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31 octobre 2004

Les quarantièmes rugissants

Extrait du journal du fugitif

 

S’endormir trentenaire pour se réveiller quadragénaire , je suppose que c’est normal , lorsqu’on  a vécu assez longtemps pour pouvoir apprécier ce moment exceptionnel où, brusquement , on entame la descente sur le versant obscur de la vie . J’ouvre les yeux et je sais que plus rien ne sera comme avant . J’ai choisi, pour vivre cette métamorphose kafkaïenne , de me réfugier seul dans ma petite cabane posée au bord de ce grand lac à partir duquel le Patagonie chilienne entame sa longue descente vers le Sud . Je ne sais pourquoi , mais j’ai toujours senti que mes racines devaient se trouver là . C’est le seul endroit dont j’ai pu dire , c’est chez moi , bien que j’ai possédé d’autres maisons sous d’autres latitudes . C’est que ce lieu est magique . En ce début de printemps , malgré le froid et le pluie , la nature explose et c’est une symphonie de couleurs . Même les chacais , ces épineux ingrats se couvrent de fleurs jaunes . Les perroquets sont de retour , je dis bien des perroquets , verts et bleus si vous voulez tout savoir . En cet instant où je vais abandonner la tiédeur protectrice du sommeil , ils jacassent dans les arrayans aux troncs ocres . Quelques bandurias (oiseau lyre) se disputent au loin en modulant leur cri étrange. J’entends la pluie qui tombe sur le toit et le vent qui fait craquer les arbres . Je bouge et ce sont mes os qui craquent . J’ai mal partout et surtout , je suis gelé , transi , transpercé ! Je dors nu et d’habitude en me levant j’aime rester quelques temps ainsi dans la maison glacée tandis que j’allume un feu dans le poêle . Je regarde à travers la vitre les flammes dévorer le petit bois puis s’attaquer aux bûches de luma qui émettent des sifflements irrités . Je reste un instant à me réchauffer puis je m’habille . Enfin , ça c’était hier,  quand j’étais jeune …

Ce matin sans même sortir du lit , j’ai froid . En frissonnant , je rejette les couvertures et me glisse dans mes vêtements en faisant l’impasse sur l’intermède naturiste. Mentalement , je m’écris une note : acheter un pyjama de vieux …gris , avec des rayures rouges , et puis une robe de chambre à carreaux , pourquoi pas une paire de mules aussi , enfin les trucs que l’on met aux pieds , pas les bourricots !

J’ai oublié de rentrer du bois dans la maison hier soir , et celui-ci , trop humide refuse de s’allumer . Je rajoute une couche de pulls et me contente de faire chauffer l’eau de mon thé , du lapsang souchoung fumé , sans lequel la vie me serait totalement insupportable ! C’est un rite que j’ai réussi à respecter sur terre comme sur mer , en brousse comme en ville , mais pas ce matin , la boite est vide et j’ai oublié d’en racheter .Puerto Montt est à cent kilomètres . En ouvrant le réfrigérateur , je m’aperçois que l’électricité a été coupée : d’habitude , il y fait légèrement plus chaud que dans la maison , mais ce matin , les températures se sont équilibrées . Une branche a du tomber sur la ligne , faisant disjoncter quelque chose quelque part. Avant qu’ils viennent réparer ! Je jette un coup d’œil lugubre par la baie vitrée : les nuages chargés d’eau , le terrain inondé où seuls quelques éperviers , les tiuques ,  s’aventurent par petits bonds maladroit à la recherche de nourriture , les arbres courbés par les rafales , normalement une telle vision   me remplit de bien-être, mais là , rien. Tout juste une forte envie de hurler avec le vent dont les bourrasques ébranlent la maison . Je vais dans la salle de bain et me regarde longuement dans le miroir en faisant des grimaces horribles . Bon sang , ce que j’ai l’air vieux ! J’entrouvre la bouche en laissant pendre la lèvre inférieure. Un filet de salive se met à couler , j’émet un borborygme…Je m’imagine poursuivant les infirmières en fauteuil roulant le long des couloirs interminables d’une institution pour gens du troisième âge.

Démoralisé , j’enfile ma veste et sors me promener au bord du lac en luttant  contre un adversaire invisible qui essaye sans cesse de me jeter à terre . Le vent pousse avec furie les eaux  devant lui en couvrant la surface  de vagues qui viennent exploser sur la grève . Je pense,  les quarantièmes rugissants . Je reviens vers le chalet , monte dans ma voiture et glisse un CD de Inti Illimani dans le lecteur . Le moral remonte tandis que j’essaye d’éviter les trous d’eau qui se sont formés sur le chemin d’accès à la route . Une fois sur la longue bande d’asphalte aux lignes droites interminables , j’accélère .Ca et là , sur le bord de la chaussée , de petites croix placées au fond de niches aux couleurs vives viennent rappeler que la mort rode et peut à chaque instant s’inviter à bord de ces bulles montées sur roues en les faisant éclater .Et si…Le compteur indique 140 .

Commentaires

sauf pour les Inti Illimani assez insuportables pour mes esgourdes, le reste ouvre sur un autre monde que le mien, donc pas mal de s'aérer vers d'autres horizons. C'est dans l'endroit où il y a eut ce roi ?

Écrit par : W. | 01 novembre 2004

En effet il s'agit d'Antoine de Tounens un français qui s'était proclamé roi de Patagonie et d'Auraucanie profitant des problèmes que les chiliens rencontraient au Sud du rio Bio Bio avec les indiens Mapuches à la fin du dix-neuvième siècle.

Écrit par : manutara | 01 novembre 2004

Quand allez-vous publier ?

C'est vraiment trés bien et trésplaisant !

Écrit par : Dilou | 01 novembre 2004

Les commentaires sont fermés.