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29 novembre 2004

L'aigle à deux têtes

Le journal du fugitif


Tant qu’il était assis , je n’avais vu qu’un homme vêtu avec une certaine élégance d’un pantalon gris à la coupe impeccable , d’un blouson de cuir sous lequel on devinait une chemise bleue et de chaussures de la meilleure facture . Mais à présent qu’il gît à plat ventre au milieu des reliefs du quotidien « limutesque » , je peux apercevoir l’aigle à deux têtes qui orne son dos . Une bête énorme encadrée de clous argentés ! J’aide le sergent à remettre le malheureux sur pied , tandis que son épouse essaye de redresser la petite table écrasée .C’est qu’il est lourd le bougre !C’est avec peine , qu’à deux nous parvenons à le rasseoir dans le fauteuil . L’étranger marmonne des paroles inintelligibles en un mélange de français , allemand et anglais.
Le sergent me regarde avec l’espoir que je saurai ordonner les mots et leur donner un sens .Je hausse les épaules , plutôt qu’ivre l’homme me semble malade ou drogué ou les deux à la fois. Je suggère à mon ami de l’amener à l’hôpital de Puerto Montt . Il secoue la tête en se tordant le nez entre les doigts.
- Pensez donc , il est « curado » ! Il a du trop boire pendant son vol !Ca arrive avec l’alcool gratuit à bord . Enfin c’est ce qu’on m’a raconté parce que moi l’avion…juste dans mes rêves !
Me sentant inutile , je m’apprête à sortir quelques banalités puis à prendre congé afin d’affronter ma cohabitation forcée avec la rousse qui pour l’instant éponge le maté sur le tapis où une enfant aux tresses indubitablement prussiennes conduit un troupeau de vaches à moins que ce ne soient des moutons ou des canards , le concepteur ayant adopté un certain flou dans le tracé des formes . Je lève la tête dans l’espoir de pouvoir reposer ma vue sur quelqu’objet à la plastique acceptable et je croise ,sur le mur, le regard strabique de Pedro de Valdivia appuyé sur son épée , contemplant avec bienveillance un prêtre joufflu baptisant un groupe d’indiens terrorisés. Une nausée inquiétante s’immisce en moi . Je dis bueno , je repasserai demain quand le senor ira mieux . S’il le désire je pourrai même le conduire à destination , lui faire la conversation , laver ses chemises , repriser ces chaussettes , tout et n’importe quoi plutôt que de rester une seconde de plus ici . Ce n’est évidemment pas la première fois que je suis l’hôte du sergent , mais aujourd’hui cet étalage de mauvais goût est au-dessus de mes forces .Mais , non , ce serait trop facile.
- Voyez-vous , don E. , nous les chiliens nous nous serrons les coudes à l’étranger . Alors je pensais , comme ce monsieur semble venir de chez vous, que vous pourriez l’héberger jusqu’à ce qu’il retrouve ses esprits . Sinon , je serai obligé de le mettre en cellule et cela …non , je ne voudrais pas . Songez à la paperasserie et puis avec un étranger on ne sait jamais…peut-être est-il un homme important chez lui !
Oh bien sur je pourrais rétorquer à ce brave sergent qu’il n’a jamais quitté le Chili pour mettre à l’épreuve ce serrage de coudes entre compatriotes , que chez moi c’est la Polynésie et que ce gars n’a pas vraiment le type maori , que ma cabane est petite , que des esprits perdus ne se retrouvent pas toujours , que je me fiche comme de colin tampon que l’autre croupisse en prison pour le restant de ses jours , qu’enfin il y a peu de chances qu’il s’agisse de Jacques Chirac ou de Gerhardt Schröder , mais tout cela serait inutile , je suis fatigué , si fatigué , alors je dis oui à tout !
C’est curieux comme ma voiture , si spacieuse encore ce matin , me semble brusquement avoir rétréci . Tandis que je vois la silhouette de Limuta s’amenuiser dans le rétroviseur , je me tourne vers l’étranger amarré au siège avant par sa ceinture de sécurité . Son menton repose sur sa poitrine , mais ses yeux sont ouverts . De temps en temps , il murmure Yodel , mais sans conviction . Peut-être un tyrolien ? Pour l’instant il a l’air docile , mais qui sait…Constance partage l’espace arrière avec l’encombrant bagage de l’inconnu . Je palpe la poche intérieure de ma veste où se trouve le passeport de mon passager . Limuta me l’a remis en précisant , « la documentacion » comme s’il s’agissait d’une voiture de location . Me manquent juste les clés ! Il faudra que j’y jette un coup d’œil .


Commentaires

OUF, j'ai la suite de l'énigme....

Je vois que le co-voiturage s'agrandit ! ...

"Yodel" : te reste t-il une petite place pour moi ? entre les valises et Constance ? S'il te plait....Je me ferai toute petite...

Écrit par : Pénélope | 29 novembre 2004

Je sens que le fugitif va bientôt devoir changer de voiture!

Écrit par : manutara | 29 novembre 2004

Les commentaires sont fermés.