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26 décembre 2004

Changement de cap

Pour quelques temps , je vais, par ma voix ,laisser parler un ami qui me fut cher et qui est depuis longtemps défunt.
Je rencontrai Renaud de B. il y a quinze ans dans un petit port situé au Sud de l’île canarienne de Tenerife , Los Cristianos . Il avait soixante-dix ans , j’en avais vingt cinq . Mon aventure commençait, la sienne se terminait . Nos deux sloops étaient mouillés à quelques encablures l’un de l’autre . J’attendais un équipier et je vivais seul à bord , passant mes journées à préparer mon bateau pour la grande traversée vers les Antilles . J’avais , dès mon arrivée remarqué son élégant Maas , du nom du chantier qui fabriquait alors ces voiliers en Hollande . Ils étaient trois à bord: deux quinquagénaires corpulents et un homme plus âgé , très grand , mince, au port altier .Nous nous étions rencontrés plusieurs fois à terre , mais fut-ce la gêne ou la timidité , nous nous étions contentés d’échanger le salut courtois qu’entre gens de mer on se doit . Un jour , je voulus vérifier les réas de drisses en tête de mat et comme j’étais mauvais à cet exercice , j’utilisais toujours une chaise de calfat capelée à la drisse de grand voile et treuillée au winch . Encore fallait-il quelqu’un pour me treuiller. C’est tout naturellement que j’embarquai dans mon Zodiac et allai quérir de l’aide à l’équipage de « l’albatros » Renaud me reçut avec prévenance , m’invitant sans hésiter à partager leur déjeuner que sans faillir , tous les jours , ils prenaient à midi ! Ce détail me frappa , moi qui avais depuis longtemps oublié les joies d’un repas attablé pris à heure fixe . Après m’avoir présenté à ses équipiers et m’avoir fait l’honneur des lieux , il insista pour me faire goutter à un délicieux thon cru accommodé à la mode tahitienne par un de ses compagnons dont la difformité n’avait d’égal que la gentillesse et qui s’exprimait d’une voix haut perchée en roulant les r . Dès cet instant , je devins « poiiti » ou gamin en maori .Il faut dire que mon aspect juvénile détonnait au milieu de ces vieux loups de mer que je croisais lors de mes escales ! De ce jour et pendant deux mois nous devînmes inséparables . Renaud ,un ancien capitaine au long cours dans la marchande , se transforma en une espèce de maître à penser , m’enseigna son approche de la mer , mit un peu d’ordre dans mon désordre , me transmit sa rigueur et surtout m’offrit son amitié. C’est au fil de nos longues conversations durant lesquelles il me parlait de son expérience de marin, mais aussi de sa difficile reconversion à la condition de terrien depuis sa retraite , que me vint l’idée de retranscrire nos conversations en jetant quelques mots hâtivement griffonnés sur une feuille de papier . J’ai retrouvé ces notes récemment et en les retravaillant j’ai écrit le journal de Renaud , tel qu’il l’aurait peut-être fait un jour si la mort ne l’avait point surpris . Ce journal débute donc de nos jours aux environs de Noel….

Le journal de Renaud

"Après avoir tenu tant de journaux de bord pour me positionner géographiquement , j’entame ce qui sera , sans doute, mon dernier carnet de route . Ou ce qui sera, sans route, mon dernier carnet de doute… Peu importe . Je suppose qu’en préambule je devrais m’excuser de mon age. Pourquoi s’excuser d’avoir vécu ? Au fond de moi , malgré les rides , les cheveux blancs et ces douleurs qui rendent chaque matin mon lever plus difficile , je suis toujours le même.
Donc , pas d’excuses ! Ma vie professionnelle s’est passée en mer sur des bâtiments aux tonnages divers et ma vie amoureuse fut ballottée entre des amants aux verges desquels j’épuisais mon envie et des maîtresses dans les sexes desquelles j’enfouissais mon ennui .
J’ai été marié . Oh , ce n’était pas une mauvaise femme , mais enfin , c’était une femme !
Heureusement que je voyageais beaucoup , en permanence pour dire la vérité . Nous trouvâmes à peine le temps de faire un enfant . Lorsqu’il y a quinze ans , je pris ma retraite , nous nous séparâmes sans que j’eusse à lui faire subir l’affront d’un divorce . Après tout je ne risquais pas de me remarier et elle ne me fit pas l’impression de le vouloir non plus .Depuis que nos corps vivent séparés , nos esprits apaisés se sont retrouvés .Mon fils , un honorable bourgeois aux idées bien arrêtées , tellement d’ailleurs qu’il ne pense plus , ce fils donc , ne me parle presque plus depuis une dizaine d’année . Depuis que je m’affiche , comme il dit , et avec des hommes plus jeunes que moi . Il ne faut pas exagérer ! Jean , mon compagnon, l’objet du scandale, a cinquante ans !C’est vrai qu’il est encore pas mal , j’ai vu ma belle fille lui faire les yeux doux, la dernière fois qu’ils sont venus , à Noël , l’an dernier . Pas étonnant , son crétin de mari , mon fils , est gras comme un porc et chauve comme un œuf . A quarante cinq ans ! Il a du attraper ces tares du côté de sa mère . Moi j’ai encore plein de cheveux et le ventre plat ! Et puis je ne vois pas le rapport ! De quel droit me condamne-t-il ! Il existe . Il a reçu une bonne éducation et pas chez les curés ! Alors ? Oui c’est vrai , il a vu sa mère délaissée pleurer et son père…Quel père ? Je n’étais jamais là ! Ils ne viendront pas cette année .
Mon Dieu quel froid ! Nous ne nous tenons plus que dans la salle de billard à l’atmosphère subtilement tempérée par une cheminée à l’appétit insatiable sur laquelle Norbert veille avec une jalousie de vestale . Ce manoir devient d’année en année plus difficile à chauffer , à moins que mon feu intérieur entièrement consumé ne soit sur le point de s’éteindre .
Tonnerre de Brest ! Norbert ? Carguez les cacatois ! Hissez les huniers ! La barre dessous , paré à empanner ! Norbert est un vaisseau de haut rang qui doit caler deux mètres et déplacer au bas mot cent quatre vingt tonneaux . Je l’ai rencontré alors qu’une bourrasque l’avait laissé échoué non pas à Brest mais à Tonnerre où il servait de brise larmes aux consommateurs imbibés d’un petit bistrot où sa puissante carène avait du mal à casser son ère .De le voir me ramena cinquante ans en arrière , lorsque jeune enseigne sur le Calédonien , je parcourais les rues mal éclairées d’un Papeete encore plein de mystères. Nous nous retrouvions tous , marins et terriens au Lafayette , un dancing où les fêtes pouvaient se prolonger plusieurs jours . Et surtout , il y avait eux…les mahus , ni hommes, ni femmes , d’un beauté insaisissable , d’un charme irrésistible . On voyait leurs longues silhouettes se détacher sur la piste de danse et enchaîner valses et tangos avec une élégance qui nous faisait honte , à nous les popaa maladroits ! En cette époque où l’alimentation standardisée saturée en graisses et en sucres n’avait pas encore fait ses ravages de l’autre côté du Pacifique , l’obésité était inconnue . Les mahus étaient donc très grands comme la plus part des polynésiens et d’une corpulence à la fois élancée et puissante . Avant de voir Norbert je n’avais jamais rencontré de mahu vieillissant et d’ailleurs je ne m’étais jamais posé la question de savoir ce que devenaient ces êtres androgynes lorsque la maturité toujours proche du pourrissement , frappait leurs corps faits pour être admirés . La réponde me fut donnée il y a un peu plus d’un an en franchissant le seuil de cet antre mal famé . Une chevelure raréfiée aux mèches grisonnantes malhabilement dissimulées , un visage bouffi et lippu ,des bras potelés , un corps difforme fiché sur deux jambonneaux variqueux , la nature n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’elle nous rappelle à l’ordre ! La goélette alizéenne s’était transformée en péniche danubienne !Mais il y avait ces yeux , ou plutôt cette lueur diffuse au fond des orbites graisseuses . Tantôt triste ou désabusée , tantôt moqueuse ou amusée .C’est elle qui me ramena aux temps bénis de mes vingt ans , oui ,cent fois , mille fois bénis par le foutre , la sueur , le plaisir ,les embruns , l’absence d’espoir et de lendemains . Ma décision fut prise en un instant . J’avais besoin d’un homme à tout faire pour mon domaine , mon pauvre Jean aux prises avec la dépression de la cinquantaine ne m’étant d’aucune utilité !De son côté Norbert fut facile à convaincre , il ne laissait rien dans ce port ignoré par la mer , pas même des regrets !


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