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09 novembre 2004

Apfelstrudel , mon amour!

Foutu journal du foutu fugitif

 

Je regarde l’heure . Trois heures et demi . Trop tôt pour rentrer . Aucune envie de me retrouver seul dans ma maison sans électricité .Les magasins rouvrent leur grille , mais je n’ai rien à acheter .Alors pour tuer le temps j’entre au Dino , mon restaurant habituel .Tuer le temps !Quelle expression ridicule ! Tout le monde sait bien que c’est lui qui finira par avoir notre peau ! A cette heure le local est presque vide . Je monte au premier étage et m’installe à la fenêtre. Le maître d’hôtel ,un homme d’une quarantaine d’années aux cheveux grisonnants et au maintien très digne me salue et prend ma commande tout en s’enquérant de mon état de santé , de la durée de mon séjour , de mon opinion sur le temps , les élections américaines, la mort de Françoise Sagan qu’il a lu avec intérêt dans sa jeunesse , en espagnol , s’excuse-t-il , il ne faut quand même pas exagérer ! Je commande un Apfelstrudel , une spécialité locale , avec beaucoup de crème et un expresso . C’est mon anniversaire quand même ! Avec un peu de chance ce magma compacte et sucré se trompera de chemin et ira obstruer une de mes artères coronariennes et je m’effondrerai , foudroyé , la tête dans la crème amoureusement fouettée par la cuisinière dont je vois le visage turgescent s’encadrer par une petite ouverture pratiquée dans la cloison .Non je me trompe , nous autres français sommes des pervers , nous fouettons le crème et battons les œufs en neige . Je vois le bourreau s’avancer , la tête dans sa cagoule en cuir  et dérouler son long fouet tandis que la pauvre crème dans son petit pot se met à hurler , non pas le fouet pitié , mais déjà la lanière s’abat en sifflant…Je ris tout seul . Les prémices à une démence précoce sans doute !Les chiliens consomment la crème liquide , ou n’en consomment pas considérant que c’est un aliment pour femme .Le tango bandonéant que diffusait jusque là un équipement stéréophonique hors d’âge s’interrompt et laisse place à la voix angoissée de Jacques Brel , ne me quitte pas !Bon Dieu , je les adore ces chiliens ! Je remercie le maître d’hôtel d’un hochement de la tête . J’écoute religieusement en regardant les passants dans la rue .Putain , que j’aimerais être l’ombre de cette ombre…. ! Brusquement une voix aigrelette s’élève sur ma gauche . Je me retourne , une lueur meurtrière dans les yeux,  enfin j’essaye !Une crevette déguisée en lama rose essaye d’accompagner le chanteur d’une voix de fausset . C’est une frêle jeune fille rousse d’une vingtaine d’année assise à quelques tables de moi .Sous son anorak rose je devine un pull en laine ou des lamas s’ébattent sur un fond andin . Il faut dire que dans le sud du Chili les établissements publics ne sont jamais chauffés . C’est le client qui fournit la chaleur animale nécessaire au maintien d’une température supportable . Quand il y a peu de clients , il fait en général tout juste un peu plus froid qu’à l’extérieur .La crevette me fait un petit signe de la main en articulant soigneusement en français, c’est Jacques Brel , comme si cela suffisait à rendre cette langue étrange compréhensible à un autochtone .Je lui réponds , non c’est Nana Mouskouri .Sa réaction n’est pas celle que j’escomptais . En criant , ah tu es français , elle se lève ramasse son livre , son sac à dos , sa tasse de thé et vient s’installer à ma table , tu permets , répandant au passage le contenu de sa tasse sur la nappe .Le maître d’hôtel , ravi de la tournure prise par les évènements accourt , galant , je recommande du thé pour la demoiselle .Comme je ne sais que dire et que je ne me sens pas d’humeur à supporter des questions , je prends son livre . Paul Coelho , l’alchimiste .Là ça commence à faire un peu beaucoup .

-         Tu lis ça ?

-         Mais oui , c’est très beau !C’est tout plein de…de…de belles choses .

-         Belles conneries , oui !

Je sais , on ne parle pas comme ça à une jeune fille inconnue . Oui mais moi , je n’ai jamais demandé à la connaître !Elle a de beaux yeux verts , d’ailleurs elle est plutôt jolie . Mais voilà, elle à l’âge d’être ma fille et je ne laisserais jamais ma fille lire des trucs pareils , enfin si j’avais des enfants !L’Apfelstrudel fumant recouvert de crème offre une distraction bienvenue si ce n’est que je ne supporte pas qu’on me regarde manger et c’est justement ce que la crevette est en train de faire .Je  propose alors de lui commander la même chose , mais elle minaude , non ça fait trop , je voudrais juste goutter . En soupirant , je fais signe au maître d’hôtel de m’amener une autre cuiller et pousse l’assiette au milieu de la table .Tandis que je la regarde engloutir mon Strudel crémeux , il me semble vivre un cauchemar . J’essaye  d’échafauder un plan pour me débarrasser au plus vite d’elle, d’ailleurs elle n’a aucune raison de s’incruster , je suis antipathique et , depuis quelques heures , vieux . Elle doit avoir un petit coup de cafard loin de chez elle et s’est raccrochée à la première bouée dérivant à sa portée .Je me décide à l’interroger puisqu’il est évident qu’elle ne ma laissera pas même une bouchée de mon dessert .

-         En vacances ?

-         Année sabbatique . Cela fait six mois que je suis partie de France . J’ai fait tous les pays d’Amérique latine . Après le Chili , je pars en Australie .

Bon ce n’est pas la pied tendre que je croyais même si elle fait les pays comme moi je fais des cauchemars .Elle repousse l’assiette vide et trempe ses lèvres dans son thé.

-         Et toi ?

-          ?

-         Tu fais quoi , ici ?

-         Rien , je regarde le temps passer .

-         C’est pas beaucoup !

-         Ca fait encore trop !

-         Je vois ! Merci pour le…Au fait comment tu t’appelles ?

-         Strudel . Apfelstrudel

-         Mince, c’est ton nom ?

-         Non , c’est le dessert !

Nous éclatons de rire comme deux collégiens .

 

 

Commentaires

Joyeux anniversaire à vous !

Écrit par : Pénélope | 09 novembre 2004

Merci pour le fugitif!

Écrit par : Manutara | 09 novembre 2004

Les commentaires sont fermés.