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09 octobre 2004

La matière

Ce rire ,  déplacé certes ,  fut probablement le dernier que je me souvienne avoir consciemment proféré . Après nous être lavés sans réussir à totalement éliminer l’odeur entêtante qui pendant des années devait me poursuivre et ne constatant aucune accalmie sur le front des intempéries , nous allumâmes la télévision , ultime refuge de la victime en quête d’information . Ce que nous avions pris pour un phénomène ponctuel s’avéra être une catastrophe nationale , plus que cela même , universelle ! Les envoyés spéciaux se succédaient aux quatre coins du monde , pour rapporter la même générale désolation . Urbi et orbi , un déluge de substance visqueuse s’était abattu sur une humanité désorientée , causant une succession de catastrophes , inondations , accidents routiers, ferroviaires et aériens , récoltes détruites , ponts arrachés , usines arrêtées , centrales nucléaires surchauffées ! Certains journalistes portaient encore les stigmates de leurs démêlées avec les éléments : cheveux collés , costumes tâchés , voix pâteuse. Des scientifiques ,  hâtivement rebaptisés spécialistes de l’inexpliqué , assuraient que le phénomène ne pouvait trouver son origine que dans la haute stratosphère , certains avançant une inversion des courants aériens , d’autres un changement brutal dans l’inclinaison de la terre sur son axe , d’autres encore une libération de forces cosmiques due au rapprochement de  planètes aux noms imprononçables . Certains, mais ils furent rares, les plus intelligents sans doute , avouèrent ne rien y comprendre . Les visages rassurants des vedettes de l’écran , petit et grand , vinrent nous encourager à donner notre sang . Les faciès grimaçants des ténors de la politique nous assurèrent de leur solidarité . Quelques badauds dégoulinants bavèrent quelques vagues lieux communs , ça devait bien arriver un jour avec leurs bombes et leur fusées , y a plus de saisons , faut que ça cesse , que fait le gouvernement , c’est toujours les pauvres qui trinquent…Inquiets quant au devenir de nos familles respectives, nous tentâmes désespérément d’établir un contact téléphonique avec cet Eden où nos épouses avaient décidé de fuir , à l’instar de ces cohortes de vacanciers, véritables réfugiés jetés sur les routes de l’ennui . Mais la ligne montrait de clairs signes d’engorgement. Nous nous penchâmes alors sur cette petite lucarne, devenue notre seul lien avec le monde extérieur, jusqu’à une heure avancée de la nuit , tels ces angoissés essayant de décrypter leur avenir dans la lecture des tarots ou l’observation d’une boule de cristal . Puis nous allâmes nous coucher , bercés par le clapotement lancinant de l’averse . Le lendemain , premier indice des tourments à venir , les robinets sollicités en vain pour nos ablutions matinales , déversèrent un maigre filet d’eau saumâtre et fétide avant de se tarir tout à fait . Je pensai avec soulagement à mes caves abritant des hectolitres de crus millésimés et quelques caisses d’eau minérale . Un rapide coup d’œil par les fenêtres  suffit pour nous assurer que le déversement continuait dans sa cauchemardesque réalité . L’heure du réveil n’avait point encore sonné ! Sur les ondes l’affolement de la veille s’était mué en une fièvre analytique destinée à nous persuader que l’être et le paraître ne pouvaient , ne devaient, en un même temps  se trouver conjugués . Oui cela avait l’apparence du sperme , oui cela en avait le goût et l’odeur , mais non , mille fois non cela ne pouvait tout simplement pas en être . La science se faisait fort , dans les jours à venir de convaincre jusqu’au plus récalcitrant . Pour pouvoir décrire un objet , il faut d’abord le nommer . La Matière était née .Je ne sais ce qu’il se passa dans les autres parties du monde , mais chez nous c’est ainsi que l’on procéda . On ne pouvait nier le problème , mais on pouvait refuser de l’identifier . L’affubler d’un pseudonyme courrant pour ne pas dire vulgaire le démystifiait aux yeux du commun. Dire que l’humanité se noyait sous des trombes de foutre , voilà qui eût fait perdre l’esprit à plus d’un ! Mais prétendre assister à un déversement de matière , voilà qui permettait de diluer le poison , ne le rendant pas moins mortel, tout juste moins effrayant ! Prenez un aveugle qui s’apprête à traverser une rue encombrée de voitures . Vous vous précipitez , le saisissez par le bras et le conduisez sain et sauf sur l’autre rive . Mais si c’est un mal voyant , vous vous dites, il voit , mal certes, mais il voit et vous le laissez se faire écraser au bout de quelques mètres , réalisant alors ,mais un peu tard, qu’en fait ce malheureux était aveugle !

Dans les jours qui suivirent , les pouvoirs publics dépensèrent une énergie considérable pour reformuler la menace .

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