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19 novembre 2004

Le bip sonore

François B. regarda le taxi s’éloigner puis il poussa la grille de son jardin . Il frissonna dans son pantalon trop court ,son pull dont les manches lui remontaient aux coudes et ses chaussures trop petites. Il venait de s’évader de l’hôpital avec la complicité de Joseph Klorp , un de ses adjoints à la banque .Il lui avait téléphoné en précisant de lui apporter ses papiers et ses clés restés au bureau ainsi que des vêtements , les siens ayant disparu avec Emma Slitch, deux jours auparavant sans que ni l’une ni les autres n’eussent réapparu . Il avait simplement oublié que Joseph accusait un malheureux mètre soixante dix sur la toise. Mais, le temps lui faisait défaut pour le perdre en histoires de chiffons . Il avait à plusieurs reprises essayé d’appeler Heike , son épouse , une teutonne à la chevelure de feu , seul foyer à illuminer encore leur ménage refroidissant sous les cendres d’une libido depuis longtemps éteinte .De temps en temps quelques braises jetaient encore quelques lueurs , mais que peuvent une poignée d’étincelles dans la nuit hivernale de la routine ? Pour l’instant seul le préoccupait ce message qui continuait à se dérouler avec une obstinée répétitivité dans sa tête douloureuse .
- Je suis absente pour une durée indéterminée . Seul le chevalier au cœur pur et au courage trempé dans le fleuve de mes larmes pourra me ramener sur la croupe généreuse de sa monture !
Quel galimatias ! Loin des habituelles concision et frugalité verbales de sa femme . Il émit un juron en pensant aux appels qui s’étaient succédés à son domicile en provenance de ses collaborateurs et du personnel hospitalier soucieux d’informer madame B. , avec tous les ménagements de rigueur ,de l’infortune subie par son mari . Il comprenait mieux le sourire ironique de l’infirmière quand elle lui avait annoncé que madame était sans doute en voyage .
Quand au psychologue , on envoyait toujours un psychologue quand les organes génitaux étaient atteints , il s’était carrément fichu de lui . N’hésitez pas à avoir recours à notre thérapie de croupe ! Sur le moment il avait cru à un défaut de prononciation . En décrochant le téléphone , il avait compris ! Bon sang , ils avaient du se passer le message en boucle à la clinique !Même le chirurgien , le docteur Bamberg, l’avait qualifié à plusieurs reprises de chevalier d’industrie , lui un banquier !
Evidemment ce n’était pas le message habituellement enregistré sur le répondeur avec ses , vous êtes bien……..après le bip sonore . Quelle bêtise ! Comme si un bip pouvait être autre que sonore ! A-t-on déjà entendu un bip visuel ou olfactif ?Un bip muet qui laisserait l’interlocuteur suspendu au bout du fil comme un alpiniste sur la face Nord de l’Eiger , dans l’attente de cette petite tonalité libératrice qui lui permettrait enfin, après que ses cheveux eussent blanchi , que ses dents fussent tombées et que ses jambes eussent ployé sous lui , d’enregistrer son putain de message dont personne , absolument personne dans la galaxie et dans l’univers même n’avait strictement rien à foutre !
Il avait d’emblée éliminé l’idée d’une fugue amoureuse , d’abord parce qu’il ne pouvait imaginer que cette femme au physique tout juste passable ait eu des velléités stendhaliennes et ait largué des amarres au demeurant fort robustes ,laissant derrière elle son statut social , plus puissant que toute statue à l’esthétique greco-romaine , sa maison chargée d’ans , de tableaux et de sculptures , ses chevaux , ses voitures , son fitness club ou les vieilles peau tentent de faire peau neuve, bref tout ce qui donne une apparence de vie à ceux qui , petit à petit , sans en prendre conscience, s’en sont éloignés ! Et puis , François B. était incapable , une seule seconde, d’imaginer qu’on puisse vouloir le quitter !Enfin et surtout , il y avait eu les menaces du mafieux russe , à l’encontre de sa famille . Il eut un haut le corps en repensant au malheureux Soupinou , s’il s’agissait bien de lui sur cet horrible cliché .
Ses réflexions l’avaient amené devant la porte de sa maison . Il entra . Il parcouru le hall , les salons , la salle à manger , il se hasarda même dans la cuisine . L’ordre régnait , mais un ordre solitaire . Nulle trace de sa femme . On s’étonnera de l’absence de personnel , de l’inévitable valet de chambre légué au fils par le père avec la maison ou de la délicieuse cuisinière centenaire qui a fait sauter le maître sur ses genoux , mais ce sont là de images du passé . Le ménage était assuré par une entreprise spécialisée et les repas apportés par un traiteur ou pris à l’extérieur , de plus en plus d’ailleurs depuis le départ de leur fille unique .Il monta à l’étage . Logique on ne monte pas à la cave ! Mais François B. était un homme conventionnel et la convention établie veut que l’on monte à l’étage . C’est comme ça ! Il commença par la chambre de sa femme . Personne !Pas de lettre d’adieu non plus , opportunément placée sur le secrétaire où l’oreiller baigné de larmes . La visite des autres pièces ne donna pas plus de résultats. Rien n’avait bougé depuis quarante huit heures et pourtant , tout avait été bouleversé dans son existence .Il redescendit et pénétra dans la seule pièce qu’il n’avait pas encore visitée , son bureau . Là , oui là , posées sur la parquet dont les lames émettaient ce grincement discret que seules émettent les lames de parquet de maisons patriciennes , les deux valises bleues du probablement défunt monsieur Soupinou !

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