’aise !
Puis ,avec , il me semble , une pointe de dépit dans la voix.
- N’oubliez pas de vous protéger !
Tout en rajustant mon pantalon , je hurle ,
- Je n’ai pas envie d’être à l’aise et j’ai juste besoin d’être protégé contre les gens qui me cherchent des aigles sur les fesses !
Je l’entends maugréer ,
- Ben dis donc , ça s’arrange pas !
J’allume . L’autre a vraiment l’air anéanti . Il me regarde d’un air désespéré.
- Je vous réitère mes excuses . Loin de moi l’idée… Je vous dois quelques explications !
- C’est ça !
Je sors en claquant la porte.


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01 décembre 2004

Froid!


Journal du fugitif .



Je ne sais qui ramène qui au bord . Disons que nous nous soutenons mutuellement comme deux ivrognes . Nous nous effondrons sur la plage , comme dans un bon vieux film d’aventures des années cinquante , lui sur les genoux , moi sur le dos . Nous claquons de partout , nous ne sommes plus que claquements . Je n’ai plus aucune sensation , même pas froid , je tressaute c’est tout ! Impossible d’articuler un son , mes lèvres sont insensibles , me dents s’entrechoquent , mes chairs se recroquevillent , mes os se dissolvent .Constance va de l’un à l’autre , oh la la , vous êtes tout bleu , on dirait des schtroumfs ! Finalement elle saisit ma chemise et commence à me frictionner . Je vois bien que son bras s’agite , mais je ne sens rien . J’entends juste le frottement du tissu sur ma peau . D’autorité elle m’arrache mon slip en précisant , il est mouillé . Entre deux tremblements je pense , elle ne vient pas de faire ça , c’est pas vrai ! Mon Dieu , réagis ! La dernière fois que chose pareille m’est arrivée , je devais avoir quatre ou cinq ans ! A la honte de me voir nu devant une inconnue s’ajoute l’humiliation de surprendre une lueur moqueuse dans ses maudits yeux verts . Je ne peux pas dire que je sois à mon avantage ! Le froid , la peur , n’est-ce pas…Je rampe jusqu’à mon pantalon et me tortille en tous sens pour l’enfiler . Mais qui a déjà essayé d’introduire des jambes mouillées dans un « jean » plus très sec comprendra ma détresse . Mes membres engourdis répondent avec un certain retard aux ordres du cerveau et ils en oublient la moitié en cours de route ! Pour les boutons rien à faire , mes doigts vont dans un sens , les petits disques de métal dans l’autre . Après m’avoir aidé à passer ma veste , Constance règle avec beaucoup de doigté la question du boutonnage . Elle donne une petite tape amicale sur la protubérance et déjà elle est aux cotés de Yodel , toujours dans sa position de pénitent transi .Va le foutre à poil lui aussi ? Non elle s’arrête au pantalon ! En passant je ne peux m’empêcher de remarquer que le torse anabolisément musclé et ultra violemment bronzé est strié de marques rougeâtres . Elle aussi a vu . Elle hésite et finalement lui met mon gros pull , en grosse laine de gros mouton , avec de gros motifs blancs et noirs . N’aime pas prêter mon gros pull , en plus à ce gros con , vais lui casser la gueule . Je me mets à ricaner bêtement tout en me recroquevillant en position fœtale . Une forte envie de dormir… . L’autre est tombé en avant , la tête plantée dans un massif de chacais . Constance a compris le danger . Elle gesticule autour de nous , hurle, faut bouger, nous pince , nous tire par les bras , les jambes, les cheveux .Nous finissons , je ne sais comment , par nous mettre debout . Elle ramasse les vêtements mouillés et en donnant de la voix nous pousse devant elle tel un chien de berger aboyant autour de brebis égarées .Les chaussures de l’inconnu en peau de vache tannée , retroussée , repoussée , cousue , recousue , colorée en noir soutane usée , aspergée de produits imperméabilisants, lustrants , déodorants , isolants et bien ces nobles pompes font schleurk , schlouirk , tandis que mes pieds nus s’enfoncent dans l’herbe gorgée d’eau .Enfin la maison ! Un bon bain chaud , brûlant , bouillonnant . Mes doigts gourds manœuvrent maladroitement un interrupteur . Rien ! juste la pénombre de cette fin de journée glaciale . Pas de bain chaud !Le pantalon gris de Yodel dégouline sur ma moquette . Je me tourne vers mes deux compagnons.
- Pas d’électricité , branche tombée , tout disjoncté , ai oublié le lapsang , le pyjama à rayures et ces putains de mules pendant que la crevette mangeait mon Strudel en lisant Coelho .C’est pas grave on va crever !
A sa mine je vois bien que Constance pense que c’est moi qui ai disjoncté . Elle se précipite dans la salle de bain . Je l’entends fouiller dans la placard . Yodel , me fixe . Plus d’égarement au fond de ses yeux , juste de la résignation . Elle revient , disparaissant sous une masse de serviettes éponges , elle m’en lance une et donne l’autre à l’inconnu tout en le poussant dans la salle de bain . Tandis que je me sèche le visage , je pense le feu , faire du feu . Dans le poêle , les bûches de ce matin semblent avoir un peu séché . Je bourre la estufa de papier , un numéro entier du Mercurio . Je prends du petit bois dans la caisse disposée à l’entrée , ouvre une boite d’allumettes , en répand le contenu sur le plancher . Finalement je réussis à en allumer une . Le papier prend instantanément dévorant les branches d’arayan . Mon visage est en feu , je sens à nouveau le sang circuler dans mon corps en proie à des picotement agréables. Je place les grosses bûches de luma au centre de la flambée et referme la porte vitrée .Après quelques hésitations , les flammes se rendent maîtresses des lieux .Dans une demi-heure , nous aurons chaud . Pendant tout ce temps Constance est restée accroupie auprès de moi , évitant prudemment tout commentaire . Voyant que les choses tournent à notre avantage , elle me désigne la salle de bain du menton . C’est vrai ça , que fait-il , là dedans ?Il a eu tout le temps de se sécher . Nous tendons l’oreille , et nous parviennent, d’abord étouffés, puis avec plus de netteté des gémissements qui vont crescendo . Ca par exemple ! Il choisit vraiment bien son moment celui-là ! Perfidement je lance :
- Je vous rappelle qu’il n’y a pas d’eau !
Une voix évanescente me répond :
- Je sais , je sais ! Pouvez-vous me passer mon sac noir , je vous prie ?
En tout cas , il a retrouvé l’usage de la parole et bien élevé avec ça ! Je lui amène son bagage qui doit bien peser quarante kilos . Il entrouvre la porte , une main surgit , s’en empare , referme la porte , merci , de rien mon canard ! Le battant s’ouvre en grand cette fois et je suis propulsé à l’intérieur de la salle de bain . La porte se referme avec un bruit sinistre .

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