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15 novembre 2004

Crime organisé

Le journal du fugitif


La librairie , Los Riscos , est située au premier étage de l’un des deux malls de Puerto-Montt . Les chiliens prononcent maull , comme les américains , mais contrairement aux américains ils n’achètent rien ou pas grand chose . Il faut dire que ces centres commerciaux semblent avoir été ouverts pour servir de refuge à tous les collégiens de la ville , quand à la fin des cours, vers deux heures , ils errent tendrement enlacés d’une boutique à l’autre . A chaque lolo sa lola . Inutile de dire que la crevettes rose et moi de noir vêtu , nous faisons tâche au milieu de cet océan d’uniformes bleus . Nous montons au premier étage et fendant la presse des adolescents en rut , nous atteignons la librairie où quelques volumes dépareillés invitent , dans la vitrine, le chaland à passer son chemin . J’ai toujours été attiré par le décrépitude et par les livres ; alors lorsqu’en un même lieu ces deux mondes se rejoignent…Je pousse la porte vitrée et invite Constance à entrer .Elle se précipite vers un empilement de cartes postales et de posters. Le libraire , un jeune homosexuel argentin qui soigne sa ressemblance avec Oscar Wilde jusque dans les détails de sa coiffure et de sa mise , bondit de son siège en s’écriant , très cher !, ses deux uniques mots de français . Alfonso , puisque tel est son nom m’étreint en un abrazo affectueux .Il faut dire que j’en ai passé des heures dans cette librairie à discuter avec ce jeune homme au physique d’ange déchu et au cynisme jésuitique . Ors, il y a des choses qui ne se font pas au Chili . D’abord être libraire , ensuite homosexuel et surtout argentin . Qui se souvient qu’en 1976 Chili et Argentine furent au bord de la guerre pour quelques arpents de glaces éternelles en Patagonie ?Mais un ballet de cardinaux sous les ordres du nonce apostolique , après quelques entrechats gracieux , réussit à rappeler à l’ordre dictateurs des deux camps afin que dans une lutte fratricide leurs armées point ne se massacrassent mais contre leurs peuples respectifs pussent braquer mitraillettes et canons ! Gracias a Dios , Salazar et Franco à peine tièdes , Pin8 (prononcer pinocho) et Videla purent prendre le relais dans le nouveau monde . 3000 morts d’un coté , 40.000 de l’autre , au passage on remarquera que le plus sanguinaire des deux ne fut pas celui qu’on pense , vous voyez mes frères que l’on n’a pas besoin de faire la guerre pour s’entretuer ! Je revois ma première nuit au Chili , il y a bien des années , à l’hôtel Carrera . Ma fenêtre donnait sur le palais présidentiel et dans ma tête passaient en boucle ces images qui ont sillonné le ciel de mon enfance : le coup d’état du 11 septembre , les avions bombardant le palais présidentiel , le président Allende un casque trop grand sur la tête , une mitraillette aux côtés…Pourquoi repensé-je , à tout cela ?Le Chili est bel et bien une démocratie aujourd’hui . C’est que sur une table s’alignent les biographies des plus grands salauds de la planète . A ceux déjà cités viennent s’ajouter « mi lucha d’Adolfo » Hitler , les vies édifiantes de Staline , Mussolini , Mao, Trujillo , Batista…Tiens il n’y a pas Pétain . Cet ectoplasme n’aura donc même pas réussi à passer à la postérité hors les frontières . Je regarde d’un air interrogateur Alfonso qui a gardé un bras autour de ma taille , de l’autre il rajuste le col en fourrure mitée de son manteau usé .Je l’ai toujours vu avec ce vêtement disgracieux aux prétentions disproportionnées à son état . S’il l’enlevait , il disparaîtrait . Il est très petit , il doit m’arriver à l’épaule , et chaque fois que je le vois , j’ai envie de la protéger .Contre qui, contre quoi ? Va savoir ! Contre la connerie universellement gravée dans nos gênes , contre les ricanements des mâles frustrés et des femelles en chaleur, peut-être contre la vie tout simplement , mais ça c’est impossible , je le sais bien . De nous deux c’est sans conteste lui le plus courageux .
Il me répond avec son accent argentin , che , hay demanda , vos bien sabeis ! Il brandit le best seller du Führer , avec en couverture son agréable visage agrémenté de la fameuse moustache balais à chiottes version Wehrmacht .
- Regarde ce visage vulgaire , ce nez obscène , cette moustache grotesque ! Ajoute quelques beaux uniformes et ça te donne 40 millions de morts au bout du compte . Alors tu vois, ça fait rêver les gens !
- Toujours aussi fou , Fonso !
- Fou , moi ? Mais « frances » retombe sur terre. Vous le peuple le plus instruit de la terre si on vous écoute , vous avez failli élire président, il y a deux ans, un homme dont le programme aurait fait crever de rire le huaso (paysan du Sud) le plus ignorant ici .Chez nous les dictateurs, ils prennent le pouvoir , ils n’attendent pas d’être élus !
- Il n’a jamais failli être élu ! C’est juste ce que les médias ont fait croire pour vendre des espaces publicitaires . Au lieu de dire des bêtises , donne moi « la casa de campo » de Jose Donoso , c’est une approche originale du coup d’Etat militaire .
- Mais je te l’ai déjà vendu , il y a deux ans !
- Cette fois c’est pour la jeune fille qui est en train de foutre en l’air ton présentoir de cartes postales .
- Che , tu baises les femmes maintenant ?
- Non, c’est elle qui est en train de me baiser et puis, après quarante ans , vaut mieux se recycler !



Commentaires

Vérité ou mensonge, votre vision d'une petit librairie chilienne est d'une lecture agréable et dépaysante. merci.

Écrit par : gribouillages | 15 novembre 2004

Content que cela vous ait plu!

Écrit par : manutara | 16 novembre 2004

Pour peu que vaille ce genre de critique : je suis très touché par la justesse de votre écriture.

Écrit par : Léo | 17 novembre 2004

Merci!

Écrit par : manutara | 18 novembre 2004

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