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10 octobre 2004

Seul !

Dès lors nous vécûmes à la lueur des chandelles la nuit et à celle , laiteuse, dispensée par un jour blafard dont la discrétion évoquait celle d’un hôte indésirable , présent à une réception sans y avoir été invité . Les mois passèrent et le ciel , impitoyablement, continuait à déverser son flot de matière . Si nos misérables vies avaient jusqu’ici été épargnées , nous le devions à la situation de mon château construit sur une éminence . Mais en bas…Nous n’osions y songer ! Au début nous nous efforcions de maintenir un semblant de normalité, utilisant chaque jour quelques gouttes de notre précieuse réserve d’eau minérale pour nous raser et nous laver. Mais au fil des mois , elle avait fini par s’épuiser .Je laissai croître les quelques poils disséminés sur mon visage d’imberbe chronique , tandis que celui de mon ami , velu de naissance, se couvrit d’une abondante toison , le transformant en un Karl Marx immergé dans les dérèglements d’un système où la matière avait triomphé de la masse. Nous avions fini , toute honte bue , par vivre totalement nus lorsque le dernier vêtement de la dernière armoire se fut couvert d’une épaisse couche de crasse , nous faisant douloureusement prendre conscience que si l’oisiveté est la mère de tous les vices elle est , également , terriblement salissante .La chaleur était ,avec le passage du temps , devenue insupportable. L’automne et l’hiver n’apportèrent aucun changement à la température ambiante .Ouvrir , les fenêtres ne faisait qu’accroître les tourments causés par les émanations pestilentielles libérées par le flux visqueux . Nous évoluions dans la vaste demeure portés par une ébriété constante ,  trouvant dans l’absorption d’une partie de mon inépuisable réserve de vins et spiritueux sinon la vérité du moins un soulagement à notre soif dévorante . La nourriture se fit rare et bientôt les amples provisions de patates , de légumes déshydratés réhydratés au Riesling , de viandes séchées , de conserves finirent par manquer .Nous primes l’habitude de rester couchés côte à côte ,  plusieurs jours d’affilée, dormant , nous réveillant , nous passant , nous repassant la bouteille de Bordeaux , de Bourgogne , de vin chilien , californien ou australien, selon l’humeur du moment .Et puis nous parlions…beaucoup… surtout pour ne rien dire d’ailleurs car le verbe nous aurait définitivement anéantis .Vers la fin ,  nous envisageâmes la possibilité de nous tuer . Je cherchai désespérément des armes adéquates , mais en dehors d’une épée d’une cinquantaine de kilos que nos maigres forces nous interdisaient de manipuler , d’une arbalète grippée et d’une masse d’arme hérissée de protubérances rouillées , je fus incapable de trouver un moyen crédible de mettre un terme à nos souffrances sans nous en infliger de plus grandes encore ! Ah , si ! Je finis tout de même par découvrir un engin de mort étrange . Ce fut dans la pièce qu’occupait mon père au temps de son passage dans le monde des vivants. Là , au fond d’un tiroir je trouvai ce drôle de revolver au canon d’une cinquantaine de centimètres de long et au barillet garni de cartouches d’un calibre normalement réservé à la chasse à l’éléphant . Je le dégageai avec difficulté et le ramenai dans ma chambre où Gégé m’attendait, couché sur le lit ,  les yeux fixés au plafond .Je le visai en soulevant à deux mains l’absurde instrument et compris instantanément que jamais je ne pourrais appuyer sur la détente .Il tourna la tête et ébaucha un rire qui s’acheva dans une quinte de toux déchirante .

-         Si tu tires avec ce machin ,  il va t’exploser à la figure ou t’envoyer au plafond et moi je serai toujours vivant ! Oublie tout ça , je crois que nous ne sommes pas doués pour le meurtre !

Je déposai le revolver sur une commode et me laissai tomber à côté de Gégé .

-         Que faisons-nous maintenant ?

-         On attend …

-         Quoi ? La mort ?

-         Non rien , on attend , c’est tout !

-         Vous voulez dire…

Il redressa son torse aux côtes saillantes en se calant sur ses avant-bras rachitiques et me fixa de ses yeux rougis par l’épuisement.

-         Putain Nono , pour une fois dans ta vie , tu peux pas te lâcher un peu ! Dis-moi un truc , n’importe quoi , mais dis-moi tu !

-         Euh je vous …enfin…je t’aime !

Mon ami reposa sa tête sur l’oreiller et s’immergea à nouveau dans la contemplation des fresques ornant le plafond.

-         Moi aussi Nono ….moi aussi !

Le lendemain , à mon réveil , Gégé était parti . Oh , bien sur , son corps sans vie était là , couché à côté de moi , mais lui s’en était allé . Non , il n’était pas mort ! Mourir est un acte violent qui nécessite des forces . Mon ami en était bien incapable ! Il s’était éclipsé , sans faire de bruit . Sur son visage, nul sourire idiot et serein . Non ! De l’étonnement seulement . Ah , ainsi  c’est ça ? Ou…. ce n’est que ça ? Allez savoir ! Avec sa figure mangée par la barbe et mes yeux remplis de larmes je n’ai peut-être pas bien saisi ce qu’il voulait me dire !

Gégé , mon putain d’enfoiré de Gégé qui m’a laissé tout seul , repose dans la cave, enterré sous un carré de terre bien sèche.

Le grand débordement prit fin exactement un an après avoir commencé .Quand l’horizon se fut enfin dégagé , je pus voir que la mer s’était définitivement retirée , ne laissant qu’un bourbier blanchâtre que nul animal marin ne viendrait plus habiter . Les champs, les arbres , la ville fondée par mon ancêtre Eudes , tout cela avait disparu , et flottant au milieu de ce néant laiteux, mon château et dans ce château ,  moi, Arnaud de Fontsec, condamné à vivre en ma seule compagnie !

Comment ai-je survécu pendant toutes ces années ? C’est une autre histoire…..sans intérêt . Maintenant ,  je suis fatigué et en cet instant où le soleil va se coucher dans le ciel sans nuages,  je n’ai qu’une envie : dormir d'un long sommeil sans lendemain !

 

 

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