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10 octobre 2004

Le poids des mots

Dans un premier temps on procéda à une épuration sémantique . Pendant que des humains agonisaient dans leurs voitures submergées , leurs maisons inondées , les rues dévastées ou les hôpitaux abandonnés, les médias utilisèrent les restes  de l’énergie produite par les quelques centrales électriques encore en activité pour se livrer à un exercice de style tout à fait kafkaïen. Un psychologue nous expliqua du fond de ses lunettes à double foyer , que dans le but louable d’éviter la transmission d’un traumatisme aux conséquences encore difficiles à évaluer , il fallait que dans notre vocabulaire disparussent des mots comme sperme , éjaculation et orgasme .On ne parle pas de corde dans la maison d ’un pendu ! Comme si nous pensions à cela ! La riposte , certainement préparée de longue date dans les états majors du bien parler, prit la forme des mots suivants : fertilisant,  épandage de fertilisant et sensation d’un certain agrément produit du frottement d’un organe reproducteur contre toute surface idoine dépourvue d’aspérités et non corrosive .On encouragea fortement l’emploi de ces termes par de lourdes amendes en cas de recours répété à l ‘ancienne nomenclature . La délation fut énergiquement préconisée entre conjoints et proches . L’exercice amoureux, pour ceux qui avaient encore le cœur de s’y adonner ,  devint étrangement silencieux . On imagine mal un amant s’écrier , je vais avoir un épandage de fertilisant et sa bien-aimée lui répondre , attends un peu, je veux éprouver une sensation d’un certain agrément produit ….Mais un autre problème rapidement se posa. Les confédérations agricoles de toutes les régions firent parvenir au ministère concerné des messages rageurs où ils dénonçaient le détournement des mots fertilisant et épandages de leur utilisation habituelle et ce à des fins érotiques .Les verts par la voix de plus en plus inaudible de leur porte parole tinrent à rappeler leur opposition ferme et inébranlable à l’épandage de fertilisants dans quelque domaine que ce fût .Il proposèrent ,  nébulisation de matière garantie sans OGM . Le gouvernement opposa une fin de non recevoir , la matière ne pouvant désigner qu’une et une seule chose , justement ce dont personne ne voulait parler.

Pendant ce temps  et malgré la persistance des averses de matière, il  y eut des tentatives d’exploitation commerciale du phénomène .On mit au point un chasse-matière destiné à rouvrir les routes à la circulation . L’industrie du prêt-à porter lança rapidement sur le marché un manteau anti-matière traité à la vaseline afin de faciliter l’écoulement du flux et qui, dans sa coupe , n’était pas sans rappeler  un préservatif géant auquel on aurait adjoint des manches et dans lequel on aurait pratiqué une ouverture protégée par un filtre à la hauteur du nez et de la bouche. C’est dans cet accoutrement que l’on put voir le premier ministre venir apporter son soutien aux employés inquiets d’une banque de fertilisant dont les stocks avaient été emportés par des flots bouillonnants de matière . Sur le court trajet le menant du bâtiment dévasté à sa voiture  , il distribua des coups de pieds furieux dans l’océan laiteux .

Et puis il y eut le discours du président . Gégé et moi nous éprouvâmes un choc en voyant apparaître celui dont tous nous attendions le salut . Mon ami fut secoué par son fameux rire tandis que j’éclatais en sanglots déchirants . Le leader maximo arborait une charlotte ridiculement grande alors que le haut du corps disparaissait dans un sac poubelle bleu dans lequel on avait pratiqué une ouverture afin d’y faire passer la tête. Le commentateur expliqua que le président avait adopté cette étrange tenue après que le chef des services secrets lui eût confié craindre des fuites. Je reproduis ici, de mémoire, ce discours aussi bref qu’édifiant.

-         Quoi ? Hein ? C’est à moi ? La julienne ça va ? Et l’imperméable pas trop brillant ? Ne faudrait-il pas le maquiller ? Bon , j’y vais alors…

Mes chers concitoyens ,

Ah , au courrant des jours écoulés , ah, vous avez pu constater , ah , des écoulements mystérieusement liquides et ,ah, blanchâtres……. (grands mouvements des bras comme ferait une homme qui se noie) dans tout le pays. (Un conseiller lui murmure quelque chose à l’oreille) Ah bon ! Dans le reste du monde aussi ? Saperlipopette ! Mais il faut faire quelque chose , bon sang ! Envoyez leur donc BHL , au moins il nous fichera la paix ici ! Quoi ? A l’antenne ? Ah , oui…Ah , le beurre me gave …qu’est-ce que …je n’arrive pas à lire…pardon ! L’heure est grave mais dans l’adversité qui nous , ah, submerge, je sais que chaque , ah ,  membre de notre communauté saura faire preuve de, ah ,  souplesse afin de ménager une place à son voisin . Certains (papillonnement de la main droite) voudraient nous faire croire que la , ah , matière (mouvement des bras du haut vers le bas) qui tombe du ciel est du…

Nous  n’entendîmes jamais ce que certains voulaient nous faire croire car le courrant fut coupé , nous plongeant dans la plus totale des obscurités .

 

Commentaires

Toute votre histoire m'amuse beaucoup. J'espère pouvoir lire la suite pendant mon déplacement. Merci.

Écrit par : Maola | 10 octobre 2004

Merci à vous!

Écrit par : Manutara | 10 octobre 2004

Les commentaires sont fermés.