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04 novembre 2004

Deux croix

Le ciel était couvert de ces nuages imprévisibles qui laissent de manière aléatoire filtrer un soleil aux effets dévastateurs pour les peaux anglo-saxonnes . C’est du moins ce que pensa le fugitif en jetant un regard étonné à son voisin , un anglais du Yorkshire d’âge moyen .Ils étaient tous les deux appuyés à la rambarde, sur le pont supérieur du catamaran assurant la liaison entre l’Argentine et le Chili sur le lac Todos los Santos .Mais tandis que le fugitif était engoncé dans une épaisse veste et qu’un bonnet de laine terminé par un pompon grotesque lui couvrait la tête , l’étrange britannique n’était vêtu que d’une légère chemise sur laquelle des surfeurs dévalaient des vagues gigantesques et d’un short laissant voir de grêles mollets couverts de croûtes blanchâtres. Quant à son visage , il évoquait plus les conséquences dramatiques d’un duel au lance-flammes que la peau décemment rosée d’un sujet de sa gracieuse majesté . Dans ce désastre de laves en fusion , ses yeux d’un bleu liquide paraissaient deux lacs de montagne cernés par les flammes .Les deux hommes étaient les seuls à braver le froid du printemps austral et la bruine emprisonnant le sommet des montagnes dans un voile opaque qui parfois se déchirait , dévoilant des arêtes déchiquetées où les brumes glacées s’effilochaient au gré des vents .Les autres passagers étaient confortablement assis dans la chaleur de l’entrepont où la vision panoramique était limitée à une forêt de têtes et une échoppe remplie de souvenirs propres aux amnésies collectives .

Le catamaran longeait à présent une pointe rocheuse surgie brusquement de la brume . Légèrement en retrait, là où commençait la forêt aux arbres millénaires , les deux hommes purent nettement distinguer deux croix blanches placées l’une en face de l’autre . Le fugitif ressentit un choc au creux de l’estomac ,tant ces deux croix lui parlaient de solitude et d’amour . Il essaya d’imaginer ce qui avait pu pousser deux êtres à venir vivre et mourir dans ces parages désolés. Un couple certainement , des éleveurs de moutons sans doute , parce que des bœufs , ici …trop pentu…Il imagina la cabane en bardeaux , le poêle alimenté été comme hiver par de l’ulmo odorant . Une petite barque peut-être pour gagner le village à la force des bras . Les ans passent  , et ce couple robuste se transforme petit à petit , la peau du visage se craquèle , les cheveux de la femme deviennent blanc , ceux de l’homme partent au gré des vents . Les ventres se dilatent , les dos se voûtent , les voix se cassent . Et puis un jour c’est le drame , la barque chavire près du bord , le mari réussit à ramener sa femme , hélas sans vie.

Alors fou de douleur il retourne à l’humble chaumière , va quérir pelle et pioche . Il creuse une tombe et là , à même ce sol auquel leurs mains usées ont arraché leur subsistance , il ensevelit dans sa robe de première communiante sa chère épouse . Avec le dos de la pelle il plante une croix préparée depuis longtemps à cet effet . Puis , comme l’appétit vient en mangeant et parce qu’il s’est envoyé une bouteille de pisco , il entreprend de creuser une seconde tombe en face de la défunte , installe la croix et épuisé (c’est un vieil homme après tout , il doit avoir au bas mot quarante ans ! ) tombe raide mort au fond du trou .Un passant aura sans doute ,avec discrétion ,refermé la fosse quelques jours plus-tard…Enfin , c’est la manière dont le fugitif pensait que les choses s’étaient passées à un ou deux détails près .La pointe et ses deux croix disparaissait sur l’arrière dans la brume , et immergé dans ses pensées,  il n’avait pas prêté attention à l’étrange manège qui se déroulait à présent autour de lui . L’anglais s’était entièrement dévêtu et courrait nu , zigzagant sur le pont pour échapper aux deux marins qui essayaient de l’acculer à la rambarde pour lui jeter une couverture dessus. Comme une savonnette ,  son corps malingre, couvert d’abcès , glissait entre les mains des  jeunes matelots peu motivés par leur mission . A l’intérieur, des lueurs de flashs signalaient que derrière les vitres teintées la foule était aux aguets . La porte vitrée livrant accès au pont avait été condamnée afin d’éviter la fuite de l’exhibitionniste ,  aussi  le fugitif fut-il obliger de rester sur le pont et devenir un acteur involontaire de cette pantomime . Chaque fois que le britannique passait à côté de lui , il lui tournait autour et se servait de son corps comme d’un bouclier contre ses poursuivants .Le fugitif , d’origine helvétique , sut garder une parfaite neutralité dans cette regrettable affaire . Il ne connaissait absolument pas le nudiste et quand au début de leur traversée , il lui avait demandé s’il n’avait pas froid , l’autre lui avait répondu , je viens du Yorkshire comme si cela expliquait tout . Les marins finirent par le coincer contre la rambarde mais avant qu’ils aient pu l’envelopper dans la grosse couverture grise , l’autre s’était jeté par dessus bord en un plongeon parfait , proférant un ,  hop, haut et clair . Un des marins  hésita un instant , puis résigné retira sa vareuse et se jeta à la suite du touriste pendant que le capitaine mettait le bateau en panne et envoyait un Zodiac à la recherche des malheureux. On ne retrouva pas même leurs corps mais il est vrai qu’à cet endroit la profondeur du lac dépasse  les cent mètres…Quelques mois plus-tard , mais ça le fugitif n’en sut jamais rien , on érigea deux croix blanches sur la terre la plus proche de l’accident : la pointe où bien entendu personne n’avait jamais vécu et n’était mort avant ce funeste fait divers .

 

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