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28 novembre 2004

Les bégonias du sergent

Journal du fugitif


Aujourd’hui Limuta ne semble pas vouloir m’inviter à partager son Pisco et son ennui , juste ses problèmes . C’est qu’il a l’air terriblement ennuyé le sergent . Pour être sorti de sa demeure avec cette pluie et guetter ainsi le passage des voitures , il doit s’agir de quelque chose de grave . Sous sa casquette son visage bouffi ruisselle . Je baisse la vitre . Il me serre la main et incline la tête en direction de Constance , senora . Il hésite à parler et finalement se lance .
- Voilà don E. j’ai chez moi un monsieur…un peu bizarre .Il parle plusieurs langues mais pas le castillan , alors évidemment je ne peux le comprendre ! Il me semble qu’il parle aussi le français , mais je n’en suis pas sur . Si vous pouviez venir un instant pour essayer de me traduire ce qu’il raconte…
A ce moment , il semble se rappeler de la présence de Constance et me gratifie d’un sourire entendu.
- La senora , peut venir avec vous bien sur , elle sera mieux à l’intérieur !
Songeant que la journée n’a pas fini de m’apporter son lot de désagréments , je gare la voiture et nous suivons le sergent . En cours de route , il m’explique que le chauffeur de taxi qui l’a déposé au poste avait chargé l’étranger à l’aéroport . Il lui avait paru pris de boisson, mais comment résister à la perspective d’ une course d’une centaine de kilomètres. Une adresse à Ensenada . Et puis l’autre était devenu totalement incohérent , voir menaçant donc le chauffeur avait préféré le laisser au poste après lui avoir fait payer deux fois le prix convenu .
La maison des carabinieros est entourée d’un petit jardin où les bégonias et les camélias alignés au garde à vous entourent le mat sur lequel flotte la bandera chilienne . L’habitation est peinte en vert tout comme les véhicules de service . Au Chili deux corps se livrent une lutte à fleurets mouchetés , Ivestigaciones (police judiciaire) à vocation plutôt urbaine et dont les éléments restèrent fidèles jusqu’au bout à Salvador Allende et les carabinieros surtout déployés en zone rurale et qui rejoignirent dès le début de l’insurrection les rangs de la junte conduite par Pinochet . La petite maison que le sergent partage avec son subordonné est constituée d’un bureau où sont réglées les questions administratives et d’une zone d’habitation qui reçoit les deux familles . Autant Limuta m’inspire de la sympathie , autant le caporal Bagre ,son adjoint ,me met mal à l’aise . Il est aussi grand et maigre que l’autre est petit et gros . Un visage en lame de couteau surmonté d’un nez interminable auquel une moustache de poils pubiens donne l’aspect obscène d ‘un pénis en érection . Mais ce qui me fait par dessus tout horreur ce sont ses yeux porcins profondément enfoncés dans des orbites aux contours fortement soulignés par des sourcils à l’aspect de soies de porc .Limuta semble le tenir en aussi piètre estime que moi . Un jour il me souffla même que l’autre avait probablement travaillé pour la DINA ( services secrets) pendant la dictature .Je repense à Victor Jarra à qui ses tortionnaires avaient tranché les mains avant de l’assassiner .Dieu merci, l’étranger est installé dans le salon devant un récipient de maté. Je n’aurai pas à subir le regard du caporal enfermé dans son bureau avec un redoutable voleur d’oies . D’où nous sommes, nous parvient , déformé , le son de sa voix grinçante .L’étranger est un grand gaillard d’une quarantaine d’années , prostré dans un fauteuil de peluche rose . Madame Limuta essaye , sans succès , de l’intéresser au compte rendu photographique de leurs dernières vacances passées chez les beaux parents à Penalolen , un quartier de Santiago où même Schwartzeneger ne s’aventurerait pas sans escorte armée !
- Un cafecito don E. ! Mira que viene con una senora …. !!!!
Excitée comme une puce , elle se jette sur Constance comme un Rottweiler sur une gamelle de viande fraîche . Elle l’embrasse , une fois , lui tourne autour , la renifle, la dévisage , je m’attends presque à ce qu’elle lève la jambe pour lui uriner dessus . La crevette me lance un regard désespéré . J’ai droit à tous les lieux communs , enfin vous vous décidez , c’est la femme qu’il vous faut , toujours seul , ce n’est pas sain ! Si justement c’est sain ! Ce qui est malsain c’est cette foule d’inconnus qui s’immiscent dans mon existence !A cet instant , l’homme se lève , me fixe , tend son doigt vers moi et bafouille , Yodel , Yodel , avant de s’effondrer sur les vacances banlieusardes , le maté et la table basse en bois aggloméré imitation okoumé finlandais .Tandis que le couple se précipite plus pour venir au secours du mobilier que de l’étranger ,je remarque pour la première fois son étrange accoutrement !

Commentaires

Et alors "YODEL" que lui arrive t-il à ce pauvre homme ? qui est-il ? suite de l'énigme ......
Et Constance, elle ne te quitte plus ?

Écrit par : Pénélope | 28 novembre 2004

Chère Pénélope , merci pour ton assiduité! Tu as bien du mérite!

Écrit par : manutara | 28 novembre 2004

Il y a un certain Caton l'Ancien, censeur, qui se plaint que tes textes ne soient plus publiés dans les bas-fonds que l'on sait...

Au fait, ce ne serait pas toi, par hasard, ce Caton? Je me demande...

Écrit par : oliviermb | 28 novembre 2004

Comment? Quoi? Je vais voir...

Écrit par : manutara | 29 novembre 2004

Oh lui , c'est rien! C'est un fou . Je lui ai jamais répondu!

Écrit par : manutara | 29 novembre 2004

Les commentaires sont fermés.