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03 novembre 2004

Donde la Gordita

Extrait du journal du fugitif

 

La pluie se remet à tomber et je m’arrache à la contemplation du navire qui disparaît à ma vue, noyé dans l’averse . Je pense à la légende du Caleuche , le vaisseau fantôme. Certains pêcheurs de l’île de Chiloe affirment l’avoir vu au plus fort de la tempête , tantôt au sommet d’une vague tantôt au fond d’un creux , avec ses voiles déchirées et le timonier amarré à la barre agitant son bras en une invite trompeuse .Tonterias , bien sur . Mais quand on se retrouve sur un petit bateau , pris dans une dépression qui se creuse comme une tombe sous ses pieds , quand on a mis en fuite à sec de toile , quand on est trempé jusqu’au fond des os et que le bruit du vent couvre les hurlements des hommes alors oui , on se met à voir des choses étranges et la mort cesse d’être cet instant redouté marquant la fin de tout pour se muer en une alternative , qui sait ,  le début d’une autre traversée .

Des bras me serrent les épaules tandis  qu’une lippe tiède s’écrase sur ma joue. Je sursaute et remonte des abysses . Une femelle baraquée comme un bosco terre-neuva , sautille autour de moi en glapissant , ay mi amor , tanto tiempo !  Dios mio , capelée dans son ciré noir , je ne l’avais pas reconnue . C’est la gordita ! La patronne d’un restaurant que je fréquentais souvent dans ma jeunesse . J’essaye d’avoir l’air content , et peut-être le suis-je ! Holaaaaa ! Je l’embrasse à quatre reprises , ce qui fait toujours beaucoup rire les chiliennes qui sont des mono-baiseuses . Un petit baiser rien de plus . L’étranger , le français surtout , ne rencontre que le vide quand il essaye d’appliquer la seconde succion .Drôle de truc d’ailleurs , le baiser… ! Frôler une joue avec ses lèvres tout en faisant un bruit de ventouse débouche-chiottes ! Moi , je veux bien , mais c’est quand même étrange ! La gordita , me regarde en me tenant par les mains . Son visage à la texture jambonneuse est humide de pluie mais aussi , me semble-t-il , de quelques larmes qu’elle ne se donne pas la peine de refouler . Elle me passe sa grosse main potelée dans les cheveux et m’ engueule , ay con los pelos largos pareces una marica ! Je lui réponds , mais je suis un maricon , uniquement parce que je sais qu’elle ne me croira pas . D’ailleurs les maricas se font tous raser la tête , moi je suis une espèce en voie de disparition . Elle émet un rugissement tout en me collant la main entre les jambes . Je me rappelle brusquement qu’elle faisait également de la location de chambres dans son restaurant. Elle  m’invite à la suivre en me désignant un homoncule que je n’avais pas remarqué jusque là et qui disparaît sous un énorme sac  posé en travers de ses épaules. C’est vrai …donde la gordita , mariscos y pescados . Un régal . Cerise sur le gateau , atendido por sus duenos (servi par les maitres des lieux). Désolé pour la tilde ! Au Chili la duena  n’est pas la duègne Cornélienne , mais la ama de casa espagnole , la patronne quoi , celle qui veille en personne sur le bien-être de ses clients . Au début , c’est un peu envahissant , mais on se fait à tout , même à l’humanité de ces gens que le matérialisme niveleur n’a pas encore transformé en clones tristes comme dans nos sociétés dites développées .Je radote ? Tant mieux !

Le restaurant est à deux pas et comme  il est deux heures de l’après-midi , j’ai faim . Chez moi , l’appétit vient en regardant ma montre , une vraie montre avec de vraies aiguilles. Il y a quelques instants je ne pensais pas même à manger , mais un coup d’œil jeté à ma vieille Rolex  me donne brusquement faim . Les haïtiens disent , j’ai grand goût et ils savent de quoi ils parlent ! En entrant dans le restaurant , nous sommes accueillis par une odeur d’huile rance et je me rappelle brusquement pourquoi je ne venais plus manger ici. J’anticipe les deux jours de souffrance ,  seul dans ma cabane , tordu de douleur à me rouler sur le sol . Je ne sais pas pourquoi , mais ça soulage de se rouler par-terre . A deux c’est presque drôle , mais seul…Je me rebiffe , prétexte un rendez-vous et surtout ma profonde aversion pour le fait de manger seul . L’argument porte , la Gordita semble réfléchir et une petite lueur espiègle s’allume au fond de ses yeux enchâssés dans la graisse .

-         Tu vas tenir compagnie à don Osvaldo !

Une voix crie en moi , il est encore vivant celui-là ?Je scrute le fond de la pièce et là, derrière une tablée d’une trentaine de dames patronnesses sexagénaires , je vois le sommet de son crane lisse et pointu comme le mont Fuji . Osvaldo , c’est le mari de la Gordita . Je l’ai toujours vu assis dans ce coin, à cette table , fixant de ses yeux bleus un point en général désert de la salle , le visage déformé par le demi sourire qui refuse de s’effacer depuis cette attaque survenue le jour de ses soixante dix ans, le transformant en deux moitiés distinctes , frères siamois inséparables , le vivant s’occupant du mort avec une soigneuse indifférence. Je m’approche de lui et tandis que la Gordita essaye de faire remonter à sa mémoire fissurée des fragments de souvenirs engloutis , son œil droit vient se fixer sur le milieu de mon front, cherchant à y déchiffrer je ne sais quel mystérieux message . Il bouge encore , mais ne parle plus , je veux dire l’œil , car pour ce qui est de ses cordes vocales cela fait longtemps qu’elles n’ont plus laissé passer aucun son cohérent . Mais son œil , lui , était encore très bavard la dernière fois que j’avais vu don Osvaldo. Pendant que la Gordita me sert un chupe de jaibas (grattin de crabe) suivi d’une corvina a la plancha (loup grillé) , j’abreuve mon compagnon involontaire de commentaires atrevidos sur la supposée sexualité des dames patronnesses qui nous font face et dévisagent discrètement l’étrange couple que nous formons .Je ne vais quand même pas ennuyer un octogénaire condamné à l’immobilisme en lui parlant de politique ou de philosophie .Une lueur égrillarde s’allume dans l’œil survivant et faisant un effort surhumain Osvaldo lève l’avant bras droit qui reste en l’air appuyé sur le coude . Petit à petit sa main se plie , se rétrécissant en un poing vengeur . A présent les dames fixent cette érection manuelle que tous mes efforts n’arrivent pas à faire plier. Moitié choquées , moitié ravies elles se mettent à glousser derrière leurs serviettes maculées de rouge à lèvres. La Gordita accourt et en le grondant gentiment , ramène le bras de son époux dans une position moins provocante  . Moi je me défends , je jure mes grands dieux , je parlais de la prochaine présidentielle et de l’affrontement probable entre Lavin et Bachelet (prononcer Batchelette).Après avoir bu mon expresso et ressentant déjà les signes avant-coureurs des tourments intestinaux à venir , je me prépare à prendre congé de don Osvaldo . Son œil droit se voile alors d’une infinie tristesse . Il essaye de me dire quelque chose , de me retenir . J’ai toujours eu la pitié dangereuse , alors je cède une fois de plus . Trois cafés plus-tard , le vieux s’est endormi , je me lève doucement et embrasse son vaste front . C’est con mais je sais que je ne le reverrai plus jamais. Un dernier  regard à ce yougoslave arrivé au Chili dans les années cinquante et dont on dit que c’est l’homme le plus riche de la ville . Il a l’air si misérable que c’est bien possible . La Gordita m’attend avec l’addition à la sortie . Je règle en la complimentant sincèrement sur sa cuisine dont le prix hélas se paye également en nature . Nous nous embrassons et je suis à nouveau dans la rue balayée par le vent et la pluie .

 

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