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25 novembre 2004

Les valises

François B. regarda les valises . Non , non , le terme est faible , en fait il les dévisagea , parce que ce ne fut pas elles qu’il vit dans un premier temps ,mais Soupinou et sa face mafflue , définitivement aplatie par une niveleuse au nom exotique . Le fantôme du blanchisseur belge se fondit petit à petit dans l’espace ,le laissant seul avec les deux valises d’une couleur qu’il souhaitait ne plus jamais avoir à affronter , un bleu que jusqu’à la fin de ses jours il qualifierait de bleu Soupinou ! Il recula et bien qu’ignorant tout de Derrida et du déconstructionisme il eut violemment envie de les dévaliser ces deux valises , de les compresser comme leur défunt propriétaire , de les atomiser pour en répandre les cendres sur les camélias plantés par sa femme plus par ennui que passion ! Il s’approcha en crabe , tourna autour d’elles , traçant mentalement sur le plancher une ligne au-delà de laquelle elles n’auraient plus aucune existence légale . Non, non , vous n’existez pas , ce sont mes nerfs , vous n’êtes qu’une surimpression rétinienne , une réminiscence proustienne , des symboles freudiens de ma probable impuissance , des paris pascaliens , des contes en manque voltairiens , disparaissez , je le veux ! Il maintint ses paupières fermement closes comme il en avait pris l’habitude , alors qu’enfant il voulait se débarrasser d’une vision désagréable . Il resta ainsi jusqu’à ce que des points lumineux jaillissant de l’obscurité le forcent à rouvrir ses yeux et à contempler les deux valises . Elles étaient debout . S’enhardissant , il en fit tomber une et s’acharnant de la pointe de sa chaussure trop petite sur les serrures en inox , il rabattit le couvercle . Cinquante mille Benjamin Franklin entassés pointaient vers lui leur expression d’ironique supériorité . Il referma la valise avec violence et y laissa son pied , craignant sans doute de voir sa maison envahie par les clones du génial yankee . Il songea , ne pas paniquer, réfléchir . Le mafieux russe , oui c’est cela , le prévenir pour qu’il disparaisse avec son maudit argent ! Mais comment ? Il ne m’a laissé aucune adresse, aucun numéro de téléphone ! Je ne peux quand même pas mettre une enseigne lumineuse au dessus de mon portail . Une petite annonce dans le journal ,c’est ça , dix adorables chiots de race Franklin à céder , il comprendra viendra chercher son fric et me rendra ma femme . Tu parles ! Ils nous descendra tous les deux ! Pourquoi laisser des témoins ? Non , non ! Il y a quelque chose qui ne colle pas ! S’il était venu enlever ma femme , il aurait trouvé les valises . Pourquoi alors l’enlever et me laisser les dollars ! Mais l’a-t-on vraiment enlevée ?
Tout cela n’avait aucun sens . François B. , s’assit derrière son bureau , réfléchit un instant , souleva le combiné de son téléphone et composa le numéro du commissaire Sutter , un ami à lui .Il allait marquer le dernier chiffre lorqu’un petit rectangle de carton blanc posé sur la poignée de la valise restée debout , attira son attention . Il raccrocha et se leva . Il s’agissait d’une carte de visite à l’enseigne d’une boite de nuit, le Wimp club , qui promettait une soirée inoubliable dans une haine ambiance de Kamaraderie .Suivait l’adresse. Il nota au passage l’erreur de frappe et la faute d’orthographe.
Au dos de la carte , en lettres capitales tracées à l’encre rouge ,une main anonyme ,parce que c’est quand même rare que les gens écrivent avec le pied, avait griffonné ces mots , ouvre ta boite aux lettres ! François B quitta précipitamment la pièce et se rua vers le portail de la propriété à côté duquel se trouvait le compartiment métallique destiné à recevoir le courrier . Il l’ouvrit et en sortit une autre carte de visite qui précisait : pas celle-là abruti , ta boite aux lettres électronique ! Jurant comme un chamelier soudanais , François B. refit le chemin en sens inverse . De retour dans son bureau , il brancha son ordinateur et regarda son courrier . Il reconnut le nom qui l’avait intrigué le matin de son anniversaire , Canard Farci . Il cliqua et lut le message .
Salut mon choupinet !
Les choses ne se sont pas tout à fait aussi bien passées que nous l’eussions souhaité pour toi comme pour moi . Si tu n’avais pas été aussi têtu , le belge serait encore en vie et cet argent serait là où il devrait être ! Mais on ne va pas refaire le monde , mon choupinet ! Ta gentille petite femme est avec moi . Tu veux des preuves je suppose ? Je n’aurais pas le mauvais goût de te faire parvenir une oreille ou son petit doigt ! Elle me charge de te dire Daniéli août 1990 ! Paraît que tu saisiras l’allusion . C’est un private joke , je suppose ! Bon , si tu suis les instructions à la lettre tout se passera bien . Rendez-vous à vingt deux heures au « Wimp club », tenue négligée , cuir et casquette si possible ! Emporte les deux valises , un petit baise en ville , ton passeport, carte de crédit etc…Tu vas voir du pays . Téléphone à ton bureau et dis que tu seras absent plusieurs jours pour raison de santé , héhé ! Ah , oui , la police….oublie ! Une dernière chose , tu diras au portier , je viens me faire larver sévère ! Il comprendra !

Ton canard farci

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