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22 décembre 2004

Adieu Tiare

Le soleil se cache , le sommet des montagnes se perd dans les nuages , la mer se plombe pendant que le chant des pleureuses s’élève dans la touffeur de l’après-midi et répercuté par les falaises basaltiques , se répand lentement jusqu’au fond de la baie . Le vent est tombé et une fine pluie mouille nos larmes tandis que le cercueil disparaît lentement à notre vue, passant insensiblement de la lumière à l’ombre . Dans quelques instants , lorsque la dernière pelleté de terre aura été lancée , quand la dernière couronne de fleurs odorantes aura été déposée , il sera la proie des ténèbres pour l’éternité . J’aimerais que cette complainte lancinante , ce himene psalmodié par une vingtaine de femmes revêtues de blanc , la couleur du deuil , ne s’arrêtât jamais . Il donne un contour à notre peine , rythme notre chagrin , justifie nos pleurs . Qui n’a jamais entendu ce himene ne sait ce que triste veut dire . J’ai vu des touristes , ces nécrophages modernes , éclater en sanglots à l’enterrement d’un parfait inconnu en écoutant ces quelques notes s’échapper des gorges des pleureuses .
Aujourd’hui , on enterrait Tiare .
Je l’avait connue , il y a une dizaine d’années , à La Serena , au Nord du Chili , dans cette région qui hésite entre rocaille et sable . Je mangeais dans un petit restaurant en bord de mer , lorsqu’un couple assis à une table voisine attira mon attention . Ils parlaient allemand , mais la femme était visiblement maori. A la fin du repas , je m’approchai et me présentai . C’est ainsi que je fis la connaissance de Gunther et de Tiare . Mon instinct ne m’avait pas trompé :c’était une marquisienne dont le nom de famille m’était connu . Gunther l’avait rencontrée à Hiva Oa lors d’un voyage d’agrément et ils s’étaient très rapidement mariés . Ils avaient vécu là quelques années , puis l’attrait de nouveaux horizons les avaient entraînés dans ce coin du Chili où ils s’étaient installés .Gunther était ce qu’on peut appeler un gentilhomme de fortune, une espèce en voie de disparition , un dilettante épicurien se souciant moins d’accroître sa fortune que de la dépenser agréablement . Quant à Tiare qui maniait aussi bien le marquisien que l’allemand , l’espagnol ou l’anglais , elle riait de tout et de rien !Un beau rire fort , clair, coulant au gré de la conversation . L’adjectif qui me vient à l’esprit pour la désigner est , lumineuse ! Elle égayait de sa seule présence l’assemblée la plus sinistre !Ils m’avaient invité à plusieurs reprises dans leur fundo pour de somptueuses soirées dont elle était la reine . Puis j’étais retourné en Polynésie et nous nous étions perdu de vue . Il y a deux ans , je l’ai revue , mais seule. Elle était rentrée aux Marquises , comme elle en était partie , soudainement . Je ne pus jamais savoir exactement ce qu’il s’était passé là-bas , aux confins du désert, dans cette grande demeure . Elle ne mentionna plus jamais le nom de Gunther devant moi . Tiare riait encore mais moins qu’autrefois . Elle travailla quelques temps dans un magasin où je la voyais quotidiennement . Elle aimait à parler espagnol avec moi . Puis , il y a quelques mois , elle disparut à nouveau . J’appris qu’elle vivait avec un homme dans une vallée voisine .Puis plus rien …jusqu’à ce qu’on m’informe qu’elle venait d’être évacuée sur Tahiti , une flèche de fusil sous-marin fichée en travers du crâne ! Je pensai d’abord à un accident de pêche . Hélas , il s’agissait d’un crime froidement perpétré par son tane devant une assistance d’une vingtaine de personnes ! Une fois de plus l’alcool , la bêtise et l’incompréhension avaient été les ferments du drame . Il s’agissait d’une bringue dominicale comme on dit ici . Quelques jeunes américains descendus d’un yacht avaient amené de l’alcool et s’étaient joints à un groupe de personnes habitant la baie . Je suppose qu’on avait du manger , boire , jouer du ukulélé . Tiare avait sans doute rempli à merveille son rôle d’hôtesse , parlant anglais avec les jeunes américains , plaisantant , rigolant avec eux , retrouvant pour un court instant , son dernier , l’ambiance des fêtes d’autrefois . Peut-être avait-elle esquissé quelques pas de tamouré à moins que ce ne fût un haka manu . Puis l’alcool , la jalousie , la barrière linguistique firent que le tane armât son arbalète . Tiare dut sentir le danger car elle se mit à courir sur la plage en demandant du secours Mais déjà l’homme était sur ses talons et saisissant Tiare par les cheveux , il libera la flèche qui transperça la malheureuse de la mâchoire au sommet du crâne. Elle devait agoniser une quinzaine de jours à l’hôpital Mamao de Tahiti .
Aujourd’hui on enterrait Tiare .

Commentaires

Emu, compatissant.
A bientôt.

Écrit par : Léo | 22 décembre 2004

Pauvre Tiaré ! Victime de la violence d'un homme, et quelle violence !....

Écrit par : Pénélope | 22 décembre 2004

Au fait , joyeux Noêl à toi ! Est-ce que tu fête noêl dans ton exil lointain ?

Écrit par : Pénélope | 22 décembre 2004

Joyeux Noel à toi aussi !
Je ne suis pas très porté sur les fêtes mais les gens fêtent Noel ici avec un grande ferveur!

Écrit par : manutara | 22 décembre 2004

Toi qui parlait des loups !
Qui a dit : "l'homme est un loup pour l'homme ?"

Le portait que tu fais de Tiaré est émouvant !
C'est quoi un haka manu ?

Bonne fin d'année à toi !

Écrit par : dilou | 22 décembre 2004

As tu le code de l'imperatrice Zhoul ?

Écrit par : dilou | 22 décembre 2004

Le haka c'est la danse et le manu c'est l'oiseau
Le haka manu c'est donc la danse de l'oiseau , très élégante et aérienne
Le manureva c'est l'avion de manu l'oiseau et reva l'envol
Manutara c'est le stern , un oiseau marin . Dans la légende pascuane le tangata manu est l'homme oiseau .
Le maori est parlé dans tout le Pacifique sud avec des variantes.
Ainsi bonjour se dit iorana à Tahiti , kaoha aux marquises , aloha à hawaii , alofa aux Tonga .
Je précise , mais j'aurais peut-être du le faire dans mon post , que l'histoire de Tiare n'est malheureusement pas une fiction. C'est d'autant plus choquant que les crimes de sang sont rarissimes en Polynésie et le premier en cinquante ans sur l'ile que j'habite!
A mon grand regret je ne dispose pas du code d'accès au blog de l'impératrice Zhoul!
J'en profite pour vous souhaiter à vous les quatre soeurs ainsi qu'à Leo de bonnes fêtes!
C'est amusant ils passent justement à la télé des extraits de la tournée des grands ballets de Tahiti dont vous parliez l'autre jour sur votre blog.
Et puisqu'on y est:
koakoa te ehua hou (marquisien)
iaorana te matahiti api (tahitien)
Gueter rutsch zame (suisse allemand)
Happy new year
Feliz ano nuevo
Gluckliches Neujahr
Bonne année à tous

Écrit par : manutara | 22 décembre 2004

Désolée vraiment de vous retrouver sur un billet aussi émouvant + ses commentaires. Je n'ai pas encore lu les "arrierés", je ne suis pas très confortable devant mon pc (qui ne m'a pas trahie pendant mon absence !), je lirai et j'écrirai plus tard.
Contente aussi d'avoir eu quelques aperçus de polynésien, je m'intéresse beaucoup à la linguistique, mais le polynésien est un grand mystère.
Je vous souhaite un heureux Noel.

Écrit par : maola | 22 décembre 2004

Ouahh ! Tu parles combien de langues ?
Moi qui suis si nulle, j'admire toujours ceux qui sont en capacité de dépasser la barrière de la langue pour communiquer.
Voici mon adresse email si tu souhaites que je te donne le code de Zhoul
odilezuliani@free.fr

Écrit par : dilou | 23 décembre 2004

On pourrait encore ajouter, plus spécialement pour Zhoul qui semble être devenue invisible :

Xin nian kuai le (sans les accents du pinyin)

Écrit par : maola | 23 décembre 2004

Quelle tristesse...

Écrit par : oliviermb | 23 décembre 2004

Joyeux Noel à vous aussi , Maola et Olivier!

Écrit par : manutara | 24 décembre 2004

Bonnes fetes a tous, et mes respects a Tiare.

Écrit par : Zhoul | 26 décembre 2004

Les commentaires sont fermés.