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12 novembre 2004

Les morpions

11 novembre . On fête la fin de la grande boucherie avant de pouvoir ripailler au terme de quelqu’autre abomination . C’est vrai qu’on a le culte des morts ou plutôt devrais-je dire de la mort, comme si ,quelque part, enfoui au plus profond de nous, se nichait la certitude qu’elle seule constitue une valeur refuge dont le cours restera toujours orienté à la hausse. Un millions cinq cent mille soldats français tombèrent durant la première guerre mondiale . En fait tout ceux qui y participèrent sont aujourd’hui morts , mais ça on n’en parle pas trop , où alors à mots couverts. Il faut bien expliquer pourquoi les bataillons d’anciens combattants sont aujourd’hui décimés C’est que ça vexe les gouvernements que des gens aient pu avoir l’audace de mourir autrement que de leur fait .
J’appartiens à une génération qui a eu la chance de ne pas connaître la guerre . Enfin c’est ce que l’on me rétorque chaque fois que je dis , ach la guerre gross malheur . Et pourtant…Je me remémore ce séjour passé en famille en Côte-d’Ivoire à la poursuite de buffles et de phacochères dont les trophées étaient destinés à orner les murs de la demeure familiale déjà recouverts d’une forêt de bois mort . Pour les non chasseurs, les bois sont les cornes des chevreuils , cerfs et autres animaux que le hasard puis la nécessité ont pourvu de ramures aux entrelacs fort prisés des tartarins de tous poils . Je me rappelle bien d’Abidjan , l’orgueilleuse, qui faisait la nique aux autres capitales africaines .Ses tours , la lagune . La gentillesse des habitants. Vous avez remarqué ? Quand on est en vacances, les habitants de toutes les contrées de la terre , sauf la sienne bien sur , sont toujours très gentils. Je revois encore l’hôtel Ivoire , sa patinoire , ses armées de serveurs et ses buffets pantagruéliques . Nous avons parcouru le pays en tous sens dans un convoi de trois ou quatre voiture remplies de nourriture, d’ armes et de munitions . Oui , en ce temps là , on voyageait avec ses armes même en avion et ça ne choquait personne ! On remettait sa Brno , son Mannlicher ou son express à l’hôtesse qui chancelait sous le poids et on s’installait tranquillement . Moi , je n’avais pas d’arme évidemment , j’étais un enfant , mais on me permettait de suivre l’approche puis de regarder les bêtes se noyant dans leur sang au milieu des rires et des claques dans le dos .Je ne sais pas pourquoi , mais je ne suis pas devenu chasseur , une fois adulte . Il faut dire , qu’il y a un tas de choses que je n’ai pas faites comme les gens de mon milieu par la suite .Mais je m’éloigne du sujet . La Côte-d’Ivoire… J’étais très jeune , alors les souvenirs sont un peu flous . Mais il y a une chose qui m’est restée en mémoire . Ma première rencontre avec la lâcheté . Mon père m’avait confié à l’un de ses amis , un assureur . Je marchais derrière lui , comme on m’avait appris à le faire . Brusquement un sifflement suraigu puis un autre . L’ami de mon père gueule , mais ils nous tirent dessus , ces cons….lui un homme si poli !Il faut dire que nous marchions dans des herbes très hautes, mais il paraît que si l’on entend le sifflement c’est bon signe : c’est passé tout près mais c’est passé .Puis il y eut ce hurlement , horrible , humain , déchirant . L’assureur se met à crier , les enculés , ils ont blessé un phacochère et il part en courrant comme s’il venait de voir sa belle-mère et me laisse planté là , tout seul, pour aller se réfugier au sommet d’un petit arbre rachitique . Je dis sommet , mais en fait c’était un acacias de deux mètres de haut . Comme le bougre était gros en plus , l’arbre a plié , le laissant accroché à quelques centimètres du sol. Mais rien à faire , il ne voulait pas lâcher et sans cesse répétait , c’est pas possible d’être con à ce point là . Je n’ai jamais su s’il parlait de lui ou des autres chasseurs !Dans ma tête d’enfant j’imaginais qu’il allait falloir le ramener avec son arbre en France .Depuis je suis allergique aux gros et aux assureurs . Surtout , n’allez pas croire que les chasseurs sont tous des êtres vils et abjects !
Quelques années plus-tard , au Gabon cette fois , un petit avion de tourisme nous larguait en pleine forêt , à Iguéla pour ceux qui connaissent . Comme d’habitude , les autres étaient venus pour tuer , mais moi ,qui commençais à avoir du poil au menton et ailleurs, j’étais venu pour filmer la faune . Je le vis avant même que l’avion se fût arrêté . Beau malgré ou peut-être à cause de ses cinquante ans dont trente passés en Afrique , sec comme une trique , droit comme un i . Un regard qui vous jaugeait en un quart de seconde , c’était monsieur P. , le guide suprême . Dégoutté par la chasse en général et les chasseurs en particulier , il se prit d’affection pour moi et tandis qu’il envoyait les autres faire de la viande comme il disait , il m’emmenait filmer les troupeaux de buffles , les crocodiles et ces petits éléphants qui fréquentent la jungle et ont une couleur un peu roussâtre, les assalas. Nous faisions également d’étonnantes parties de pêche sur la lagune. Monsieur P., oui lui, c’était un vrai seigneur !
Pourquoi je parle de ça au fait . Ah oui , les évènements en Côte-d’Ivoire me font penser à tous ces beaux pays que j’ai visité en toute liberté et qui sont aujourd’hui la proie de troubles sanglants . Indonésie , Sri Lanka , Haiti…pourquoi pas la Polynésie après tout , avec deux présidents aussi entêtés l’un que l’autre et pareillement agrippés au pouvoir comme des morpions aux poils du… , il faut s’attendre à tout !

Commentaires

J'ai connu des assureurs qui avaient le courage superbe de me regarder en face pour m'expliquer que non, il n'y avait aucun moyen de rembourser madame votre mère sur le préjudice que... (je vous passe les détails).
J'aimerais faire lire votre billet à une amie dont le mari chasseur est allé buter du buffle et de la gazelle en Namibie et dont les tristes têtes (du buffle et de la gazelle, hein, qu'on se comprenne...) ornent leur beau salon si classieux, quelque part, dans une petit ville de province où l'ouvrier textile se désespère.

Écrit par : Léo Kargo | 12 novembre 2004

Merci pour votre amusant commentaire , Léo .
J'ai du reste remarqué que les assureurs étaient souvent des chasseurs mais au gros gibier potentiellement dangereux , ils préfèrent souvent les pigeons !

Écrit par : manutara | 12 novembre 2004

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