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05 novembre 2004

Le message

François B. regardait incrédule l’écran de son ordinateur . Là au milieu de messages qui ne parlaient que d’euros , de livres sterling et de dollars , d’indices dow jones , nasdaq , dax , cac 40, des cours du pétrole , de l’or et du cuivre , au milieu donc de toutes ces données dont le flux alimente la pompe financière et lubrifie ses rouages , là sur cet écran plat et sensuel comme un billet de mille francs suisses , écran figé sur cette table en ébène dont la surface aurait permis d’accueillir une famille d’une dizaine d’immigrants béninois et dont le transport (de la table, pas des immigrants sans papiers , d’ailleurs les papiers de la table sont en règle) avait nécessité la mobilisation d’un camion semi-remorque et d’une grue , sur cette table dont les pieds délicatement ouvragés reposaient sur un tapis persan aux motifs d’une finesse exquise et qui à lui seul avait coûté plus que le salaire annuel de la dizaine d’employés récemment redéployés dans les agences pour l’emploi du bassin lémanique , là au milieu de cette salle aux dimensions aéroportuaires encombrée d’un mobilier aussi rare qu’inutile puisque personne en dehors du directeur François B. et sa secrétaire Emma Slitch n’y était admis, pour les réunions il y avait la salle des pas perdus  , bref  là… il y avait ce message qui ne clignotait pas parce qu’aucun message ne clignote jamais sinon on ne pourrait pas le lire ou alors juste par intermittence et ça prendrait un temps fou…

-Bon anniversaire mon choupinet ! -

Et c’était signé : ton canard farci .

 Oui , oui , ton et pas ta canne , ta truie ou ta bécasse . C’est ce ton , le possessif masculin ainsi que le ton sibyllin du message qui précipitait le directeur de cette banque dont le seul nom faisait entrer en érection les contrôleurs fiscaux du monde entier , dans un abyme de perplexité et ce calviniste à la foi chevillée au corps , amateur de sauts en élastique , savait de quoi il parlait !

François B , essaya de vérifier la date sur l’horloge astronomique qui ornait un des murs du bureau , mais comme personne n’avait jamais pu en comprendre son  fonctionnement il renonça , vérifiant une fois de plus que cet investissement exorbitant s’était avéré totalement inutile ce qui le rassura . Il se rabattit sur son ordinateur qui le renseigna instantanément : mardi deux novembre . Aucun doute possible , le canard farci connaissait le jour de sa naissance . Une plaisanterie ? Mais qui oserait ? Un de ses collaborateurs ? Impossible ! Depuis que les dictateurs déchus tombaient comme des fruits murs et que l’euro s’appréciait face au dollar , l’attrait des capitaux flottants pour les banques suisses s’était amenuisé , aussi le sécurité de l’emploi dans le secteur bancaire était-elle devenue des plus aléatoires .François B. repoussa son fauteuil recouvert d’une peau d’impala et déploya son mètre quatre vingt dix impeccablement sanglé dans un costume gris confectionné chez Mabille Cow de Londres . Sa grande taille avait été un élément déterminant dans son recrutement . En effet il est bon qu’un banquier puisse se pencher sur son client , cela lui donne un avantage stratégique sur ce dernier en général petit et gros et s’il transpire alors là , les conditions les plus humiliantes pourront lui être imposées ! Le directeur ajusta sa cravate parfaitement ajustée et fit quelques pas en faisant couiner avec délicatesse le cuir ultra fin de sa paire de Humberbridge. Rien à voir avec le grincement disgracieux d’une chaussure plébéienne .Pas le scrouitch , scrouitch gras du retardataire à la messe dominicale , mais un claquement sec à peine audible . François B. prononça plusieurs fois à haute voix ce mot qu’il lisait pour la première fois et dont il préférait ne pas connaître la signification : choupinet…choupinet .François B.  était un homme austère au profil d’empereur romain et tout comme Caesar, il avait de sa fonction une conception très élevée qui , pensait-il ,  le mettait à l’abri de la vulgarité des contingences du quotidien . Mais la réalité semblait l’avoir rattrapé le jour de ses quarante ans . Il regarda sur le mur la toile représentant le fondateur de la banque , Alois Holzbein , déguisé pour l’occasion en doge vénitien , ce qui n’était pas sans choquer, tant la ressemblance du vénérable Alois avec Adolphe Hitler était frappante . Du reste on murmurait que pendant la guerre des valises portant la croix gammée avaient circulé avec fréquence dans les couloirs de la banque …François B. se mit au garde à vous devant le portrait et étendant le bras droit en faisant claquer ses talons dit ,  choupinet uber alles ! Quand il se retourna , Emma Slitch l’observait depuis le pas de la porte , un énorme pot de fleur dans les bras .

 

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