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27 décembre 2004

Tristes fêtes!

La vieillesse ne s’accommode point des fêtes . Elles rythment le passage du temps , ce fidèle ennemi . J’ai cédé aux injonctions de Norbert et sacrifié un de mes jeunes sapins . Tandis que j’écrivais ces mots dans la salle de billard , je l’entendais chantonner doucement un air de son pays pendant qu’il décorait le sapin dans une vaine tentative de le parer d’une beauté artificielle , lui qui fut si beau au milieu de mes prés . Finalement, nous les vieux nous ressemblons à cet arbre coupé . Nous nous étiolons , nous desséchons , nous vidons de notre sève et essayons vainement de nous prétendre vivants en entassant sur notre carcasse pourrissante de coûteux vêtements . Les jeunes gens, eux , nus ou revêtus d’oripeaux réjouissent la vue . Il me souvient avoir loué , il y a déjà plusieurs années ,une maison dans une de ces stations qui défigurent la côte catalane, telles les métastases d’un cancer urbain . Jean et moi nous étions allés visiter la villa du peintre Dali à Cadaquès et au retour nous avions décidé de nous arrêter dans une de ces calanques qui bordent le littoral pour nous baigner . Nous laissâmes la voiture au bord de la route et descendîmes au milieu des rochers en direction de la mer . C’était une belle journée où le feu du soleil estival était tempéré par un vent du nordet , frais et sec comme un petit vin blanc . Hélas avant que d’atteindre l’onde , le gentil nectar se mua en piquette . Tel un troupeau de boucs et de biques surgissant de derrière les rochers façonnés par les flots et les vents , les touristes teutons et nordiques nous tendaient leurs croupes flétries , leur sexes rabougris , leurs seins laminaires , leurs ventres pendants , leurs mentons dégoulinants et leurs fronts luisants . Et leur couleur , ô dieux , hésitant entre la morue crevée et la rascasse ébouillantée ! Jean me dit , putain ce qu’ils sont moches , on se casse ! Cassé , je l’étais bel et bien car sans mes vêtements j’eusse été leur frère en laideur ! Alors que nous prenions la fuite, poursuivis par des relents de chairs frites , nos yeux affolés par tant de vulgarité , tombèrent , au détour d’une roche , sur les corps dénudés d’une naïade et d’un éphèbe allongés côte à côte , offrandes expiatoires à Venus et Apollon . Sans doute venaient-ils de se baigner , car quelques gouttelettes s’accrochaient encore à leurs cheveux et à leurs toisons telle une rosée matinale dans les herbes folles .Nous les observâmes en silence un bref instant , ne sachant dire qui de l’homme ou de la femme l’emportait en grâce et en beauté .Nous aurions voulu nous agenouiller , frapper le sol de nos fronts , demander aux forces de la terre et des cieux qu’un instant , oui , un tout petit instant nous puissions nous fondre en eux , voir par leurs yeux , respirer par leurs bouches , aimer avec leurs sexes . Bien sur , nous n’en fîmes rien . Après un dernier regard attendri , nous nous éloignâmes sans nous retourner .
Alors, tandis que je contemplais le corps difforme de Norbert occupé à fixer l’étoile du berger au sommet du sapin et que j’imaginais Jean encore vautré sur sa couche , plongé dans un sommeil malsain où les peurs diffuses succèdent aux joies confuses , je songeai à ces deux corps bronzés et j’eus envie de hurler !
Ma vie rythmée par les quarts n’a pu s’accoutumer à plus de deux ou trois heures de repos par nuit . Pourquoi dilapider les parcelles d’existence qui me restent, à dormir , quand devant moi s’ouvre l’éternité ?
La veillée de Noël fut lugubre . Norbert occupa son temps à pleurer , Jean à geindre et moi à les écouter pleurer et geindre .
Ce soir , tandis que mes deux amis étaient immergés dans une interminable partie de go , j’essayais de m’intéresser aux nouvelles du monde qu’un speaker essoufflé alignait à la TSF.
Je n’ai pas de poste de télévision ,ayant depuis longtemps trouvé à cette lucarne au verre grossissant une forte ressemblance avec le hublot de ma machine à laver ! Ca tourne en rond et en définitive c’est toujours le même linge sale qu’on brasse !
Jean Le Cam est en tête du Vendée Globe Challenge . J’imagine sans peine sa joie et son angoisse , dans ces cinquantièmes que moi même , à une certaine époque , je parcourus , mais sur des vaisseaux de fort tonnage ! Je ressens encore dans mes os pourrissant les vibrations qui ébranlaient la coque du navire en défonçant ces murailles liquides . De temps en temps , une vague gigantesque balayait le pont de part en part . La marche du bateau , un pétrolier de trente mille tonnes , entravée par ces masses d’eau , se ralentissait , les coups sourds de la machine s’intensifiaient , les conversations dans le carré s’interrompaient , chacun supputant les contraintes endurées par les parties du navire dévolues à sa compétence , puis le bateau glissait au fond du creux et la vie reprenait son cours , jusqu’au choc suivant . Nous pensions tous à la vague ultime , the big one , celle qui briserait les tôles et nous engloutirait en quelques instants . Non , vraiment ces parages ne sont point charmants . Alors imaginez ,avec un voilier de dix huit mètres seulement… ! Mon admiration pour ces merveilleux fous des mers est sans borne , qu’ils soient premier ou dernier !
Et pourtant , les cinquantièmes , quel univers fascinant ! Courageux ou lâches , nous étions tous sous le charme ! Dans ces mers désertes , hormis la rencontre aléatoire avec un iceberg ou un growler , j’occupais les quarts à contempler depuis la passerelle ces montagnes liquides auxquelles aucun photographe , aucun peintre , aussi talentueux fût-il , ne saurait rendre justice. Les mots aussi sont impuissants à décrire cette houle superlative qui sans cesse navigue autour du globe . La nuit , je laissais de temps en temps mes yeux rivés sur l’écran radar errer sur cet univers chaotique de fin du monde . La mer se couvrait alors de la phosphorescence des démons en furie. Enfin , il y avait les albatros , ce voiliers des airs chantés par le poète . On pouvait les voir jouer dans le sillage du navire , le bout de leurs longues ailes frôlant la surface quand ils ne tutoyaient pas les superstructures du vaisseau . Leur petit œil rond et cruel semblait alors nous dire , je vous attend !


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