Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 novembre 2004

La noyade

Journal du fugitif


En dix minutes nous sommes devant le portail de ma propriété . Ma , ce possessif est-il encore d’actualité ? Moi-même , j’ai l’impression de ne plus m’appartenir ! Je sors de la voiture , ouvre les deux battants en bois destinés avant tout à éviter l’intrusion de quelque vache ou lama errant , plutôt que de me prémunir des rôdeurs . Quelques mètres et c’est la maison , mon défunt havre qui menace à présent de se convertir en un huis clos sartrien !Je contemple avec désolation la cheminée d’où ne s’échappe aucune fumée . Il doit faire un froid là-dedans !Je fais le tour de la voiture et ouvre la porte du passager . Je défais la ceinture qui empêche l’inconnu de venir s’écraser sur le tableau de bord et très poliment l’invite à descendre .Pour la première fois je le regarde de près . C’est ce qu’il convient d’appeler un bel homme , si seulement il n’y avait pas , tapie au fond des yeux , cette lueur de folie …non , non , pas de folie , d’égarement plutôt ! Devant l’absence de réaction , je le prends par un bras et essaye de le tirer vers l’extérieur , mais il se met à brailler , Yoooodeeeeel ! Je recule , manquant m’écraser sur la bordure de petites fleurs des champs plantées avec amour par mon cuidador (gardien) . Je reparlerai peut-être de lui , histoire de faire enrager tous ceux qui ont des problèmes avec leur jardinier et qui ne doivent plus être si nombreux que cela dans cette vieille Europe aux salaires exorbitants et au taux de chômage exponentiel .Comme disait le regretté Coluche , avant y avait du travail mais pas de pognon et maintenant y a du pognon mais plus de travail !
Quand ces encravatés du cerveau comprendront-ils que chaque fois qu’ils mettent sur le carreau mille personnes alors que les profits de leur entreprise ont été multipliés par deux c’est dix mille personnes qui sont exclues du marché ? A qui vont-ils la vendre leur camelotte au bout du compte ? Enfin , heureusement qu’il y a les chinois ! Bon , je m’égare !
Constance contemple le terrain bordé par le lac , les arbres centenaires, la cabane , avec l’émerveillement de la citadine découvrant subitement que la terre n’est pas recouverte que d’excroissances bétonnées disgracieuses et surpeuplées .Oh bien sur , il n’y a pas de cinémas, de musées , de magasins , de « débileslands »,enfin aucun de ces ersatz permettant à l’homo urbis de ne pas crever d’ennui ou de ne pas crever tout court ! C’est qu’en plus de tous les défauts susmentionnés , je suis un plouc moi ! Nous laissons Yodel se calmer et commençons à transporter les invraisemblables impedimenta de mes nouveaux colocataires dans le salon. Constance jette un regard circulaire sur la pièce.
- Mais c’est impeccable ici ! J’aime beaucoup le mobilier , les tableaux et ces deux agrandissements , ils sont choux ! C’est des gens de ta famille ?
En soupirant je lui explique que le Che est mon demi-frère et Allende mon père faisant l’ouverture du faisan en Alsace ! Elle commence à ouvrir tous les tiroirs en s’exclamant , j’adore faire la cuisine ! C’est déjà ça ! Je retourne à la voiture pour charrier l’ultime valise et là je me rends compte que l’égaré a disparu . Je scrute le terrain et l’aperçois à une centaine de mètres . Il est presque arrivé au lac . J’appelle Constance et tous les deux nous partons au pas de course dans sa direction . Tout en courant je me rend compte que l’autre ne s’est pas arrêté en atteignant la petite plage de galets , mais continue sa progression dans l’eau . Un Yodel suicidaire ! C’est bien ma chance ! Quand nous atteignons la grève , il a déjà parcouru une vingtaine de mètres et l’eau lui arrive à la taille . Heureusement que le fond descend en pente douce ! En une fraction de seconde je me décide . Ma veste vole suivie de mes pulls , chemise, chaussures et pantalon .Je ne garde que mon slip . S’il y a une chose que j’ai apprise pendant mes nombreuses années passées en mer c’est que l’eau et les vêtements ne font pas bon ménage . Une fois mouillés , ils ne protègent en rien du froid et ont la détestable tendance d’entraîner leur propriétaire au fond . La crevette me regarde se demandant si elle va dorénavant devoir gérer le comportement aléatoire de deux illuminés .
- Mais qu’est-ce que tu fais !
- J’ai une folle envie de baiser , là, tout de suite !
Sans attendre sa réponse , je m’élance dans les eaux glacées . Si la rage m’a provisoirement immunisé contre les morsures du vent et de la pluie , le premier contact lacustre me fait l’effet d’un étau glacé m’enserrant les jambes , puis le ventre et enfin les épaules . J’ai du mal à progresser contre les vagues qui dressent un véritable mur liquide devant moi . Mon adversaire , car c’est comme cela qu’il me faut l’appeler à présent , souffre du même problème avec le handicap d’être gêné dans sa progression par ses vêtements . J’avance en faisant de petits bonds , perdant tantôt pied lorsqu’une vague particulièrement forte s’abat sur moi , retrouvant le fond entre deux creux . Son avance se réduit . Je calcule , une eau à dix degrés , si dans cinq minutes nous ne sommes pas de retour nous sommes morts tous les deux ! Enfin il est là , à portée de main . je dois hurler sans même m’en rendre compte , car il se retourne , la terreur dans les yeux . L’eau lui arrive aux épaules , moi , plus petit , je ne touche plus le fond que par intermittence .Calant les pieds sur un gros caillou , je me propulse hors de l’eau et lui saisis les épaules sur lesquelles je monte . Le bougre , ne bronche pas mais continue sa progression en m’entraînant avec lui . Il a une force colossale. Sûrement le style à soulever des poids pendant des heures en se regardant dans un grand miroir mural , en faisant haaaa et houmpf ! Pour le ralentir , je lui mets la main devant les yeux , lui tords le nez et tire ses cheveux qu’il porte malheureusement assez courts . J’ai de plus en plus de mal à respirer . Pourtant je continue à hurler sans pouvoir m’en empêcher . L’autre doit commencer à se lasser de mes gesticulations . Il me saisit un bras et me fait passer par dessus sa tête . Sans savoir comment, je me retrouve au fond de l’eau , le dos lacéré par les pierres tranchantes et deux pieds chaussés de cuir posés l’un sur ma figure l’autre sur mon ventre . Au bout de ces pieds il y a les cent kilos de Yodel qui sautille sur moi au gré des vagues. Ne pas crier , ne pas ouvrir la bouche , ne pas penser …Tu vois ça va déjà beaucoup mieux , tu n’as plus besoin d’air , tu n’as plus froid , laisse-toi aller…Sans transition mon visage en face de celui du fou . Une de ses mains me maintient à la surface par les cheveux tandis que l’autre m’assène à la volée des claques retentissantes . Anesthésié par le froid je ne sens rien , c’est à peine si j’entends le bruit . De ses lèvres bleuies sort toujours la même demande modifiée par le claquement de ses dents
- Yoyoyo….dededede…..el ?
- Bobobo….rrrrr….ddddd….el !

Mauvaise réponse! Je me retrouve sous l’eau . A nouveau ma tête suspendue par les cheveux , même question . Je réussis à hurler dans un souffle , le dernier à mon avis :
- JE NE SUIS PAS UN PUTAIN DE YODEL !
Interloqué , il me lâche pour me rattraper par le bras avant que je ne rejoigne le fond.
- Ah bon , fallait le dire tout de suite ! On rentre ?


Commentaires

Quel suspens ! Je viens de voir "Kiss me" au ciné c'est de l'eau de rose à côté des aventures du fugitif !
Tu l'as échappé belle ! Dans quel délire est-il ton énergumène ?..... Le fugitif prend vraiment des risques à covoiturer des inconnus (de rencontre).
J'ai hâte de connaitre le "mystère" de Yodel...

Écrit par : Pénélope | 30 novembre 2004

Quel enthousiasme! Tu me mets la pression .Je ne sais pas si

Écrit par : manutara | 30 novembre 2004

Non, mais je rêve! Un gardien pour une cabane... Je le sentais bien que cette cabane était de celles qui ont dix chambres, sauna, jacuzzi, etc.

Écrit par : oliviermb | 30 novembre 2004

Moi j'appelle pas ça une cabane, mais une résidence secondaire

Écrit par : oliviermb | 30 novembre 2004

C'est une cabane! Voir photo dans l'album!

Écrit par : manutara | 01 décembre 2004

Les commentaires sont fermés.