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30 septembre 2004

Pour un ravioli de trop

J’avais , l’autre jour, essayé de faire un inventaire sommaire de toutes les peurs dont notre société est confite . Il y en avait une qui m’avait échappé . Je viens de regarder un reportage  sur RFO et j’ai bien fait ! Oh oui , sans quoi , moi qui suis un grand amateur de cuisine chinoise, j’aurais continué à me gaver de manière totalement inconsciente de redoutables , de sournois , d’immondes raviolis chinois .Enfin je parle des contrefaçons . Pour les montres , il y a les vraies fabriquées en extrême orient et assemblées en Europe et les fausses fabriquées en Europe et assemblées en …enfin non , je crois que c’est l’inverse …..je ne sais plus trop , mais au niveau des prix , pas de souci , les vraies son beaucoup plus chères que les fausses , c’est même l’unique manière de les distinguer ! Pour les raviolis c’est la même chose mais ça fonctionne dans l’autre sens . Il y a les vrais raviolis fabriqués en Chine et les faux assemblés en France. C’est simple à reconnaître , les vrais sont dans un emballage où tout est marqué en mandarin et où l’on ne comprend rien et les faux dans un sac poubelle bleu traité aux insecticides et là on comprend tout de suite qu’il il y a quelque chose de pourri au royaume du ravioli .Mais suivons les vaillants défenseurs de l’ordre républicain sur le terrain . Il y a là une demi-douzaine de policiers en planque devant un immeuble ,dans un sous-marin . Brusquement , c’est l’effervescence .

-         Regardez , c’est lui , il doit avoir la marchandise dans son sac .

Un petit homme d’origine asiatique , pas une brute patibulaire mais un bon père de famille , se perd dans les rues, un sac bien rempli sur le dos . Il s’arrête dans plusieurs supermarchés et chaque fois , c’est un sac bleu qui change de mains . . La filature continue et finalement , c’est le retour au petit appartement . Les policiers interviennent et c’est tout le réseau qui tombe. Le père , la mère, les enfants , la belle-mère qui essaye de sauver en douce quelques crevettes, les cousins , les cousines.  D’autres fonctionnaires d’autres services se joignent aux premiers . Une petite dame au bord de la syncope exhibe des bassines de raviolis contrefaits sur lesquels  elle verse du white spirit, vous comprenez sinon , ils sont capables de les vendre  ! Et ça s’extasie devant la crasse des lieux , ça mesure la graisse sur le plancher , compte les cafards , renifle et plisse le nez . Georges vient voir , il y a des crevettes dans la baignoire , allez , encore un petit coup de white spirit . En catimini ,mais en gros plan, un des reporters s’empare de quelques raviolis à fin d’analyse.

Entre-temps on met la main sur un vétéran , rescapé du front des raviolis, un septuagénaire alerte . Passage en revue et en détail des symptômes de l’empoisonnement , couleur des urines,  odeur des selles . Compatissante et complaisante la journaliste lui montre les photos prises dans l’antre des raviotrafiquants .

-         Oh mais c’est pas Dieu possible des choses pareilles en France et à notre époque .Y a même un seau hygiénique sur l’évier ! Germaine , vient voir , allez dépêche-toi , non mais qu’est-ce qu’elle fou cette conne ! Ah enfin ! Regarde la merde que j’ai bouffée , pas étonnant si j’ai eu la chiasse , même qu’à la fin c’était plus que…

La journaliste essaie d’endiguer le flot de propos scatologiques en demandant son opinion à Germaine. La petite dame minaude , prend une photo , la repose , émet un couinement dégoutté .

-         Oh , ben , ça alors !

 Georges s’envoie un petit coup de gnôle.

A la fin du reportage , on informe le téléspectateur devenu raviolophobe que les analyses n’ont relevé aucun niveau alarmant de contamination bactérienne dans les raviolis trouvés sur le lieu du crime . Fermez le ban , une nouvelle peur injustifiée est née !

 

 

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28 septembre 2004

Ouragan sur le Rhône

Je regardai les tours du château d’Yvoire défiler à tribord . Mon enfance , les filets de perche du dimanche, les tables sous les platanes , les  serveuses qui s’appelaient toutes Marie-Pierre ou Marie- France .

La plus-part des touristes étaient descendus au pont inférieur pour déjeuner. Un nuage de goélands et de mouettes rieuses suivaient le navire dans l’espoir de voir un passager leur jeter quelque nourriture . L’air était doux . J’étais heureux . Je hochai stupidement le tête , un sourire béat au lèvres . Clay prit cela pour un encouragement.

-         Creasy , no ?

-         C’est l’or qui nous avait rendu fou . On aurait probablement fini par s’entretuer. Tu as bien fait de mourir avant . Ca m’a ouvert les yeux !

-         Mourir ? Tu veux dire disparaître ! Me perdre dans la nature ! Une renaissance plutôt qu’une mort !

-         Non mourir !

Clay se tortilla inconfortablement sur son siège . Il avait la gorge sèche , un serveur passa , il lui fit signe, mais une fois de plus l’autre l’ignora . Désireux d’éviter tout nouvel esclandre , je passai la commande au bar et revint avec le verre de whisky que je posai à coté du premier , intact, dans lequel la glace achevait de fondre. Clay se mit à rire nerveusement.

-         Quand tu prétends que je suis mort ,c’est une manière de dire que je n’existe plus pour toi , je suppose ?

-         Ni pour moi , ni pour les autres . Tu es tout simplement parti en fumée quelque-part dans la cordillère , il y a quinze ans au Costa Rica . Ils ont érigé une belle stèle  en mémoire de toutes les victimes , ton nom y figure . J’y suis retourné , il y a quelques années . Deux jours de marche . J’avais emporté toutes tes cassettes de Flamenco et je les ai enterrées à proximité de la fosse commune où vos membres déchiquetés ont été ensevelis .Un bel endroit !

-         D’accord , mais tout ça je te l’ai expliqué , j’avais donné mon coupon , n’ai pas pu le récupérer et ils ont cru…

-         Non , mon ami , c’est moi qui ai cru . Tu penses bien que j’ai fait mon enquête. Je ne voulais pas accepter ta mort , alors je me suis accroché au moindre espoir.  Et si tu n’étais pas monté dans cet avion ?Tu devenais alors un traître , mais un traître …vivant ! A l’aéroport le chef d’escale se souvenait bien de toi,  un grand rouquin ,  il pensait t’avoir vu monter à bord,  mais n’aurait pu le jurer sur la Vierge . Tu te rappelles comme ils sont ! J’ai pensé que les seuls à pouvoir témoigner de ta présence auraient été les autres passagers , mais comme ils étaient tous morts…Et , puis j’ai eu une idée. J’ai repensé à mon premier vol et à ma voisine chanteuse . J’ai loué une voiture et me suis rendu à coto 13 , la grande exploitation bananière . J’ai parlé avec un contremaître et lui ai demandé si le jour de la catastrophe un membre du personnel était revenu de San José via Golfito .Au début il ne se souvenait plus, avait autre chose à faire et puis, quelques billets lui ont rendu la mémoire . Bien sur , un certain Ramon était revenu ce jour là , même qu’il en avait fait toute une histoire ! Vous vous rendez compte , j’aurais pu y rester , ces pauvres gens tous vivants et quelques minutes plus-tard ,en miettes ! Ay,Madre de Dios ! Un grand rouquin ?……si , si ,si , ….claro que si,  devant moi…c’est ses yeux…..verts n’est-ce pas…ça se remarque , personne n’a les yeux verts par ici.

Voilà , je suis désolé…comme le crash est survenu après l’escale de coto 13 où tu n’es pas descendu , on t’aurait remarqué , tu es bien parti en fumée .

Clay se tournait en tous sens à la recherche d’une  improbable issue de secours .

-         Mais c’est ridicule , j’existe , ma maison , ma piscine , mes dollars existent…Mon cancer , tiens ça c’est du solide… !Enfin comment expliques-tu que…

-         Oh , c’est très simple . Regarde ! En première page en plus !

Je dépliai la Tribune de Genève que j’avais laissée sur la table et lui montrai un article surmonté de deux photos prises alors que nous étions encore jeunes . Le titre disait , sortie du dernier roman de S.B. , « Ouragan sur le Rhône », puis plus bas , hommage à un ami de jeunesse. Pendant que Clay essayait de déchiffrer péniblement le journal , je sortis de ma mallette un exemplaire de mon roman de mille cinq cent pages sur lequel figurait , en couverture , une photo de « L’île de feu ». Je tapotai affectueusement l’épais volume du plat de la main .

-         C’est vrai tout existe , mais uniquement là-dedans. Ca fait quinze ans que tu m’accompagnes tous les jours et en achevant d’écrire cet interminable livre je peux enfin te laisser partir en paix . Tu vois , tu étais venu m’offrir de l’argent et c’est moi qui te rends ta liberté !

Le bateau s’approchait de Nyon où une nouvelle fournée de japonais attendait sur le quai pour embarquer. Brusquement je fus lassé de cette promenade . Je décidai de rentrer à Genève en taxi . Je me levai , ramassai mes affaires et une dernière fois me retournai . Sur la table , deux verres de whisky , intacts, dans lesquels la glace achevait de fondre .

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27 septembre 2004

Sexe et mensonges

 

-         Tu ne me dis rien ?

Clay transpirait de plus en plus . Visiblement il avait mal évalué ma réaction après toutes ces années . Peut-être s’attendait-il à ce que je tombe dans ses bras ou qu’au contraire je lui colle mon poing sur la figure . Au lieu de cela , il n’y avait qu’une indifférence polie de ma part . L’amertume , l’indignation, l’incompréhension , j’avais déjà largement eu le temps de les digérer depuis la réception de son énigmatique courrier , là-bas à l’autre bout du monde. Il tenta vainement d’attirer l’attention d’un serveur . Mais celui-ci passa devant lui sans le regarder . D’un bon Clay fut debout et se lança à sa poursuite , le saisissant par l’épaule en lui faisant faire demi-tour . Le garçon lui jeta un regard outré d’abord , effrayé ensuite . La voix tremblant de rage ,Clay me demanda ce que je voulais , un Perrier , lui se commanda un whisky sur glace . Il revint s’asseoir en torturant son mouchoir au creux de ses mains .

-         Tu ne bois plus ?

-         Seulement avec des amis !

Il accusa le coup en palissant . Brusquement , il se plia en deux , défiguré par une grimace douloureuse .

-         Un problème ?

-         Non , non , c’est rien…voilà , c’est déjà passé !

-         Alors ? Comment…. ?

Il me regarda avec reconnaissance , tel un gamin auquel on donne enfin l’autorisation de raconter une bonne blague un peu salasse .

-         Tu as sûrement du te demander comment j’ai fait pour m’en tirer vivant , là-bas , dans  cet avion écrabouillé !

-         J’avoue que je m’étais tellement habitué à l’idée de ta mort que je ne me suis pas demandé comment, mais pourquoi !  Je suppose que tu vas me le dire .

-         Oh , c’est très simple , je ne suis jamais monté dans ce putain d’avion et…

-         Alors tu avais prémédité ton coup !

Ce fut à mon tour de perdre mon calme , je me levai à demi dans je ne sais quelle intention , mais il m’apaisa en levant les bras .

-         Du calme . Je n’ai rien prémédité . Les évènements se sont enchaînés….ça m’a complètement échappé des mains .

 

 

-         A dans deux jours Emiliano , quatorze heures , n’oublie pas !

-         Hasta luego , Don Clayton ! Que tenga un buen viaje!

 

Clay avait regardé la barque s’éloigner , puis  il avait saisi son sac lesté des vingt kilos d’or enveloppés dans  quelques vêtements et avait gravi quatre à quatre les marches  menant du ponton à l’Imperial . Il s’était assis à une table où il commanda une bière . L’idée de passer quarante huit heures dans une vraie ville le réjouit . C’était son cinquième voyage à la capitale où il avait déjà ses petites habitudes . Il regarda l’heure , midi dix , deux heures encore avant le départ de l’avion . En face de lui , une jeune femme achevait son déjeuner . Il la regarda en buvant sa bière au goulot et ne put empêcher un rot sonore de lui échapper . Il lança un skiouzeme désinvolte .L’autre redressa la tête et se perdit instantanément dans les yeux verts du jeune homme . Elle parlait un anglais guttural , s’appelait Griselda , avait vingt cinq ans et travaillait pour une agence de voyage de San José . L’idée de promouvoir la destination Golfito commençait à faire son chemin . Après tout il y avait de belles plages , des cocotiers et du soleil , tout ce que les gringos aimaient . Mais les hôtels…que horror ! Elle rit en détaillant l’inconfort des lieux pendant que Heidi , tapi derrière son bar ,  la contemplait avec l’aménité d’un Jivaro évaluant la taille de la tête de son ennemi . Clay s’était installé à sa table, alignant les bières et les bons mots . Quand Griselda comprit que ce jeune homme ,  américain et beau ,  était aussi chercheur d’or , elle n’eut plus qu’une pensée , l’avoir à elle. Mentalement elle le compara à son novio (fiancé) pas si nouveau que ça , une espèce de gratte papier quadragénaire aussi large que haut . Elle eut envie de se jeter su Clay , lui arracher ses vêtements et le chevaucher là , sur la table branlante au milieu des frites , du ketchup et du steak à peine entamé . Mais il y avait ce vieil homme désagréable qui les regardait avec un sourire lubrique . Justement il faisait un signe en direction de sa montre au guapito (beau gosse) , j’appelle un taxi ? La jeune fille interrogea Clay du regard , il lui répondit qu’il prenait l’avion . Pas de problème , elle aussi s’en allait , elle le déposerait à la piste . Elle monta chercher ses affaires , paya sa note et ils partirent tous les deux dans sa vieille Peugeot . A l’aéroport c’était la pagaille habituelle . La jeune fille regarda Clay tendre son billet au préposé dégoulinant et débordé . Elle se dit je le verrai là-bas , il m’a laissé le nom de son hôtel , mais c’est maintenant qu’elle le voulait . Alors elle le prit par le bras , pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? Dans cinq heures nous serons à San José et ce long trajet toute seule , quel ennui ! Il furent interrompus par l’arrivée tonitruante de l’avion. Ce fut la ruée . Brusquement Clay éprouva une grande fatigue à l’idée de se mélanger à cette foule hystérique. Il se tourna vers Griselda , un moment , puis essaya d’attirer l’attention du chef d’escale afin de récupérer le coupon de son billet . Mais l’autre était déjà engagé dans sa lutte inégale pour séparer les partants des arrivants . Clay maugréa bullshit et prit place à côté de sa nouvelle amie. Ils ne mirent pas cinq heures pour atteindre leur destination , mais douze ou quinze  , ils ne savaient plus très bien . Ils exploitèrent toutes les ressources que leur offrait la route en matière de points de vue et de chemin de traverses , inaugurant à chaque halte de nouvelles positions dans le confort spartiate de la vieille française au nom  évocateur d’une rigueur toute luthérienne . C’est au milieu de la nuit qu’ils pénétrèrent épuisés dans l’appartement de la jeune fille . Le lendemain , Clay fut réveillé par les cris de son amie . Elle lui agita un journal sous les yeux , mélangeant espagnol et anglais .Le jeune homme reconnu son nom  au milieu d’une quarantaine d’autres noms. Elle alluma ensuite la télévision . On n’y parlait que de la catastrophe . Suivaient des images insoutenables prises d’hélicoptère . D’abord Clay fut juste heureux d’être vivant . Puis il pensa à ses amis, à leur angoisse . Il se précipita sur le téléphone pour prévenir Heidi . Il commença à composer le numéro , mais Griselda lui prit le combiné des mains et raccrocha .

-         Qu’est-ce que tu fais ?

-         Je réfléchis , querido . C’est peut-être la chance de notre vie !

-         Comment….je ne comprends pas !

-         Tu m’as bien dit que tu transportais une grosse quantité d’or , mais que la mine ne t’appartenait pas ?

-         Oui , mais je ne vois pas…

-         Donc c’est l’or de ton patron ?

-         Voyons , le captain c’est un ami . Il me donne tout ce que je veux.

-         Combien , cent , deux cent , mille dollars de temps en temps ? Combien as-tu là ?

-         Un peu plus de vingt kilos.

Griselda se précipita sur le journal et consulta les cours du métal précieux .

-         Ca fait environ deux cent mille dollars ! Imagine ce qu’on nous pourrions faire avec une telle somme. D’abord quitter ce pays pour nous installer aux Etats-Unis et une fois là-bas…

Elle fit un geste vague de la main . Clay protesta mais sans conviction . Son instinct de joueur le poussait à accepter . Oh , il était bien conscient de l’ineptie d’une telle attitude . Cet argent le captain le lui aurait donné avec plaisir et la concession pouvait rapporter bien plus encore , mais l’idée d’être mort et de ne plus avoir de comptes à rendre à personne le séduisait . Enfin, pour lui la vie avait toujours été un jeu , alors…La vente de l’or au noir, à un vague parent de la jeune fille, leur rapporta plus que prévu. Quelques jours plus-tard , ils partaient tous les deux pour le Sud de la Californie . Ensuite leur existence avait pris la teinte sinistre d’un livre de comptes . Lui s’immergea dans la réussite pour noyer les remords qui ne tardèrent pas à faire surface une fois que les charmes de son amie se furent érodés et elle par appât du gain tout simplement . Un tel couple était condamné à ne jamais se séparer , dernier pont jeté vers le passé pour l’un , tremplin vers un futur brillant pour l’autre .

 

 

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26 septembre 2004

Le rendez-vous

C’était une de ces interminables journées de juillet , chaude , humide , immanquablement ponctuée par un orage aux pluies diluviennes en fin d’après-midi. De mon bureau je pouvais voir les jardiniers assis sur le cul à attendre que le temps passe et que la paye tombe en fin de journée . Il est vraiment great mon jardin , avec sa belle piscine aux eaux bleues et ma conne de femme en train de faire semblant de nager en laissant dans son sillage une traînée d’huile solaire . Ses deux copines , des lesbiennes , avaient leurs gros pifs liftés plongés dans leur whisky .Enfin , mon whisky devrais-je dire ! C’est moi Clayton Stitchwell qui ai trimé , escroqué , trompé, volé pour pouvoir me le payer ce condo à Palm Beach (Floride) . En prononçant ce nom , je me suis brusquement rappelé mon ami , le captain et son fichu bateau. Quand il disait beach on ne savait jamais s’il parlait d’une plage ou de putes avec son drôle d’accent ! C’était le bon temps ! Nous étions jeunes . On avait de grands principes !On se faisait de grandes illusions ! Dans le fond ,  cette grande bicoque air conditioned avec vue sur une autre grande bicoque pleine de voleurs comme moi , on dit businessmen , ça fait plus jet set , ce grand jardin où ces fainéants font crever des plantes dont je suis incapable de prononcer le nom , mon compte en banque à sept chiffres , est-ce que tout cela valait vraiment la peine ! Probablement pas même un cheveu de la tête du captain !

 Foutu cancer . C’est ma prostate . Elle a la taille d’un ballon de foot . Dans six mois je serai une momie enterrée dans un de ces magnifiques cimetières et ma femme sera encore là à se prélasser avec ses deux lesbiennes . Tiens, j’aurais du épouser une lesbienne . J’aurais fait des économies de prostate ! Voulait quand même m’opérer ce professeur Lichtenstein ou je ne sais quoi . Vous aurez de petits problèmes d’incontinence a-t-il tenu à préciser . Alors , je préfère crever que de me pisser dessus !

 Et puis ,  j’ai mis mon ordinateur en route et sans trop savoir ce que je faisais , j’ai recherché l’adresse du captain dans mon carnet . Oui , c’est un ami , plutôt une relation d’affaires , des amis je n’en ai plus , c’est Jack donc qui est allé passer une semaine en Polynésie et là il l’a rencontré . S’occupe de balader les touristes en montagne maintenant . Il lui a fait faire le tour de l’île à pied . J’imagine le gros Jack ! Deux jours à crapahuter . Il a du lui en faire voir le captain . C’était un bon marin mais un sacré marcheur aussi . M’a montré des photos de lui . N’a pas changé . Juste quelque chose dans le regard . On dirait qu’il n’est plus là !Jack m’a laissé un dépliant publicitaire . Il y avait l’adresse électronique du captain dessus . Je me suis connecté sur le net et j’ai envoyé ce stupide message .

«  Hello captain ,

I would like to talk to you after all these years .

Meet you in Geneva on the ship Rhone at noon , the first of august. “

Me suis rappelé que c’était la fête nationale suisse. J’étais sur que ça lui ferait plaisir au captain de revoir son pays ce jour là . Il y aurait un feu d’artifice ensuite sur la rade et on reparlerait du passé . On redeviendrait peut-être amis, qui sait ?

Puis ,  je lui ai transmis les coordonnées de son vol en première classe . Je lui ai également réservé une suite au Richemont . C’est mon hôtel quand je vais en Suisse…j’ai placé un peu d’argent là-bas ! Evidemment c’est moi qui ai tout payé !

J’ai appuyé sur send , en pensant que je faisais une grosse connerie , mais ça veut dire quoi, une connerie quand on n’a plus que quelques mois à vivre ?

La réponse est arrivée rapidement , au bout de quelques heures . Juste deux lettres , OK !

Le premier août, l’avion de la Swiss a atterri  à neuf heures à Cointrin (drôle de nom pour un aéroport !). Le temps de passer à l’hôtel pour me changer , le concierge m’a confirmé son arrivée la veille . Je n’ai pas voulu le déranger . De là je suis allé à la banque où j’ai retiré une grosse somme en liquide .Hé oui , dans ce pays ,   le jour de la fête nationale commémorant le serment prononcé sur les champs du Grütli, ciment  de la future confédération , ce jour  là donc, le liquide unificateur des générations présentes et à venir continue à couler à flots. C’est juste son aspect et sa consistance qui ont changé . Désormais il s’appelle Dollar et son flot ne peut être endigué !  Le directeur était dans ses petits souliers . Vous n’y pensez pas , mais c’est dangereux de transporter un tel paquet de pognon , enfin il n’a pas dit comme ça , il a parlé de huge amount , on aurait dit qu’il parlait le chinois avec son accent zurichois !Il a insisté pour que je prenne son pistolet , un Walter PPK .Bonne arme . Petite ,  légère , précise.  J’ai retiré le chargeur , vérifié le contenu et fait jouer la culasse pour voir si la chambre était vide . Avec tous ces étrangers , qu’il a précisé l’autre avec son balais dans le cul . J’ai éclaté de rire en pensant aux millions entassés dans ses coffres par toutes les nationalités de la terre . Le balais est devenu tout rouge et a bredouillé quelque chose où il était question d’étrangers plus étrangers que d’autres . A combien de centaines de milliers de dollars se situe la barre ?

 Ca allait être l’heure , je suis sorti avec une grosse boule dans la gorge , comme un gosse à son premier jour de classe .Il faisait beau et l’air était léger , pas comme chez moi , en Floride, où l’on a toujours l’impression de remonter à la nage le cours du temps . En prenant mon billet pour le tour du lac , je l’ai tout de suite reconnu . Il était assis sur l’upper deck et me tournait le dos . Il regardait en direction du pont du Mont-Blanc encombré de files de voitures et de hordes de piétons . J’ai marché sur la quai comme dans un rêve , avec une seule envie , m’enfuir ! Mais comme dans les rêves mes jambes refusèrent de faire ce que ma volonté réclamait à cris .La sirène du navire retentit et je fus derrière lui .

 

 

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25 septembre 2004

Moi, Emiliano Justino Villanueva Borquez

Le 16 aout 1989

 

 

Ca y est , le grand rouquin aux yeux verts est mort . Cramé , atomisé….reste plus rien de rien . Un malheur ! Pas pour moi remarquez ! Jamais pu le supporter ! On vous a fait croire que c’est lui qui m’a convaincu de m’engager dans cette histoire de mocosos locos . Excusez-moi,  faut que je crache….Non c’est pour l’autre , le patroncito que j’ai repris du service ! D’abord y parle l’espagnol comme un chrétien et ensuite il est fait comme nous , râblé et brun .Pis c’est lui qui risquait ses cojones dans cette histoire . Le Clayton , juste un pique-assiette , vu ça tout de suite . Buegnos diès Imiliano . Tout ce qu’il savait ânonner . Sale con , j’espère qu’il a souffert ! Je pisse sur ses cendres ! Et je vais à l’église tous les dimanches avec la senora et les chicos !…..Enfin presque ! Blasphème ? Moi je blasphème ? Qui m’a proposé dans sa langue de merde de voler le patroncito alors qu’il était à la capitale . On aurait mis un peu d’or à gauche tous les jours . Facile pour moi ! Les deux gringos sont incapables de faire la différence entre une pépite et un tas de merde ! Mais moi , Emiliano JustinoVillanueva Borquez , je ne suis pas un voleur . Ah bien sur , si l’autre m’avait proposé de tuer le patron à son retour de San José et de se partager la concession ensuite , là je ne dis pas….Mais voler , non ! C’est petit , mesquin . Un truc de gringo ! Enfin ,  c’est l’autre grand couillon qui a les tripes à l’air , là-bas , quelque part dans la sierra . Pas de survivants qu’ils ont dit sur Radio Tico. On était à la concession en train de prendre le frais avec le patroncito quand ils ont interrompu ma radionovela favorite « Las faldas de la tia Julia » . « Nous annonçons la disparition du vol de la LACSA entre Golfito et San José .Les communications ont été interrompues entre la tour et le DC3 à 1530 , heure locale. Selon toute probabilité il s’est écrasé dans la cordillère. Les espoirs de retrouver des survivants sont hélas , très faibles ! » Moi j’ai tout de suite pensé à l’or que l’autre emportait . Vingt kilos ! La production de deux mois ! Mais le patron il s’en foutait de l’or ! Il s’est mis à chialer comme un gamin et puis il est parti en courrant dans la forêt . Madre de Dios ! J’ai du cavaler après lui en pleine nuit ! A mon âge ! C’est pas vrai qu’il répétait ! Et moi , putain vingt kilos !Il a fallu partir et tout laisser en plan ! Comme si ça pouvait changer quelque chose ! Mais non , l’autre voulait organiser une expédition . On a débarqué à l’Impérial vers trois heures du matin . Quel raffut il a fait le petit ! Quel scandale ! Les putes sur le palier , les clients qui râlaient , Heidi qui a du rouvrir le bar pour calmer tout le monde . On a fait boire le patroncito, du rhum avec du citron . Il a fini par s’endormir . Ce sont les putes qui l’ont couché .Mais le lendemain c’était reparti . Il s’est démené dans tous les sens . Donnez-moi un hélicoptère , une voiture , un cheval …et puis tant pis je partirai à pieds.  Faisait peine à voir !Et puis y a eu les images à la télévision . Prises d’hélicoptère . Des débris calcinés partout . Des corps déchiquetés répandus sur plusieurs centaines de mètres au milieu des rochers . Même cette tête de mule a bien du reconnaître que personne n’avait pu survivre après un pareil choc . Il s’est laissé tomber sur une chaise et m’a dit , tu sais ce pilote c’était un dieu , si l’avion s’est crashé c’est sûrement la mécanique qui a lâché , mais je suis sur que jusqu’au bout il a du lutter . C’est vrai que c’est rageant . Ils étaient à dix minutes de l’aéroport . Mais c’est la vie que je lui ai dit . Certains meurent d’autre continuent à vivre . Il a fait oui de la tête et plus personne ne l’a entendu proférer un son pendant deux mois .Il est retourné vivre sur son voilier . C’est l’indien , Ernesto , qui s’est occupé du patron ensuite . Comme lui non plus je ne l’ai jamais entendu articuler un son , tu parles si c’était gai !Les corps des victimes ont été enterrés sur place par l’équipe des secouristes . Impossible de les identifier . Z’ont fait une jolie stèle avec tous leurs noms .

Et la concession ? Il en avait plus rien à foutre ! Caramba , j’ai des gosses à nourrir ! Et puis les pluies se sont mises à tomber . De toutes façons , on ne pouvait plus rien faire. J’ai mis de l’ordre là-bas et si Dieu veut quand le patroncito ira mieux….

 

 

Le 09 aout 2004 

 

 

Quinze ans déjà ! Ce  soir en revenant de l’Imperial Club , je suis tombé sur ces notes prises il y a  si longtemps . J’étais pauvre alors . Aujourd’hui , je suis riche . Partout on m’appelle Don Emiliano . Riche et vieux ! Mes doigts rongés par les rhumatismes m’obéissent avec peine tandis que j’écris ces mots .

 Je ferme les yeux et je le revois sur le pont de son bateau . Il était maigre et beau comme une toile du Gréco ( j’ai eu l’occasion de voyager et de me cultiver) . Il m’a tendu les papiers de la concession et m’a dit , elle est à toi , sois heureux !Je l’ai regardé , puis j’ai crié , juré , supplié,  insulté ….mais je lisais dans ses yeux qu’il était déjà parti . Où ? Vas savoir ! Alors j’ai fini par accepter , parce qu’il y a des offres qu’on ne peut refuser et ce sont sans doute celles qui nous blessent le plus ! On s’est serré la main et ce fut la dernière fois que je le vis . Un matin « l’île de feu » avait disparu . J’ai entendu parler de lui et de son indien par des pêcheurs de requins . Le patroncito avait mouillé son voilier à l’île Coco à mi-chemin du Costa Rica et des Galápagos . Ce qu’il fichait là-bas ? Mystère ! Depuis plus rien. Moi , vous l’avez deviné , j’ai continué à tirer de l’or de cette maudite rivière . Des montagnes d’or ! Bordel ! Ah , ça fait du bien de jurer . Devant la senora , je n’ose plus . Il paraît que nous sommes des gens bien maintenant !

 J’avais fini par les oublier tous les deux lorsque ce soir je suis tombé sur un journal vieux d’une semaine , sans doute laissé là par un touriste suisse . C’est que l’Imperial a été totalement reconstruit . C’est devenu un hôtel quatre étoiles maintenant ! C’est là que nous , les richards , avons fondé un club où nous nous réunissons tous les mois pour nous ennuyer entre nous . En première page , le Clayton et le jeune patron , réunis une dernière fois .

 

 

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24 septembre 2004

Le vol

A peine eus-je pénétré à l’intérieur de l ‘appareil  , un mécanicien en bleu de travail crasseux ferma la porte et se dirigea vers le cockpit en enjambant les sacs et les valises qui jonchaient le couloir au plancher de tôle nue .Je repérai un siège vide dans la première rangée , derrière le poste de pilotage à la porte restée ouverte . Je m’efforçai de remonter la pente en feignant d’ignorer les dizaines de regards que j’imaginais posés sur mon sac à dos dont le contenu me tirait les épaules vers l’arrière . Le DC 3 est en effet équipé d’une roulette de queue , ce qui, à l’arrêt , lui donne ce drôle d’aspect de cheval cabré perpétuellement occupé à se débarrasser de ses passagers . Je me laissai tomber dans le fauteuil au dossier troué , assailli immédiatement par une forte odeur de transpiration laissée par plusieurs générations de passagers terrorisés . Ma voisine , une frêle sexagénaire  vêtue de noir , m’adressa un sourire timide . Je reportai ensuite mon attention vers le cockpit et ses trois occupants . Les deux pilotes semblaient droit sortis d’une bande dessinée de Tardi . Le commandant , un homme corpulent d’une cinquantaine d’année à l’abondante chevelure de jais impitoyablement noyée dans des flots de brillantine ondulante , arborait un air impassible et blasé renforcé par de petites lunettes de soleil rondes .

Le copilote , plus jeune , était grand et maigre et sa tête en forme d’ogive surmontée de trois ou quatre cheveux amoureusement jetés entre les deux rives de sa calvitie .   Mais ce fut son expression qui me frappa . Jusque là il était resté immobile dans le siège de droite , l’arrière du crâne calé sur l’appuie-tête  . Le mécanicien agenouillé entre eux , occupé à serrer un objet que son corps me cachait, lui toucha le bras . L’autre sursauta , baissa les yeux , puis regarda les passagers et là je vis son regard chargé d’une terreur abjecte.  Oui , ce gars là crevait de trouille ! Il s’adressa ensuite au commandant en désignant une petite flaque qui s’allongeait entre les jambes du mécanicien et menaçait d ’envahir la cabine .  Ecartant l’hypothèse d’une incontinence nerveuse j’arrivai à la conclusion de l’existence d’une fuite d’huile dans le système hydraulique , supposition confirmée lorsque la nappe à la couleur rosâtre se fraya sournoisement un chemin sous mon fauteuil . Le mécano donna un quart de tour supplémentaire à un raccord  évanescent reliant deux tuyaux mollement lovés sous le siège du pilote . Il défit la serviette éponge passée autour de son cou , s’essuya le visage puis s’efforça d’assécher le plancher . Il attendit un instant , parut satisfait et haussa les épaules , mouvement qui se répercuta immédiatement chez les deux autres membres d’équipage, énergique chez le pilote , résigné chez le second . Le commandant leva son pouce par le hublot ouvert et abaissa les deux leviers des gaz . L’avion se mit à rouler doucement  vers le bout de la piste qui me parut ridiculement courte . Arrivé au terme du ruban asphalté , il franchit quelques mètres sur le gazon , puis se mit dans l’axe . Les deux pilotes appuyèrent sur les freins situés au bout des palonniers , puis entreprirent une check-list à la force du poignet . En effet, ils donnèrent du poing sur tous les manomètres ce qui ,après tout ,était une méthode comme une autre pour vérifier leur fiabilité . Chacun sortit la tête de son côté pour constater , c’est ce que j’ai supposé , que les moteurs n’étaient pas en feu, puis il fermèrent leurs fenêtres et commencèrent le point fixe , volets à quinze degrés , gaz à fond . Il y eut plusieurs explosions sèches et un nuage de fumée blanche avant que les moteurs ne prissent tous leurs tours , ce qui au vu de leur âge n’avait rien d’étonnant .A cet instant , la cacophonie engendrée par les passagers hurlant pour surmonter le vacarme des moteurs cessa . Il n’y eut plus que le bruit des pistons . Tous se signèrent et à l’instant précis où le commandant lâchait les freins , ma voisine , si calme jusque là, se mit à chanter d’une voix de tête aigrelette :

-         Aveee , aveeee ……aveee Mariaaaaa !

Au début je n’y prêtais guère attention , bien trop préoccupé par le manque de fougue avec lequel l’appareil attaquait sa tentative d’évasion de l’attraction terrestre . Normalement au décollage , les passagers sont écrasés dans leurs sièges par la poussée . Là , non . L’appareil se mit nonchalamment à cahoter sur la piste . Comble de l’horreur : un groupe d’enfants accompagna un bon moment le Golfito express dans sa course ! Ce n’est que vers le milieu de la piste que le commandant poussa légèrement le manche et que la queue de l’avion se souleva et au dernier centimètre du dernier mètre que les deux roues quittèrent péniblement le sol , frôlant les toits des masures de Golfito . Pendant ce temps , l’Ave Maria de ma voisine était allé crescendo , sans doute synchronisé sur le speedomètre . J’ai encore aujourd’hui l’impression que ce fut la voix de cette dame qui nous soutint en l’air . L’avion monta un peu , vraiment un tout petit peu et se stabilisa à trois cent pieds cap au Nord-Ouest en suivant la route sur laquelle nous pouvions admirer par les hublots , véritables baies vitrées , les automobiles et la couleur des yeux de leurs passagers . Pourquoi , l’avion ne grimpait-il pas ? Mystère !

 Mais qu’est-ce ? Mais oui …. il descend ! Et l’autre qui recommence à brailler ! Quoi ! Que hurle le copilote ? Rien compris ? Juste platanes . Bon sang s’il continue à descendre on va s’en bouffer un de platane ! Merde….il n’y a que des bananiers en-dessous ! Ca n’a pas l’air de rigoler dans le poste de pilotage ! Mince , on est bas , bas , bien trop bas …. ! Avertisseur de décrochage , c’est foutu . Aveeee, aveeee……aveeeeee Mariaaaaa !

A l’instant de l’impact ,la plantation de bananiers se transforma en une longue piste en gazon ou l’avion se posa en douceur sans une secousse . L’escale , c’est ma voisine qui me l’apprit , s’appelait Coto 13 , une grande plantation de platanos (bananes) . Des hommes attendaient sous une cahute en tôle , machette au côté, comme on attend le bus . Dix minutes d’arrêt et c’était reparti . Cette fois l’avion prit de l’altitude en volant au-dessus du Pacifique. Six mille pieds selon l’altimètre au verre fendu . C’était déjà mieux mais encore insuffisant pour franchir la cordillère nous barrant le passage vers San José . Après une demi-heure relativement calme , le régime des moteurs augmenta légèrement tandis que le pilote mettait le cap sur la barrière apparemment infranchissable. Les vingt minutes qui suivirent restent à tout jamais gravées dans ma mémoire . Peur et admiration étroitement se mêlèrent . Le commandant utilisa les maigres ressources de son appareil en bout de course et tous les accidents de terrain pour nous mener à bon port . Les sommets arrondis s’approchaient lorsque brusquement il piqua sur un col tandis que les arbres des versants opposés défilaient à notre hauteur , puis il plongea dans une vallée où un hameau était niché . Nous pûmes voir des enfants courir sur la grande prairie et nous faire signe . Nous leur répondîmes et je suis sur qu’ils virent nos visages terrifiés collés aux hublots . Et ce fut un autre col et une nouvelle vallée . Le corps massif du pilote soudé au siège devint partie intégrante du DC3 , ses bras les ailes, ses mains les moteurs .Arêtes rocheuses, cascades vertigineuses , forêts impénétrables noyées par instants dans une brume épaisse se succédaient de tous côtés , sans que jamais nous  puissions jurer être encore en l’air .Nous ne volions pas au-dessus des montagnes mais en leur sein . Le copilote ne touchait pas aux commandes, se contentant de maintenir les manettes des gaz poussées à fond en avant .Un versant au soleil et c’était quelques mètres gagnés vers le haut . Je compris alors que j’avais le privilège de me trouver en présence d’un de ces as de l’aviation  , qui ,sans aucun instrument de navigation, réinventait tous les jours son art ! Un dernier col et la capitale s’étendit à nos pieds.

Tandis qu’il roulait sur le superbe tarmac de l’aéroport international , vilain petit canard au milieu des jets rutilants , j’eus une pensée émue pour ce vieux tacot qui tous les jours récoltait hommes et marchandises dans les coins les plus inaccessibles du pays .

 

 

 

 

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23 septembre 2004

Golfito Express

Je crois que nous sommes tous morts ce jour là , lorsque , les yeux exorbités , Emiliano  nous désigna ces quelques paillettes dorées . Je pus voir dans le regard de mes compagnons s’allumer une lueur mauvaise , une sorte d’aube triste sur une banlieue sinistre . Moi même , j’en suis sur ,je dus être infecté . Dans les mois qui suivirent , nous trouvâmes de l’or , beaucoup d’or ! C’en était fini de notre insouciance et de nos discussions décousues le soir, à la lueur du feu . Désormais nous avions un groupe électrogène dont le vacarme se répercutait au loin , le long du fleuve . Nous devînmes sourds aux mille bruits de la forêt et aveugles à sa monotone beauté . Le claquement des pistons remplaça le murmure de l’eau , le glissement du vent dans le feuillage des grands arbres , le glapissement des singes , le crissement des insectes . A la lueur crue des néons , nous pesions , comptions et recomptions , partagions, estimions, supputions, extrapolions  et surtout nous nous méfions de tout et de chacun . Aujourd’hui je me rends compte qu’en accédant à la richesse nous nous étions transformés en pauvres hères dont la laideur intérieure sourdait par tous les pores (peut-être devrais-je dire porcs) de notre peau . Nous qui vivions quasiment nus , nous nous engonçâmes dans de lourds vêtements afin d’y dissimuler les armes qui jamais ne nous quittaient  ! Désormais nous traînions derrière nous l’odeur rance de notre transpiration fermentée . Tous les quinze jours Clay ou moi nous nous rendions en ville avec notre moisson simplement glissée dans un sac à dos , laissant la garde du camp aux deux autres . De là nous prenions l’avion pour San José , la capitale . Une brève explication s’impose . A cette époque l’Etat Costa-Ricain détenait le monopole de l’achat d’or . El Banco Central avait ouvert une officine à Golfito dans le but d’éviter un long voyage aux chercheurs et toute tentation de vendre l’or à d’autres intermédiaires . D’un commun accord , pour empêcher que la nouvelle ne s’ébruitât , nous avions décidé de  vendre notre or directement  à l’organisme agréé dans la capitale où notre anonymat serait mieux préservé . Le montant de la transaction était directement versé sur un compte commun que nous ouvrîmes Clay et moi dans une banque locale .C’est à moi qu’échut la corvée du premier voyage .

Je faisais donc les cent pas au bord de la piste d’aviation défoncée où gens et marchandises s’entassaient , lorsque j’entendis le grondement sourd de ses moteurs . Ainsi , c’était lui , celui que tout le monde appelait avec affection et un rien de dérision le « Golfito Express ». Un vieux DC3 passa au dessus de nous , fit un interminable demi-tour et se posa en rebondissant  sur l’asphalte surchauffée .Les roues en touchant le sol émirent un couinement aigu . Le « terminal » , une bicoque de planche qui ne pouvait contenir plus de deux personnes à la fois ,  était situé en bout de piste. Le pilote arrêta l’avion en face de nous et lui fit faire demi-tour dans le rugissement des vieux moteurs . Des ballots atteints par le souffle s’envolèrent , les jupes des dames se soulevèrent et des enfants se mirent à hurler . Le chef d’escale , un petit gros à la moustache agressive ,  beugla des ordres que personne ne comprit . Les moteurs continuèrent à tourner pendant que les arrivants descendaient et les partants prenaient l’échelle d’assaut ,  brandissant devant eux leurs bagages comme autant de boucliers avec lesquels ils repoussaient vers l’intérieur ceux qui désespérément essayaient de sortir . Le chef d’escale dont le visage avait pris une inquiétante teinte violette , tirait sans ménagement les hommes par leurs chemises , les femmes par leurs jupes et les enfants par leurs oreilles afin de rétablir un semblant d’ordre . Des valises s’ouvrirent répandant leur maigre contenu sur le sol poussiéreux . Et moi , que mon éducation  helvétique empêchait de me mêler à la cohue , j’attendais ,une expression d’incrédulité horrifiée déformant mon visage d’habitude si placide.

Brusquement , le préposé qui avait réussi à extraire à peu près tous les passagers de l’avion pour y enfourner les partants , me remarqua , au garde-à-vous , avec ma ridicule carte d’embarquement dans la main . A petites enjambées ,il se précipita vers moi . J’étais dans la peau du premier de classe attendant un mot de félicitation de l’instituteur .Ce fut une bordée d’injures qui me récompensa .

-         Dis-donc toi le grand imbécile . Tu attends quoi ? Que je te porte dans l’avion ?

Blessé , je lui tendis ma carte qu’il déchira en petits morceaux avant de m’indiquer d’un mouvement rageur de la tête la porte de l’avion .

 

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22 septembre 2004

Le narguilé du polonais

Chercher de l’or est  très simple . En trouver est beaucoup plus compliqué ! C’est compliqué car il faut un bon équipement , il faut savoir distinguer les quelques paillettes dorées mélangées au magma alluvionnaire , ne pas avoir peur de se mouiller , ne pas craindre les centaines de bestioles qui hantent la forêt primaire et qui ont un pouvoir de nuisance inversement proportionnel à leur taille , mais surtout , il faut avoir de la chance , beaucoup de chance !

Quand nous eûmes remis le camp en état , renfloué la barge et réparé nos instruments de travail , nous essayâmes de comprendre comment tout cela fonctionnait . Le polonais avait ramené de Guyane des techniques d’exploitation inconnues des chercheurs locaux et ,à en juger par le degré d’indigence dans lequel il avait sombré , elles n’avaient pas du être très payantes ! La méthode était la suivante . La barge était amarrée en un point de la rivière , le compresseur relié à deux minces tuyaux munis de détendeurs , mis en route . Clay et moi dument équipés ,  nous nous immergions  ,  emportant chacun un tuyau d’un fort diamètre relié à une puissante pompe qui aspirait simplement le fond de la rivière . Emiliano réceptionnait les alluvions  tamisés dans une espèce de vibromasseur géant , filtrés , nettoyés et rejetés à l’eau pour la plus grande part . Au bout du compte il ne restait plus qu’une fine bouillie noirâtre et c’est là que l’œil d’Emiliano ,  formé par vingt années de prospection à la détection de la moindre parcelle d’or , entrait en fonction . Ce fut une fonction purement honorifique les trois premiers mois . Nous passions cinq à six heures par jour sous une eau  opaque où l’on ne pouvait seulement distinguer sa main devant le masque , et où ,  malgré nos grosses combinaisons, le froid finissait par nous paralyser . Nous travaillions généralement par moins de dix mètres de fond , ce qui nous évitait la corvée d’interminables paliers de décompression.  Le soir nous étions comme deux petits vieux ,tremblotants ,  épuisés et ridés . Emiliano , que nos efforts avaient fini par émouvoir et dans l’esprit duquel nous étions passés du rang de tontos à celui de pobres chicos , s’afférait , à la tombée de la nuit , à nous alimenter de conserves innommables et à nous réconforter en nous racontant d’abominables histoires de chercheurs se massacrant entre eux ou finissant par se suicider en avalant le mercure utilisé pour révéler la présence d’or dans la batée. Et puis il y avait ces incessantes nausées qui nous poursuivaient jusqu’au cœur de la nuit . Clay et moi, jusque là , nous pratiquions une plongée sportive principalement dédiée à l’observation de la faune sous-marine , avec de belles bouteilles d’air comprimé , dans les eaux limpides de la Caraïbe . Le problème de ces bouteilles , surtout quand on s’active sous l’eau , c’est qu’elles se vident vite et mettent un temps fou à être rechargées . Pour notre nouveau travail , nous utilisions donc ce qu’on appelle communément un narguilé , soit un compresseur à basse pression qui envoyait directement de l’air dans des tuyaux terminés par des détendeurs . Les avantages étaient évidents , de l’air à volonté et pas de bouteilles à recharger . Les principaux inconvénient : une liberté de mouvement restreinte et des problèmes de sécurité en cas de panne du moteur attelé au compresseur .Nous n’eûmes pas à souffrir de cette dernière complication car , je le répète ,  les fonds étaient faibles et nous étions tous les deux  bons apnéistes . Par contre le compresseur était d’un modèle courrant nullement étudié pour la plongée . Il utilisait donc une huile dont des particules finissaient toujours par se retrouver dans l’air comprimé . Sans conséquence quand il s’agit de gonfler une roue ou de faire fonctionner un outil pneumatique , cet inconvénient prenait des proportions gigantesques dans notre cas . L’ingestion de particules d’huile minérale nous aurait tout simplement envoyé ad patres . Nous palliâmes à cet inconvénient en remplaçant le lubrifiant recommandé par de la Johnson Baby Oil , destinée à calmer les bébés aux fesses irritées . Alors que j’en parle , je sens encore le goût âpre de cette huile dans la bouche . Nous en achetâmes des caisses entières , car en chauffant elle perdait rapidement son pouvoir lubrifiant. Evidemment tous les jours nous en avalions un peu dans l’air que nous respirions . Régulièrement nous remontions à la surface afin de vomir cette substance huileuse . Mais que diable , nous étions jeunes et cette vie avait fini par nous plaire ! La ruine menaçait , nous avions perdu chacun une dizaine de kilos , nous étions couverts de piqûres d’insectes , notre système digestif était en miettes , mais chacun avait fini par trouver ses marques et nous ne nous posions plus de questions .La découverte de l’or était même devenue secondaire , la quête seule importait . Nos visites en ville s’espacèrent et ne furent plus motivées que par l’acquisition de vivres , de pièces et de carburant. Clay et moi étions célibataires , rien ni personne ne nous réclamait en dehors de la concession . Quant à Emiliano , il était marié et père d’une dizaine d’enfants , ce qui constituait également un argument imparable quand il s’agissait d’éviter de se rendre en ville . Nous avions atteint un état d’indifférence à la fatigue , à la douleur  et à l’échec que je n’hésiterais pas à qualifier de bonheur ! C’est dans ce contexte d’idyllique austérité que survint le désastre : nous découvrîmes nos premiers grammes d’or !

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21 septembre 2004

Retour sur investissement

Ce que fut cette année passée sur la concession Mir (nom donné par le précédent propriétaire et qui aujourd’hui encore me donne des cauchemars) , je préfère ne pas me le rappeler . Du travail rien que du travail . Qu’on me pardonne, je suis un marin et non pas un terrien . Ors l’exploitation se situait en pleine forêt au bord d’une rivière au débit capricieux  que l’on remontait depuis le fond du golfe dans une grande barque à moteur.

 Nous avions laissé l’ « île de feu » mouillé en face de l’Imperial à la garde d’un jeune indien chiriqui , Ernesto, et j’achetai une lancha en aluminium équipé d’un moteur hors bord de quarante chevaux pour nos déplacements entre la concession et Golfito . Nous remîmes en état les installations ainsi que la minuscule habitation faite de contreplaqués et de tôles . Tout cela aurait bien entendu été impossible sans l’aide d’Emiliano , l’orpailleur que le polonais nous avait recommandé . C’était  un petit bonhomme d’une cinquantaine d’années à la longue figure sinistre barrée d’une moustache poivre et sel . La seule fois où je le vis rire ce fut lorsque je surgis au milieu de la nuit hors de mon lit de camp dans le plus simple appareil pour échapper aux avances d’une vipère fer de lance qui s’était confortablement lovée à mes pieds à la recherche sans doute d’un peu d’amour et de tendresse.

Emiliano , que tout le monde appelait el flaco , fut sans doute le premier à nous confirmer l’existence de la concession . Il se souvenait bien du polonais et de six cent dollars de salaires impayés  . El flaco fut également le premier d’une longue liste à nous traiter de « muchachos locos y romanticos » . De l’or , pour sur , il y en avait , partout même …sauf à cet endroit . J’eus la vision fort réaliste de trente mille dollars , en coupures de cent ,  jetés dans une cuvette de toilettes . C’était Emiliano qui venait simplement de tirer la chasse . De manière étonnante j’en fus soulagé . Les samedis , nous avions l’occasion de voir débarquer toute une faune de chercheurs d’or à l’Imperial . Là ils s’abrutissaient d’alcools , de filles et comme dans les romans de gare , dépensaient en une nuit les quelques grammes d’or péniblement collectés durant la semaine . Les chercheurs d’or de London ,  eux au moins avaient des chiens ! Ceux-là vivaient seuls , n’ayant conservé du meilleur ami de l’homme que les brefs grognements qu’ils échangeaient entre eux , perdus dans leur rêves de grandeur . Je n’avais nulle envie de leur ressembler.

Un soir , alors que nous dînions avec Emiliano , Heidi vint nous rejoindre et avec une discrétion amusée me demanda combien j’avais payé pour la concession . J’eus brusquement honte et mentis . J’avançai le chiffre de dix mille dollars . L’américain parti d’un interminable rire muet , tandis qu’el flaco nous foudroya Clay et moi de ses petits yeux d’épervier profondément enfoncés . Il leva un de ses longs doigt noueux au ciel et de sa voix cassée se lança dans une suite d’imprécations où il était question tout à la fois de mères et de leurs filles,  de pauvres et de riches , de l’agonie de la banane , de dos cassés , de cervelles vidées, de putains trompées , de culs torchés par des titres de propriété dument estampillés ,  de jeunes crétins sodomisés et surtout de dix mille dollars qui entre ses mains aux proportions dantesques se seraient transformés en instrument de salut . Ah,  fuir ! Quitter cet endroit !Aller aux Estados Unidos où l’on n’attendait que lui ! Enfin , bref tout ce bazar ne valait pas grand chose ! Pour nous achever l’homoncule nous annonça que « jamas de los jamas » , il ne travaillerait pour de pareils abrutis , c’est à dire nous . Il finit sa bière , se leva , fit un mouvement sec de la tête et s’éloigna avec une certaine dignité à peine teintée d’un début d’ébriété . Clay me fit un clin d’œil complice et se lança à sa poursuite . Je ne sais ce qu’ils se dirent , aucun ne parlant la langue de l’autre , mais Clay finissait toujours par obtenir ce qu’il voulait !

Une semaine plus-tard el flaco nous accompagnait après nous avoir extorqué un contrat de travail léonin . L’arrivée à la concession ? Oh Dieu ! Quelle arrivée et quelle concession ? Cette jungle n’avait ni début ni fin et la végétation avait depuis longtemps reconquis le moindre pouce carré de terrain défriché par le polonais , ne laissant deviner sous cet amas végétal que la carcasse rongée d’une cabane et les restes putréfiés  d’outils divers, pauvres choses disparues avant que d’avoir pu servir . Sur le bord de la rivière ,  une plate-forme à demi immergée abritait sous un toit de tôle effondré un tami vibrant privé de tout ressort , un compresseur basse pression déprimé ,  et une pompe éventrée destinée à alimenter une suceuse épuisée . Sans entrain , nous débarquâmes notre tonne de vivres , de pièces détachées et de matériaux divers sélectionnés par la main experte à l’index  vengeur d’Emiliano. Pendant un mois nous vécûmes sous la tente , débroussant , reconstruisant , réparant ,  avec de fréquentes rotations à Golfito en quête d’improbables boulons , d’introuvables écrous ou d’indéchiffrables références se rapportant à une pièce dont le dernier modèle avait été fabriqué en un pays lointain à une époque révolue où Adolphe courrait en Lederhose derrière une Eva effarouchée agrippée aux pans de sa robe à carreaux . Je réalisai à cet instant que l’entrepreneur est tel un joueur . S’il y a bien une mise plancher , il n’y a pas de plafond . Plus on s’entête à vouloir gagner de l’argent et plus on en dépense en quête d’un fol espoir , le retour sur investissement !

 

 

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20 septembre 2004

L'hôtel Imperial

En préambule , je tiens à remercier les quelques lecteurs qui me font l’amitié de me lire régulièrement . Un commentaire posté hier m’accuse de me moquer de vous . Loin de moi un telle idée !  Si ma prose est maladroite , je m’en excuse , c’est involontaire . Ces modestes pages n’ont nulle vocation littéraire . Il s’agit bien d’un journal d’un genre particulier dont l’idée m’est venue après que six mois d’une pluie incessante eussent transformé les bien heureuses  Marquises en îles à la dérive . C’est donc vers l’écriture de souvenirs anciens ou récents que je me suis tourné pour tromper l’ennui de mon quotidien . La vie a été généreuse avec moi et je souhaite par la magie des mots vous en faire partager certains instants . Mais dès le retour de la saison sèche , c’est promis , je disparaîtrai….

 

 

Comment décrire le Golfito (Costa Rica)  d’alors ? Un peu plus qu’un village , pas encore une ville. Peu de passé et pas d’avenir . Un amoncellement de baraques dont les plus misérables trempaient leur pilotis rongés dans la vase de la baie . Pas ou peu de vie dans ses rues  boueuses et poussiéreuses au rythme des grains diluviens et du soleil écrasant .Moiteur , torpeur , ennui. Quelques magasins ,  vides la plupart du temps , où des chinois désœuvrés veillaient sur d’antiques caisses enregistreuses au timbre muet . Ca et là , au détour d’une ruelle , quelques tôles jetées sur de frêles piquets prenaient le nom de bar pour les plus modestes et de restaurant là où les propriétaires avaient réussi à réunir les quelques milliers de colones (la monnaie locale) nécessaires à l’achat de deux tables et de quatre chaises.

Et puis, au bout du chemin , au fond de la baie , il y avait l’hôtel « Impérial ». Les locaux , les ticos, se contentaient de dire « el Imperial » , d’une voix chargée des trémolos nostalgiques de bringues inventées et d’adultères à consommer . Car « el Imperial » , c’était pour les riches,  ceux de San José ,  la capitale, ou pour les étrangers pas pour les pauvres peones cueilleurs de bananes . Golfito avait connu son heure de prospérité au début du vingtième siècle , lorsque les grandes compagnies nord-américaines  s’étaient lancés dans la culture intensive de la banane . Tout le monde vécut alors de la banane .En ce temps ,  la baie était couverte de cargos bananiers à la coque blanche,  attendant leur tour pour charger le précieux fruit .Mais quand nous y arrivâmes , la banane  allait mal , très mal . Les cours étaient au plus bas et c’est à peine si un navire se fourvoyait une fois par mois dans les eaux tièdes de la baie de Golfito . On ne mesure jamais aussi bien la pauvreté d’un endroit qu’en observant le passe-temps de ses riches . Ors à Golfito , c’était à l’hôtel Impérial qu’ils allaient dépenser leur argent .  Et l’empire devait se porter fort mal et être sur le point de s’écrouler tout comme cet établissement dont la façade lézardée en torchis menaçait de s’effondrer dans la mer, entraînant avec elle la terrasse entourée d’une moustiquaire trouée à travers laquelle on devinait une foule anémiée de consommateurs défraîchis .

C’est en face de ce haut lieu de la vie sociale locale que nous mouillâmes « l’île de feu » . On pouvait voir de loin cet imposant bâtiment que même les instructions nautiques mentionnaient,  en faisant un amer remarquable devant lequel le fond de vase était de bonne tenue. Mais ce qui nous attira fut cet avertissement peint en noir , en lettres gigantesques, sur le mur très anciennement chaulé : PERIL ! Je savais qu’en espagnol le danger se dit peligro , aussi excluais-je l’existence d’un hypothétique récif submergé dont l’approche n’eût  point été signalée dans une langue rarement utilisée au fin fond de l’Amérique Centrale ! Quand je traduisis ce drôle d’avertissement à Clay , il n’eut plus qu’un désir :visiter ce lieu où le péril s’affichait avec autant d’insolence  . Le destin , nous joue parfois de drôles de tours !

En approchant avec le Zodiac nous dûmes constater , avec une pointe de déception ,  que ce dazibao costa-ricain n’était qu’un indice supplémentaire  de la décrépitude du vieil hôtel dont l’enseigne destinée à attirer les marins du monde entier avait vu le I , le M et le A impitoyablement effacés par la fuite du temps . Notre arrivée causa une certaine commotion parmi la clientèle de l’établissement . Une file ondulante quitta la terrasse et vint se positionner sur le vieux quai de planches pourries ,  menaçant son intégrité par une oscillation inquiétante . Nous fumes accostés en plusieurs langues , je répondais aux hispanophones tandis que Clay se chargeait des anglophones . Un sexagénaire se fraya un passage au milieu des curieux . Il était grand , légèrement voûté et son torse dénudé recouvert de tatouages dont la maigre qualité laissait supposer une erreur de jeunesse ou un séjour en prison , les deux étant également envisageables . C’était Heidi , le maître des lieux . Nous ne sûmes jamais l’origine de ce nom évocateur de frêles jeunes filles aux couettes blondes . Tout le monde l’appelait ainsi et nous nous conformâmes à la coutume . C’était un américain du Tennessee échoué en ce lieu étrange à la suite de péripéties dont nous ne connûmes jamais le fin mot . Le Costa Rica  était , à l’époque , l’ultime havre pour les fugitifs du monde entier ,  n’ayant jamais signé aucune convention d’extradition  avec quelque pays que ce fût . On nous fit très vite comprendre que la discrétion était en ce lieu un gage de longévité . Pendant tout notre séjour de près d’une année, Heidi se mua en notre mentor , aplanissant les problèmes administratifs , nous adressant à la « right person in the right place » , calmant notre faim et étanchant notre soif . Ce jour là nous dûmes  expliquer d’où nous venions ainsi que nos intentions , aux autorités d’abord , alertées par je ne sais quels signaux de fumée et lorsque la « clearance » fut enfin accordée au milieu d’un flot de bière, c’est  l’étrange clientèle , concentration bigarrée de tous les damnés de la terre ,que nous dûmes entretenir de contes à dormir debout , ne voulant , pour l’instant , dévoiler notre qualité nouvellement acquise de prospecteurs . Tandis que petit à petit nous apprenions à nous familiariser avec notre nouvel environnement , nous nous organisions afin de gagner la fameuse concession située à l’autre bout du golfe Dulce. El Imperial devint notre quartier général .La chair était abondante , les boissons fraîches , le service très personnalisé et les prix plus que raisonnables .C’est là que nous connûmes , Clay et moi ,  notre premier tremblement de terre . Il survint un soir pendant le dîner . Il y eut d’abord un grondement , un train qui entre en gare ,  et quelques légers tremblements . Quelques rires nerveux et le calme revint . Quelques minutes plus-tard , des secousses plus violentes , des débris de plafond sur notre parillada , la coupure du courrant et la ruée des consommateurs vers la sortie sur un sol pris de folie . Nous nous regroupâmes au dehors bientôt rejoints par un flot de fornicateurs ,  locataires des chambres au confort idéal, dans le sens romantique du terme , et dont certains n’arboraient pour tout vêtement qu’une érection en rapide voie de résorption . Nous attendions tous avec une curiosité horrifiée l’anéantissement définitif d’el Imperial ! Mais à part la chute de l’une ou l’autre corniche ,  il tint bon . Pendant la minute que durèrent les secousses , je remarquai un drôle de manège derrière le bar  . Une torche électrique s’alluma et son porteur se rapprocha de nous , hésita et revint derrière le comptoir , pour reprendre aussitôt sa progression vers la sortie . Lorsque les vibrations se furent calmées et que quelques lampes à  pétrole eussent été allumées , chacun repris sa place pour commenter l’événement . Heidi  mima alors , pour notre plus grand plaisir, en dodelinant de la tête avec sa drôle de démarche saccadée ,  les va et vient effectués entre son tiroir caisse solidement amarré et la sortie ,  ne sachant à laquelle des deux pulsions céder ,  la cupidité ou l’instinct de survie !

 

 

 

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19 septembre 2004

P... , ce que c'est beau un brocolis qui cuit!

La nuit était tombée dans cette brève débauche de couleurs qui tient lieu de crépuscule sous les tropiques . L’absence de vent nous avait obligés à naviguer au moteur , un Perkins six cylindres de cent quarante chevaux refroidi par un ingénieux système de keel kooling  qui le maintenait à l’abri de la corrosion occasionnée par l’eau de mer . Le golfe de Panama est connu pour ses calmes . Clay tenait la barre et seul le bas de son visage était éclairé par la faible lueur rougeâtre du compas . Je me sentis brusquement assailli par un irrépressible besoin de justification

-         Clay , tu es bien conscient que c’est à Daytona Beach , en Floride que nous nous sommes rencontrés ?

-         Euh , oui , pourquoi ?

-         Pas à Beverly Hills en  Californie ?

-         Ben non!

-         Ensuite nous avons fait du charter avec mon voilier , « l’île de feu » ,  dans les Bahamas , cet archipel d’une centaine d’îles , capitale Nassau ,  s’étendant du Nord-ouest au Sud-Est entre la Floride, capitale Miami et Haiti , capitale Port-au-Prince . Tu t’es bien imprégné de cette réalité . Tout te semble clair jusque là ?

-         Oui , mais c’est toi qui m’inquiète !

-         Contente-toi de répondre à mes questions ! Je parle une langue accessible , non ?

-         Une langue ?……Ah …. un langage ! Ouais , ouais , je te reçois cinq sur cinq !

-         Bien parce que si je suis trop difficile à suivre , il faut me le dire !….Bon , ensuite nous avons laissé tomber le trafic de touristes  et nous avons mis le cap sur le Panama . Lors de cette traversée d’environ huit cent milles entre Great Inagua et Colon ,  nous avons parcouru du Nord au Sud la mer des Caraibes avec des vents de force six . Allure portante , vitesse moyenne huit nœuds. Durée de la traversée quatre jours et cinq heures . Nous sommes restés , si tu te souviens bien, cinq jours à Colon avant de pouvoir trouver un pilote pour nous faire traverser le canal de Panama qui unit l’Atlantique au Pacifique. Puis, passage de trois écluses qui nous firent monter d’une trentaine de mètres , traversée du lac Gatun , et enfin trois autres écluses qui nous firent descendre au niveau du Pacifique . Si la mémoire ne te fait pas défaut , la dernière écluse s’appelait  Miraflores ?…..C’est bien ce que je pensais ! Je suppose que je n’ai pas besoin de te remémorer qu’ensuite nous sommes restés pendant une quinzaine de jours amarrés à un corps mort au Yacht Club de Balboa , situé dans la zone du canal ? L’agression à Panama city , la capitale , et puis l’achat de la concession…..inutile que j’en reparle…. ?

Je ne pouvais voir les yeux de Clay dans l’obscurité , mais l’ouverture progressive de sa bouche trahissait une consternation que je devinais dans sa phase ascendante . Mais je n’en avais pas encore fini avec ma soif de clarté sémantique .

-         Tu l’as trouvé comment ce petit résumé ?

-         Bien…. très bien ! Un peu …chiant peut-être ? Pas vraiment utile , il me semble …

-         Alors explique moi … tu vois je reste calme….comment un c.. , un brocolis cuit dans sa m.. , dans son jus….. a pu , UN SEUL INSTANT, IMAGINER QUE NOUS ETIONS AU BENGLADESH !!!??????!!!! Ah …oui…j’allais oublier ! T’as jamais eu envie de me sauter ?

A ces mots , je sentis en Clay tomber  toute barrière inhibitrice . Il se jeta sur moi et , le visage tordu par une expression de superlative lubricité ,  il engloutit …..RIEN DU TOUT ! Il avala sa salive à la rigueur ouais et je dis bien… à la rigueur ! On a la salive rigoureuse et le crachat précis dans la marine ! Non , mais qu’allez-vous imaginer là ! L’île de feu …OUI !  L’île de queues …NON ! Le marin va là où le vent le pousse , les yeux fixés sur la ligne d’horizon . Ce qui se passe sous la ligne de flottaison n’intéresse que lui !

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17 septembre 2004

C'est l'or !

Au yacht club de Balboa , Clay tenait table ouverte . Il régalait son auditoire d’exploits inventés ou à venir . Tout cela aurait été inoffensif , s’il n’avait rencontré ce polonais , Tadeusz . Dès cet instant , mon ami n’eut plus qu’un mot à la bouche , gold ! . Je pense que c’est ce jour là que Clay initia sa longue descente vers les bas-fonds de la cupidité qui devait le mener  en face de moi , quinze ans plus tard , sur ce vapeur anachronique fendant les eaux tranquilles du lac en cette belle journée d’été. Le polonais avait exploité pendant plusieurs années une concession aurifère située au Costa Rica au fond du golfe Dulce . Dans un état chronique d’ébriété il psalmodiait une suite de mésaventures avec les indiens , les bandits , les gens du gouvernement , les trois se confondant facilement dans son esprit en fonction de la quantité et du type de liqueurs absorbées. Mais un jour , bien entendu , il était tombé sur un filon . Pour souligner son affirmation il ouvrait sa chemise et là , nichée au creux d’une forêt de poils grisonnants , une pépite de quelques grammes se balançait au bout d’une chaînette en or bien évidemment . Tadeusz jouissait de l’effet produit par cette apparition  pendant qu’il trempait sa barbe dans un breuvage à base de tequila et de bière . La suite était prévisible . Un plan et une liasse de documents tamponnés extraits d’une vieille sacoche en cuir firent leur apparition sur la table . Il était vieux , fatigué et il vendait sa concession dûment enregistrée . Alors s’il y avait quelqu’un autour de cette table qui voulait faire fortune, il n’y avait qu’à tendre la main et…..débourser cent mille dollars . C’était en général ce moment que choisissaient les pique-assiettes en tous genres pour se retirer en ricanant . Cette somme ne correspondait à rien . Soit il s’agissait d’un bon filon et la somme proposée était dérisoire , soit il n’y avait rien et le montant était astronomique . Mais Clayton le dingue , le joueur , le fonceur , le pourfendeur de logique , bref Clay mon ami avait senti le souffle de l’aventure caresser son visage et avait vu l’ombre de la prospérité recouvrir notre avenir . Je ne sais d’où lui vint cette brutale soif de richesse , lui qui ne possédait jamais rien et donnait tout .  Je passai des heures à démontrer à Clay l’inanité d’un tel projet . Pour commencer nous ne disposions pas des fonds,  ensuite nous n’y connaissions rien et enfin l’or n’existait probablement que dans l’esprit embué de vapeurs éthyliques du polonais . Devant mon entêtement , Clay perdit tout intérêt pour l’existence . Il restait des journées entières couché à bord voilier refusant de s’alimenter et de me parler .Parfois il s’asseyait sur le roof et pendant des heures regardait passer les cargos et les pétroliers que les écluses libéraient à un rythme régulier . Même son cher flamenco ne parvenait pas à le tirer de son état de stupeur . Un matin,  j’en eus assez et j’allai voir Tadeusz sur son bateau , une vieille goélette en acier , rongée par la rouille . Il me reçu revêtu d’un  short troué , tirant sur une bouffarde au tuyau d’un demi mètre de long . Nous passâmes la journée en âpres négociations. Le bougre savait le poisson ferré ,  aussi ,afin de pouvoir le ramener ,  n’hésita-t-il pas à lâcher du fil ….beaucoup de fil ! Le marché fut conclu pour trente mille dollars par une solide poignée de main au fond d’une bouteille de vodka . Ce soir là je rentrai légèrement gris, enfin ….complètement bourré . Lorsque Clay me vit il comprit instantanément qu’une fois de plus j’avais cédé pour notre plus grand malheur à tous les deux .Les jours suivants se passèrent en incessants va et vient entre le consulat du Costa Rica afin de valider la transaction et el Banco del Estado afin de rapatrier des fonds qui se trouvaient immobilisés à l’autre bout du monde . Si l’on mesurait le sérieux d’une transaction à l’aune des bureaux visités et des tampons furieusement appliqués , la notre pourrait prétendre à un rang enviable . J’avais trouvé quelques vêtements décents pour Tadeusz et Clay lui avait taillé la barbe , coupé  les cheveux ,le soustrayant en un instant à son apparence de  Raspoutine crasseux pour le plonger dans celle de commerçant prospère car comme chacun sait l’apparence est tout en affaire !

Quand nous appareillâmes pour Golfito distante de cent cinquante milles environ , nous regardâmes longtemps la silhouette du polonais s’amenuiser sur le pont de son voilier . Je vois encore son sourire plein d’une sympathie sincère et d’une ironie qui ne l’était pas moins . En quelques jours il nous avait enseigné les rudiments du métier de chercheur d’or . Je fus rassuré en apprenant qu’il ne s’agissait pas de s’enfoncer dans les entrailles d’une mine , mais de recueillir des tonnes d’alluvions dans une rivière , de les laver , les tamiser et finalement recueillir les paillettes d’or . Il nous donna l’adresse d’un orpailleur à Golfito qui pourrait nous guider dans les méandres de ces masses de gravier .En général quitter un port me remplissait d’une jubilation discrète , mais en abandonnant Balboa pour une destination toute proche , j’eus l’impression d’être sur le point de franchir un Rubicon dont je n’apercevais pas l’autre rive .

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16 septembre 2004

Miraflores

 

J’avais rencontré Clayton quelques mois plus-tôt à Daytona Beach , en Floride . J’étais venu mettre mon ketch, « L’île de feu », à l’abri des cyclones dans une des ces  marinas qui bordent le waterway et dont les quais flottants n’offrent qu’une illusoire protection contre les vents suprêmes ! Mais  il y avait des douches et un restaurant décent à proximité et cet été là fut calme sur le front des tempêtes  . La première fois que je vis sa grande silhouette dégingandée , ce fut dans un bar, en ville . Il faisait le tour des consommateurs installés au comptoir et quémandait une cigarette . Il devait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans , portait les cheveux très longs et paraissait totalement ivre . Les autres buveurs l’ignoraient ou le repoussaient gentiment , jusqu’à ce qu’il s’effondrât finalement sur moi . J’ai horreur de me faire remarquer en public et comme tous les gens de mon espèce j’y parviens sans peine . Je le repoussai avec une véhémence tout à fait déplacée et il s’écrasa sur le parquet souillé au milieu de murmures réprobateurs , pour moi , évidemment . Dévoré de honte et transpercé par ces dizaines de regards moqueurs , je descendis de mon tabouret et aidai l’escogriffe à se relever . Les yeux à demi fermé , il braillait no problem , no problem ! Pour sceller notre réconciliation , je lui tendis un de mes Havane acheté en Jamaïque. Il s’en saisit avec avidité , le huma en murmurant , you’r my best friend . Je pensais qu’il parlait au cigare , hélas c’était à moi qu’il s’adressait ! Ce soir là , il fit irruption dans ma vie et ne devait plus en sortir pendant les deux années à venir . Il devint mon équipier , mon garde du corps , ma chose …..mon ami.

Jusqu’au petit matin,  il m’entretint longuement de son futur tour du monde sur un bateau de trois mètres de long, de descente de l’amazone en kayak , de survol de l’Everest en aile delta , de marche sur le feu et de chamans philippins . En écoutant ce grand rouquin dans les yeux verts duquel brillaient encore  des lueurs enfantines je sentis monter en moi cette sympathie que rarement j’accordai . Nous avions sensiblement le même âge , mais sans aucun doute , j’étais le plus vieux des deux .Quatre années passées en mer à transporter des touristes abrutis avaient pour moi transformé le plaisir en corvée . Clay me réapprit la juste valeur des choses : bullshit. Bénis soient les américains pour avoir inventé ce mot . Notre merde cartésienne est encore bien trop sérieuse ! Quand je quittai la Floride avec mon nouvel équipier  et mis le cap sur les Bahamas , ma vie se transforma en une vaste plaisanterie . J’eus du mal à satisfaire les demandes d’embarquement à bord de mon voilier pour de courtes croisières inconfortables et hors de prix . Mais la nouvelle s’était répandue . C’était Clay que les gens venaient voir . Dans son maigre bagage , il possédait une dizaine de cassettes de flamenco . Quand exacerbé par le confinement ,  le ressentiment éclatait en paroles et en cris dans un couple de vacanciers, Clay introduisait une de ces musiques diaboliques dans la stéréo du bord ,  et , volume à fond , ay que dolor , se lançait dans un accompagnement vocal, lui qui ne parla jamais un mot d’espagnol . Instantanément la dispute cessait et  voir ce grand gamin s’agiter dans d’invraisemblables contorsions leur donnait tout simplement envie de l’accompagner  dans sa folie . Après six mois nous étions presque riches . Un matin , en avalant son poisson cru , il me dit ,  j’ai envie de Pacifique .J’avais depuis longtemps appris à ne rien lui refuser. Dix jours plus-tard nous étions propulsés dans le vaste océan par l’ouverture des portes de la dernière écluse au nom si beau ,  « Miraflores ».  Face aux tueurs à la petite semaine de Panama City , je découvris en Clay un autre trait de caractère jusqu’ici inconnu : le goût du jeu . Clay avait acheté le Smith&Wesson l’après-midi même chez une espèce de brocanteur pour quelques dollars . Malgré tous ses efforts , il ne put trouver ce jour là les munitions adéquates . Rupture de stock chez les uns , calibre interdit à la vente chez les autres . Nous savions donc tous les deux que son arme était vide lorsqu’il la pointa en direction des quatre ladrones de poca monta . Je sentis une bouffée de colère m’envahir . Nous ne portions  aucun objet de valeur . On nous avait prévenu : pas de grosses sommes en liquide mais toujours avoir vingt ou trente dollars sur soi . L’indigence est très mal vue par les voleurs ! Selon la formule consacrée , ne résistez pas et tout se passera bien , on conseillait aux touristes de se laisser plumer . Mais Clay , avait besoin de jouer . Une arme vide contre quatre couteaux et il était à son aise . Si un de ces galopins avait voulu jouer au héros….Cette nuit , le dieu des joueurs fut avec nous ! Les voyous s'enfuirent en riant. 

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Un vieil ami

J’observai depuis un moment le ballet des petits bateaux dans la rade de Genève , installé sur le pont supérieur du « Rhône » , un des ces merveilleux vapeurs restaurés avec amour par la marine helvétique . Je regardai l’heure , midi moins cinq . Il ne viendrait plus . La corne de brume du navire retentit au-dessus de la cité de Calvin assoupie en cette belle journée d’août . Les roues à aubes se mirent à brasser les eaux verdâtres du Leman et ,en vibrant légèrement , le vapeur prit de la vitesse tandis qu’un groupe de japonais tentait de se faire photographier avec le jet d’eau en arrière plan . Une nuée de souvenirs m’assaillit . Je me revis  vingt ans  plus tôt , étudiant assidu aux cours du merveilleux professeur Gugenberg ,  titulaire d’un savoir immense qu’il n’était malheureusement jamais parvenu à transformer en sens pratique . Nous étions toujours une vingtaine de garnements à le regarder traverser la rue en face de l’université . Je le revoyais avec son vieil imperméable , une main au front , l’autre serrant une serviette gonflée de documents jaunis . Il s’engageait sur l’avenue sans regarder ni à droite ni à gauche . Les suisses , qui sont gens respectueux avec les piétons , réussissaient en général à l’éviter . Parvenu à mi-chemin , il s’arrêtait , regardait outré le défilé de véhicules , se retournait , essayait d’estimer quelle était la rive la plus proche , faisait quelques pas en avant , revenait en arrière , repartait en agitant son porte document , esquivait , insultait , suppliait , puis s’élançait . Pendant ce temps des dizaines d’étudiants dispersés dans les cafés bordant la fac , sortaient sur le trottoir et à chaque fois qu’une voiture le frôlait hurlaient sans pitié des « olés » retentissants .J’étais en train de rire tout seul en regardant la rive défiler sans la voir quand je sentis une main se poser sur mon épaule . Sans me retourner je levai la mienne , mimant avec le pousse et l’index un pistolet imaginaire et je fis , pum , pum . En écho une grosse voix à l’accent américain me répondit pum, pum ! Clayton fit le tour de la table que j’occupais et me tendit la main . Je la pris sans me lever et la serrai brièvement , puis lui fis signe de s’asseoir . Il avait mal vieilli . Gras , mafflu , presque chauve, les bajoues agitées d’un tremblement que je ne parvenais pas uniquement à attribuer à l’émotion . Autre chose , malgré son costume clair à la coupe élégante , une certaine vulgarité , une imperceptible veulerie sourdaient de son mètre quatre-vingt quinze. Je le scrutais de ce regard qui , c’est ce qu’on m’a dit , met mal à l’aise jusque aux plus audacieux . Il sortit un mouchoir de la poche de sa veste et s’essuya le front . Il tenta un pauvre sourire …

-         Do you remember Panama city , this night ,  fifteen years ago?

Si je m’en souvenais de cette nuit! Nous avions dîné dans un restaurant chinois , puis, à la recherche d’un taxi pour regagner le Yacht Club de Balboa , nous nous étions enfoncés dans un dédale de ruelles obscures . Brusquement quatre garçons d’une vingtaine d’années surgirent devant nous , brandissant chacun un couteau  , give your monney or I kill you . Clayton s’était esclaffé :

-         Wanna kill me with that !!

Puis il avait sortit , sans quasiment faire un mouvement , un Smith & Wesson au canon interminable et le braquant en direction des voyous avait lâché avec désinvolture , pum , pum..

 

 

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15 septembre 2004

Une rascasse nommée Whanna

Ceci n’est en aucun cas un post haineux , qu’on se le dise . Juste une envie de comprendre et de cerner au plus près la réalité du phénomène Whanna . Au moins lui , tout le monde le connaît ! C’est le commentateur officiel de ce site pour ceux qui n’auraient pas encore eu l’occasion de le rencontrer . Il surgit toujours là où on l’attend le moins . Aucune page n’est à l’abri de ses commentaires acrimonieux . Il a une préférence pour les jeunes filles esseulées et vulnérables . Là , il fait de véritable ravages . L’une après l’autre elles nous quittent en sanglotant . Il faut que cette hémorragie cesse ! Nous , les vieux , il nous fait rigoler ! Mais pour les jeunes c’est une autre histoire ! On est susceptible à cet âge ! Pour que ce site ne se transforme pas en Hespérides de la cyber littérature , je vais m’efforcer de vous présenter Whanna , vous verrez qu’ensuite il aura fini de vous effrayer .

Qu’est-ce qu’une rascasse dans le fond ? Un poisson comme un autre , protégé par une armure de dards . Il pique certes , mais  une fois dépecé et vidé , il finit toujours par passer à la casserole. Je vais , avec les quelques éléments dont je dispose essayer de voir qui se cache derrière ce pseudo à la consonance américaine . Wanna : américanisme se traduisant par ,  ne veux-tu pas ?

Je pense que Whanna est un mâle de type caucasien d’un âge compris entre quarante et soixante ans . En effet il s’exprime comme un homme et utilise des expressions surannées comme , purée ou vas te faire cuire un œuf . Un jeune dirait bordel et vas te faire foutre !

Il me semble qu’il travaille ou a travaillé dans l’enseignement , cette manie de mettre des notes , peut mieux faire , en progrès ….Il est aussi beaucoup plus virulent avec les jeunes qu’avec les adultes . Déformation professionnelle sans doute doublée d’une certaine lâcheté . Il prend rapidement la mesure de son adversaire ce qui dénote une certaine intelligence . Du côté des écrivains de fond , il file doux , approuve bruyamment et fait le beau .Il sait qu’en deux traits de plume ces messieurs auront raison de lui. Dans les sites tenus par des jeunes gens ,  il n’hésite pas à se montrer familier et odieux  , jouissant bruyamment de leur désarroi , appelant à la rescousse des pseudos gouailleurs au verbe moqueur .Hallali et mise à mort assurés . Parfois il tombe sur un os . Ainsi hier il qualifia de troll boutonneux un honnête père de famille québécois que je me plais à imaginer banquier ou ingénieur . Pas grave , il se rattrapa sur une jeune fille éperdue ! Faut-il pour autant le haïr ? Je ne le pense pas . Penchons nous d’un peu plus près sur le personnage qui se cache derrière ce pseudo racoleur .

Je le vois bien habiter le midi de la France . Une maison pareille à un millier d’autres maisons sur les hauteurs d’une de ces villes dont le nom a fini depuis longtemps de faire rêver . Approchons-nous . Un petit jardin amoureusement entretenu . Une allée en gravier traverse une pelouse récemment tondue . Et ….des plantes en pots , des géraniums au milieu de quelques hibiscus malingres , un ou deux bougainvilliers évanescents , bref une jungle en conserve . Sur le gazon des enfants s’ébattent en silence et sans bouger . Non , pardon , ce ne sont pas des enfants mais …non , je n’ose le croire , c’est trop effroyable…mais si mon imagination ne me joue pas de tours, ce sont bien des légions de nains de jardin que je vois figés pour l’éternité dans des positions grotesques . Un cri retentit . Sur le perron une femme à la stature d’amazone sumérienne gesticule , pérore , invective , dirige, organise . A qui s’adresse-t-elle ? Aux nains ? Certes , non ! Alors ? Un homoncule caché jusqu’alors derrière un plant de bégonias , se redresse timidement . A chaque ordre du cerbère , il chancelle comme sous la morsure d’un fouet invisible dont les lanières sifflantes entament chaque jour un peu plus sa foi en l’humanité . Satisfaite , la garde chiourme retourne à son feuilleton , une gélatine mexicaine doublée en français par des canadiens de l’Outaouais . Impression étrange de voir un hidalgo de bonne famille s’adresser à sa femme en lui disant :

-         Pogne-moi mon coat , j’vas prendre les clés de mon char !

Quand il en aura fini avec son labeur rupestre , le malheureux devra encore nettoyer, récurer , rincer, aspirer , brosser, les moindres recoins de cette maison qu’il a appris à haïr avec une minutie émouvante . Chaque brin d’herbe , chaque caillou , chacun des lourd meubles au style faussement rustique , chaque assiette , chaque fourchette , chacun de ces bibelots ramenés de destinations lourdes d’un ennui  estival , chaque odeur , chaque grain de poussière , en fait chaque atome de sa vie , il les exècre . Mais il sait que c’est dans cette haine qu’il puise les forces qui lui permettent de se lever le matin , ignorer la masse avachie dans son lit à ses côtés, continuer à prendre ses repas avec elle , ne pas s’étouffer de dégoût en voyant des filets de graisse s’écouler de la commissure de ses lèvres , l’embrasser avant d’aller faire semblant de travailler . Mais il y a autre chose qui le maintient en vie.

Quand le dernier feuilleton a rendu l’âme dans les trémolos d’un arrangement musical hollywoodien  , quand les grincements du lit en faux chêne se sont espacés , quand seuls les ronflements apnéens de la furie viennent troubler le silence de la nuit , notre homme se dirige avec la vivacité d’un pet sur une toile cirée , vers un cagibi encastré sous l’escalier . C’est là qu’il range ses balais , ses brosses , ses seaux et ses serpillières . Dans un coin, une petite table sur laquelle on devine une masse recouverte d’un drap gris . Il le fait glisser dévoilant un ordinateur dernier cri . J’emploie ce mot à juste titre . Car cet instrument est réellement le dernier cri de détresse qu’il puisse encore lancer à la face du monde . Ses autres hurlements , ont depuis longtemps été étouffés . Il se connecte sur le net et là….là , mes amis ,  il devient Dieu !

 

 

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14 septembre 2004

Vive Dominique de Villepin !

Pauvre France ! De quels maux ne t’accuse-t-on pas .Trahison , forfaiture , lâcheté , promotrice de la terreur islamique . C’est Munich que l’on rejoue à guichets fermés tous les soirs sur ce site !  Même si je l’ai quittée depuis longtemps , je l’aime toujours la vieille dame ! Alors pourquoi ces cris d’orfraies qui ébranlent le cyber espace déjà si malmené . Un nom , qu’on nous donne un nom ! Et c’est  Villepin que l’on jette en pâture à la foule déchaînée . Quel cirque ! Il osa , lui , tout seul ,  affronter nos alliers de toujours et s’opposer à une guerre scélérate . Quel goujat ! Quel  cuistre ! Il eut droit aux insultes les plus outrancières dans la presse outre Atlantique . Normal , ces gens là étaient vexés . Mais c’est dans son propre pays qu’on le traîne aujourd’hui dans la boue . Voyons , examinons son crime. S’opposer , avec l’aval de son président , à l’invasion d’un pays indépendant . Avait-il participé aux attentats du onze septembre ce qui aurait constitué un casus belli irréfutable ? De l’aveu des services secrets  américains , non ! Possédait-il encore des armes de destructions massives en état de fonctionner ? Selon  les inspecteurs des nations unies , évidemment vendus à l’ennemi , non ! Présentait-il un danger par sa capacité de feu ? S’il faut en croire les plus hautes autorités militaires américaines encore et toujours non ! Le ministre des affaires étrangères français par son attitude évita simplement que le conseil se sécurité de l’ONU ne  se transformât en chambre d’enregistrement d’un pouvoir américain décidé à l’invasion de l’Irak depuis longtemps . En passant je ferais remarquer que sur les dix neuf terroristes quinze étaient saoudiens et la monarchie saoudienne largement impliquée dans la diffusion d’un Islam intégriste de par le monde  . Pourquoi ne pas envahir l’Arabie Saoudite alors . Too many american interests involved ! Tandis que l’Irak…. Bon placement stratégique et financier et pas cher en plus . Le déficit budgétaire colossal sera financé par le reste du monde.  La guerre d’Irak on le sait n’eut jamais lieu et c’est tant mieux , cela a épargné des vies américaines et irakiennes . Il n’y eut jamais de résistance organisée à l’avance des troupes , preuve que l’Irak ne présentait nul danger . A-t-on jamais vu un seul avion irakien prendre l’air ? Et tout le monde sait que sans aviation pour appuyer ses troupes au sol une armée est perdue . Sur les cent victimes américaines , la moitié mourut d’accidents ou d’un feu ami . A-t-on jamais vu un pays aussi grand envahi en si peu de temps et avec si peu de pertes ! Encore une fois tant mieux ! J’ai le plus grand respect pour les américains en tant que peuple . C’est juste l’administration actuelle qui me donne des boutons ! Quant aux pertes irakiennes elles furent sans doute lourdes , on ne le saura jamais . Dominique de Villepin , du point de vue de la morale la plus élémentaire , eut la seule attitude qui s’imposait. Hélas , le futur nous dira que non seulement cette invasion fut inique mais probablement une grande erreur stratégique . L’Irak n’existe plus . Elle a volé en éclat , les populations se regroupant , volens , nolens , sous l’étendard de chefs religieux aux procédés expéditifs en matière de droits de l’homme et qui ne connaissent qu’une loi ,  n’ont qu’un seul bréviaire , le coran  . Je ne parle pas des terroristes du monde entier qui ont afflué sur une terre qui jusque là leur était prohibée . Sadam , c’est connu , n’aimait pas partager le pouvoir !

Si d’un point de vue politique on s’achemine vers un désastre , du point de vue économique c’est une autre histoire . L’Irak est tout simplement mise en coupe réglée par les grands groupes américains , Halliburton n’étant que le plus connu . Dommages de guerre bien sur !Sait-on que quelques trente mille para-militaires sont employés pour protéger ,avec les moyens que l’on devine , les intérêts économiques américains ? La France se devait-elle de cautionner un tel pillage dont au passage elle n’aurait retiré que quelques miettes , si l’on veut être cynique ?

Et puis voilà que , cerise sur le gâteau ,  la France est otage des terroristes maintenant . Enfin , il y en a qui l’affirment . Pourquoi ? Je ne sais ! Parce qu’elle continue à entretenir des relations avec des Etats arabes qui , ceci soit dit en passant , luttent contre le terrorisme  avec les moyens dont ils disposent et ont , eux , le dos au mur, de plus en plus gênés pour expliquer à leurs populations que l’occident n’est pas le grand satan ? Parce que les autorités françaises négocient pour libérer leurs nationaux pris en otage ? Cela s’est toujours fait . Ce sont les règles non écrites d’un jeu compliqué ! La France hors jeu alors ?

Je ne pense pas . Ayant dans cette affaire gardé les mains relativement propres , elle pourra peut-être , un jour ,  avec l’Allemagne, jouer un rôle d’intermédiaire entre l’imperium américain et le monde arabe humilié . Quant aux terroristes , ils ne s’encombrent  guère de telles nuances puisque ce terrorisme est avant tout religieux et non politique .C’est vrai qu’ils ne feront aucune différence entre nous et les autres . Inutile toutefois de renforcer leurs bataillons en cautionnant une politique d’invasion .

La raison , peut-être, un jour triomphera de tous ces obscurantismes mais je n’en vois pas même les premières lueurs poindre à l’horizon !

 

 

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13 septembre 2004

Has been!

Has been !…Joli terme glané dans un de mes blogues favoris  . A quelques semaines de voir un chiffre se substituer à un autre au rang des dizaines sur mon compteur chronologique , mon passé composé me revient en mémoire en suivant le rythme de la concordance des temps . Evidemment je suis subjectivement imparfait et mon futur intérieur est des plus incertains ! Alors je me surprends à faire l’inventaire de ce qui a été et n’est plus . Le résultat est assez surprenant et tient en un mot , rien ! Rien ,n’a changé , je suis toujours le même . C’est toujours le même sable qui s’écoule dans le sablier ! Je suis éternel ! Non , ce sont les autres qui changent ! Ah , les bougres , c’est qu’ils n’y vont pas de main morte ! C’est pas possible un laisser-aller pareil . Tiens Georges , il est de la même année que moi . Quelle épave ! Plus un poil sur le caillou et quand il sourit , grands dieux ! Pierre, un jeunot encore , c’est à peine s’il tient debout ! Mais qu’est ce qu’ils ont tous à vieillir de cette manière insensée . Des rides,  des cheveux blancs , si toutefois il en reste et des poils , surtout ces poils ! De partout ils surgissent en touffes ,des yeux, des oreilles,  du nez…Et puis ces modifications qu’en leur physique tous les jours je note . Cette tendance qu’a le nez à venir surplomber la lippe que leur bouche édentée vient aspirer ,leurs yeux qui se dissolvent dans des larmes en quête de pleurs ,  et leurs oreilles, véritables feuilles de bananiers qui ne captent plus aucun son . A propos de bananes …..tu parles , bananes écrasées ouais ! Pendeloques , breloques , compote , ballotte , finies les boulottes et les bigotes. Quoi ?….Parlez plus fort , j’entends mal !… Hein , la bagatelle pour moi ? Alors là pas de problèmes. A la première sollicitation ,  hop !….J’ai dit hop ! Bon , alors couché !

Ils me font rire les autres avec leurs pilules, leurs prothèses , leurs pompes à vélos. Pour le confort et la qualité du sexe qu’ils disent les médecins !

Comme s’il s’agissait d’acheter un meuble dans un magasin …. Nous venons de recevoir un joli modèle de sexe , très confortable et quelle qualité , palpez moi ça ! Mais essayez-le avec votre partenaire ! On y est bien n’est-ce pas ? Plus envie d’en sortir , hein ?….Ca c’est sur avec ces niaiseries la plupart y restent !

  Ah , ils sont jolis mes copains , tiens ! Et ça c’est juste le physique ! Tout le monde s’en fiche du physique,  c’est bien connu ! Mais il y a l’intellect ! Les pauvres ! Quelle mayonnaise ! Moi, non ! Comme avant ! J’adore lorsque la grosse truie glapit, en me désignant de son doigt boudiné , mais parlez-lui , il comprend tout ce qu’on lui dit ! Non mais quelle andouille ! Tu oublies que je parle  aussi….mais personne ne me comprend ! Sauf  Radji , le jeune infirmier sri-lankais .C’est lui qui retranscrit mes notes sur mon journal , des petits problèmes de vue vous comprenez ! Enfin , je veux dire des notes mentales , car pour l’écriture je suis un peu empêché , paralysé quoi , mais le médecin a bon espoir….avec le temps . Allez , faut pas se laisser abattre ! Bientôt je fête mes quatre-vingt dix ans . Ca vous en bouche un coin ! Je ne les fais pas , hein ?

 

Oho ! ….has been….let’s be ! Finalement quarante ans c’est peut-être pas la fin du monde !

 

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11 septembre 2004

Hommage à Jacques Brel

Je sens que je vais encore me mêler de ce qui ne me regarde pas , mais la lecture d’un journal  vient de me rappeler à mon devoir d’ingérence . L’auteur , brillant évidemment , s’en prend au chanteur Jacques Brel avec une acrimonie qui ne peut rester sans réponse . Comme l’incriminé est dans l’incapacité de se défendre , empêché par une mort prématurée qui nous a tous laissés orphelins , je vais , avec mes pauvres moyens ,  m’efforcer de mener à bien , ce panégyrique . Qu’on ne se trompe pas , il ne s’agit pas de discuter les goûts de ce blogueur , après tout on peut très bien ne pas aimer les chansons de Brel . Il y a du texte , des idées , des tripes , de l’intelligence et de la générosité . Ce sont des valeurs dont le cours est en forte baisse en ces temps de techno triomphante .Mais il ne s’agit point de cela , mais bien d’une attaque vicieuse et injustifiée . Qualifier l’homme de pitoyable pleurnichant me semble inexcusable et injustifié . Quand je dis que Jacques Brel nous a laissé orphelins , ce n’est pas une clause de style mais  bien un sentiment que je partage avec les membres de la petite communauté dans laquelle il a passé les dernières années de sa vie ,  loin de la scène , des journalistes , de tous ces avantages qu’une célébrité justifiée lui assuraient et qu’il vomissait . C’est sur son voilier , l’Askoy  d’une quinzaine de mètres , que la maladie le surprend lors d’une escale aux Canaries . Quelques semaines plus-tard et un poumon en moins , il reprend la mer et traverse l’Atlantique . Pas mal pour un pitoyable chialant . J’ai refait le même parcours que lui des années plus-tard et je puis vous assurer que même à vingt ans avec ses deux poumons ce n’est pas tous les jours facile . Tout au long de mon périple , j’ai rencontré des gens qui l’ont connu . Personne ne me parla du chanteur mais de l’homme , de sa gentillesse , de sa simplicité , de son humour et de son amour pour la vie . Puis ce fut le Pacifique et l’ultime escale ,  Hiva-Oa . Personne ne le connaissait dans cette île . Cela lui plut.  Il apprit à piloter et devint un merveilleux fou volant avec son bimoteur Jojo. Il transporta gracieusement gens et marchandises , sauvant même des vies en évacuant des malades sur Papeete distante de 1500 kilomètres , lui à qui il restait si peu de temps à vivre . Il installa une salle de projection à Atuona et , bien évidemment sans aucun esprit de lucre initia les habitants aux joies du cinéma . Là non plus la population ne se soucia nullement du Brel chanteur dont elle ne savait rien . C’est l’Homme qu’on aima . Jacques était un popoa et les popaa les marquisiens , ils apprécient pas trop . Aujourd’hui ,  quand je parle de lui à des personnes qui l’ont côtoyé , leurs yeux s’illuminent et dans leur belle langue harmonieuse ils me disent pendant des heures sa disponibilité,  sa simplicité ,  ses fêtes sur la plage , les grosses parties de rigolade ,  son imitation de monsieur l’administrateur et surtout , surtout  son énorme courage face à une maladie qui l’étouffait tous les jours un peu plus loin de tout centre de soins . C’est là , dans cette petite maison en planches grossières que monsieur Jacques passa les dernières années de sa vie et qu’il fut , je le crois , très heureux . Evidemment , et je le regrette , je ne l’ai pas connu , je suis arrivé bien des années plus-tard . Mais au hasard de ses visites , j’ai eu la chance de rencontrer sa compagne qui régulièrement vient se recueillir sur sa tombe . A travers elle c’est un peu de la lumière irradiée par Brel qui m’a touché . Et puis avant de partir,  il nous a fait à tous ce merveilleux cadeau : sa chanson sur les Marquises . Si vous l’avez , réécoutez-la , faites ça pour lui et dites-moi si c’est là l’œuvre d’un pitoyable chialant ! Ecoutez le souffle court de ses poumons martyrisés et dites-moi…

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La blogosphère en expansion

En me promenant dans certains journaux littéraires , notamment ceux de Noval http://www.hautetfort.com/noval  et du Stalker http://www.hautetfort.com/stalker ,  je m’aperçois qu’un malthusianisme inquiet anime leurs auteurs . En résumé notre citadelle bien aimée souffre d’une surpopulation aux conséquences prévisibles : la famine et la peste . En effet ce ne se sont point seigneurs et nobliaux qui hantent ces murs en nombre croissant , mais  gueux et manants qui chaque jour s’abattent sur Hautefort et arpentent les ruelles en se bousculant . Voilà ,  je crois, allégoriquement et exagérément , cela va de soi ,  synthétisée l’opinion  de ces deux écrivains . Car  là réside tout le problème . Ce sont , en dehors du prisonnier http://www.hautetfort.com/oliviermb  , et c’est mon opinion , les meilleurs d’entre nous . Alors lorsque les «  primi inter pares » parlent je les écoute et quand ils me disent que la production littéraire de ce site est absolument consternante de médiocrité , je me relis et je suis bien obligé de conclure qu’ils ont raison….sur ce point . Nous sommes tous d’une affligeante nullité , c’est vrai ,c’est ainsi !

C’est ensuite que nos chemins divergent . Noval et Stalker prédisent la fin du journal de qualité , étouffé par le lisier de la vulgarité . Manutara le nul demande pourquoi ? Le beau et le laid ne peuvent-ils coexister ? A mon avis l’un par l’autre se voit défini . Pourquoi croyez -vous que les châteaux de la Loire connaissent un tel succès populaire ?Parce qu’ils sont beaux ? Sans doute ,mais surtout  parce que les visiteurs , dans leur grande majorité ,  vivent parqués dans des clapiers au cœur  de cités  sans charme . Je pense que le monde du blogue est comparable . Plus nous serons nuls , plus vous serez lus .

Et puis vous êtes un peu durs tout de même ! N’oubliez pas qu’en ces murs il y a beaucoup d’adolescents . Comment peut-on à la fois les convaincre d’illettrisme et les chasser du revers de la main quand ils tentent , maladroitement souvent , brillamment parfois , de communiquer par l’écrit ? De grâce laissez-leur le temps ! En cherchant bien , on trouve de belles choses . Certes , des écrivains de talent sont morts dans l’indifférence faute d’avoir pu trouver une oreille complaisante . C’est vrai que n’importe quelle bêtise postée sur le net peut être lue des millions de fois . Cela n’en restera pas moins une bêtise . A contrario je pense à tous ces écrits intéressants ,  condamnés à l’oubli dans un tiroir poussiéreux  et  arrachés aux ténèbres grâce au net !

Il reste vrai que trop de blogues tuent le blogue . Ce ne sera pas la médiocrité qui mettra ce moyen d’expression exceptionnel en danger mais sa prolifération . Comment se frayer un chemin au milieu d’une production aussi abondante ? Ceci me permets d’introduire une supplique auprès de notre webmaster, messire Benoist de Savoye : quand disposerons-nous d’un répertoire , même partiel, des journaux hébergés sur ce site ? Actuellement seul le hasard permet aux blogueurs de se rencontrer !

 Allons , messeigneurs nous vivons une époque formidable ! De toute manière nous n’en avons point d’autre et puis ,  les roses ne s’épanouissent-elles pas sur un lit de fumier ?

 

 

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07 septembre 2004

Terre de Feu IV

Ils regardaient à tribord le glacier défiler telle une cataracte figée pour l’éternité dans les doigts glacés de la cordillère de Darwin. De temps en temps un  bloc se détachait et tombait dans les eaux sombres , provoquant un petit raz-de-marée dont les ultimes  ondes  venaient se confondre avec le craquement sec de la glace déchirée ,  indice à peine audible d’un drame  déjà consommé . Ils naviguaient depuis deux jours dans cet entrelacs de chenaux formés par des îles aux sommets déchiquetés , morceaux de continent chus dans l’océan au jour du grand chambardement . Aux calmes plats succédaient les coups de vents , ces williwaws meurtriers descendus en force des montagnes pour se précipiter dans les gréements des voiliers pris au dépourvu . Faseyements des voiles dans le sillage des déchirements de la tempête . Hisse , affale , renvoie , abats , lofe,  empanne , à sec de toile , tout-dessus , bâbord amures , laisse venir , choque , embraque , embarque , étarque , fuis , à la cape , la barre dessous ! Hume le vent , sens le changer de direction dans tes cheveux , vibre au son des gémissements de la vieille coque , souffre avec elle , c’est ta mère , ta maîtresse , ta vie ! Bande tes muscles dans la gîte et accroche-toi à cette bite , non pas la mienne petit con , l’autre , celle qui traverse le pont ! Ca y est , le vent mollit , regarde il tourne , allez , vire lof pour lof , prends garde il forcit ! Slobodan tenait la barre franche entre ses mains rougies par le froid , la tête pleine de mots étrangement beaux . Le capitaine Bustamante le guidait de sa voix enrouée  détruite par trop de navigations menées sur une mer d’alcools  forts dans les brumes perpétuelles d’un tabac à la douceur assassine  . Lui ,  qui à force d’abriter des liqueurs avait pris l’apparence d’une barrique , n’était sur que d’une chose : il ne rendrait pas son dernier soupir fétide dans un de ces hospices où les morts croient toujours être en vie ! A cinquante ans , il était encore robuste,  mais il sentait , là , à l’intérieur , profond très profond , que la vie s’en allait par petits morceaux . Vivant certes et bien vivant , mais un peu moins tous les jours . Alors il guettait avec curiosité cette rafale qui le surprendrait ,endormi ,  une de ces nuits et  les enverraient ,  lui et son fidèle compagnon ,  là où tout marin se doit de finir ! Mais depuis deux jours , le temps s’était figé et sa vie avait cessé de se lézarder . Cet homme rude était tombé sous le charme juvénile du  serbe . Qu’on ne se méprenne pas ! Le capitaine n’était pas un maricon ! Ah ça non ! Toutes les putes de Punta Arenas à Puerto Montt connaissaient son sexe noueux , sa trique fougueuse et son coup de rein précis ! Non , une chose étrange s’était produite l’autre soir , là-bas, à Ushuaia . Une onde de tendresse l’avait submergé en regardant le pauvre gosse rendre ses tripes , agrippé au bastingage . Brusquement il cessa de se sentir seul . Et puis il y avait eu ce drame affreux le lendemain . Slobo l’accompagnait dans ce quart,  le plus dur , celui qui voit le jour se lever . Triste jour , gris , froid , pluvieux , misérable , à peine né et déjà vieux . Ce grand imbécile d’autrichien était sorti du carré en titubant avec son ridicule manteau trop long . Il était passé à coté d’eux sans les saluer puis , se penchant par-dessus la rambarde , s’était mis à uriner . Une vague , une embardée , un cri d’effroi étonné et plus de pisseur au long manteau ! En jurant , Bustamante vint vent debout pour casser l’erre du sloop . Secoué par le claquement des voiles et le sifflement des écoutes , il essaya de scruter la surface dans les premières lueur de cette aube blafarde .Mais rien,  hélas ! Les eaux tumultueuses déjà sur l’autrichien s’étaient refermées ! Slobo hurla et pleura . Aussi ,  quand ses yeux égarés rencontrèrent le regard résigné du capitaine , ce dernier ne put que murmurer :

-         C’est trop tard mon garçon ! Nous n’y pouvons plus rien ! ….. C’est profond…

Tragiquement profond !

Le jeune homme , un moment étonné , cessa de sangloter , le fixa avec intensité puis éclata de rire en répétant .

-         Tragiquement profond …….. ? Oh putain , le con !

Bustamante ne fut pas sur de comprendre le sens de cette phrase. Mais c’était un homme simple ! Anton était mort . Ils allaient continuer leur navigation vers Punta Arenas , informer Vartzorski de l’épouvantable accident  , essayer de récupérer leur du , sans grand espoir . Pourquoi payer pour un mort ? Ensuite , ils trouveraient du fret , des passagers , iraient au Nord…. Et puis…. il s’aperçut qu’il parlait d’eux et non plus de lui…

 

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06 septembre 2004

Ca arrache !

Je faisais allusion , l’autre jour , entre autres peurs irrationnelles , à la terreur qu’on voudrait bien nous voir éprouver pour les OGM ( organismes génétiquement modifiés) et leur utilisation dans l’agriculture . En résumé il s’agit de mettre au point des semences « immunisées » contre les principaux parasites affectant le blé , le mais ,le colza…en se livrant à des manipulations génétiques. Inconvénient : on ne connaît pas à long terme l’effet de ces produits sur la santé . Avantage : ces semences rendent l’utilisation des insecticides inutiles . Ors , ces insecticides , on en est sur , sont eux , hautement nuisibles à l’écosystème et à notre santé . A priori , si j’avais été militant chez les verts je me serais dit , bon , ça à l’air intéressant ce machin . Laissons les scientifiques faire leur boulot ( les verts disent boulot ,  ça fait nature ) et tirer leurs conclusions . C’est raisonnable , non , comme raisonnement ?

 Problème,  ce sont les américains et plus particulièrement une multinationale U.S de l’agroalimentaire qui ont mis au point les premières semences . Aie ! Ca sent le souffre ce truc ! Pour tout arranger ces semences sont actuellement testées massivement dans certains pays du Tiers-Monde comme l’Inde et le Brésil . Vous voyez où je veux en venir ? Amérique, grand capital , semences , Tiers-Monde ….mais bon sang c’est bien sur ! Encore un complot de la malbouffe internationale pour achever les survivants de cette effroyable invasion qui a vu des hordes de hamburgers recouverts de ketchup essayer d’égorger nos filles et nos compagnes .

Dans notre pays quelques laboratoires se sont intéressés à la question et ont décidé de mener des études de leur côté . Les politiques, tout en faisant des déclarations très médiatiques et très hostiles aux OGM , se sont  rendus compte que si ceux-ci s’imposaient un jour ,  nous serions totalement à la merci de quelques fournisseurs étrangers pour assurer nos approvisionnements en semence . Ils ont donc , discrètement ,  donné leur accord pour que les recherches se poursuivent , à petite échelle bien sur ,  ne serait-ce que pour savoir si oui ou non ces OGM sont nocifs pour l’environnement et la santé . On planta donc quelques hectares de blé et de mais transgéniques . C’est là qu’intervient notre ayatollah moustachu de l’écologie  . Entre deux fastfoods , il décida de s’en prendre à ces parcelles à la semence impure . Les uns plantaient, les autres arrachaient . Pour mieux frapper l’opinion publique , ces hérauts d’une croisade dont la Jérusalem se trouve au Larzac , ont aussi dévasté deux ou trois laboratoires sous l’œil attendri de quelques gendarmes désœuvrés . Les médias accordèrent quelques secondes aux malheureux savants et à leur complainte rétrograde : des années de recherches anéanties en quelques minutes .Par contre les plateaux de télévision furent largement ouverts au purificateur sementique ( moyen , je sais !) . L’arrachage de plants contaminés devint un must dans la capitale . Quel joie de voir tous ces citadins déguisés en bouseux arracher tout et n’importe quoi ! Au milieu des malheureux pieds de mais malmenés , secoués et volant en tous sens , contaminant ainsi largement les champs environnants ,  ceci soit dit en passant , on pouvait reconnaître le gratin du gotha des bien pensants . Un plan de carrière bien conçu incluait dorénavant ,  entre un stage commando en Guyane et un saut à l’élastique dans le Luberon , un arrachage rageur de plants maudits . Je crois même , que dans leur frénésie destructrice il s’en prirent un jour au champ d’un paysan innocent . Innocent mais pas manchot ! Cela se termina par quelques salves de gros sel dans le cul !

Et puis hier , alors qu’en famille ils étaient venus déraciner en toute candeur ce que d’autres  avaient planté pour leur malheur , par la maréchaussée  ils se sont fait rosser !

Quel scandale ! Moi je suis d’accord avec ce vieux stalinien à la crinière blanchie qui hurla son désespoir dans les micros avidement tendus ! Si on ne peut plus saccager en paix la propriété d’autrui , où va-t-on ? C’est une remise en cause de plus d’un avantage acquis ! Paraîtrait même que le gouvernement il est pas légitime . Encore une sombre histoire d’adultère !

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05 septembre 2004

Perte de temps

Ce matin en me rasant , j’ai brusquement ressenti un grand vide . Voyons. Comment expliquer cela ? Votre maison est remplie de bibelots divers ramenés d’expéditions plus ou moins lointaines . Ce ne sont pas toujours des objets d’une grande valeur financière ou esthétique  , mais  vous y êtes attachés . Ce sont simplement des bornes mesurant le chemin parcouru.  Et puis , un jour , un de ces objets disparaît , vol ou négligence , vous ne le saurez jamais .  Bien entendu , vous ne remarquez pas immédiatement cette absence . Mais au fil des jours naîtra , sournoisement, insidieusement ,  une sensation de manque née de cette absence . Des semaines ou des mois passent et voilà que brusquement , au détour d’une conversation , en lisant un livre ou en regardant un film , l’image du disparu vous apparaîtra avec la clarté d’une révélation . Mais où est passé mon petit Tiki de pierre , celui que machin m’avait offert pour mes trente ans ? Vous essayerez  de vous souvenir de cet objet si longtemps ignoré , un peu méprisé même …..il n’était pas bien beau ce Tiki . Quand l’ai-je vu pour la dernière fois ? Et puis vous retournerez votre maison de fond en comble , non pas  pour retrouver l’objet dont votre subconscient a déjà accepté la perte mais pour combler cette fissure qui brusquement s’est ouverte sous vos pieds .

Moi , ce matin ce n’est pas d’un tiki dont j’ai à déplorer la perte . Non , j’ai brusquement réalisé que j’avais perdu …. mon temps .Disparu ! Il était là , abondant , inépuisable , infini . Allons , j’ai tout mon  temps…..je le possède , aita pea pea            comme on dit ici ! Puis brusquement ….un vide . Hou hou …..temps , où es-tu ? Reviens ! Ne t’en vas pas si vite !

Je sais qu’il est inutile de fouiller la maison . Ca tombe bien , en plus d’être négligeant je suis paresseux . Non,  c’est fichu , mon cher temps , je t’ai définitivement perdu ! Attention ! Je ne déplore pas l’utilisation de ce temps , pas de mea culpa , j’aurais du faire ceci ou cela , pas de remords , juste l’impression de ne pas avoir vu partir un être cher . A mon ami le prisonnier , disparu lui-aussi , je disais un jour ma préférence pour le sablier sur la montre dans la mesure du temps . A chaque instant on voit le temps écoulé et le temps à venir .Les grains répandus et le sable restant .   C’est vrai que c’est un peu angoissant . La montre , elle ,  est un cercle  . Elle nous berce dans l’illusion que le temps n’a ni commencement ni fin .Si , comme la mienne , votre montre est automatique , c’est encore pire ! On ne se soucie tout simplement plus du temps qui passe . Moi je l’ai perdu . Si quelqu’un le retrouve ….

 

 

Deux vieillards assis sur un banc.

 

-         Quel temps….hein !

-         Huit heures moins le quart. Nous avons encore le temps !

-         Quel temps ?

-         Le temps de voir venir !

-         Voir venir quoi .

-         Le sale temps , pardi !

-         Mais il fait un temps splendide ! La météo….

-         Oh , je ne perds pas mon temps à les écouter , ils se trompent tout le temps !

-         Vous entendez…..

-         Héééé……….

-         Huit coups au clocher de l’église . C’est que le temps passe !

-         Il file oui , oulala ! Faut que j’y aille si je veux arriver à temps !

-         Bah , vous ne le rattraperez plus maintenant !

-         Qui ça ?

-         Ben le temps perdu , tiens . Il court bien trop vite pour vous !

-         Bah , vous avez raison ! Il vous reste encore un peu de temps ?

-         Attendez que je regarde….Fut un temps j’en avais plein…si…là !

-         Vain Dieu mais il est tout rabougri et minable ! On dirait une souris crevée ! C’est quoi ?

-         C’est mon petit-fils que me l’a donné . C’est tout ce qu’il a trouvé . Temps partiel qu’ils appellent ça maintenant !

 

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04 septembre 2004

Terre de Feu III

 

-         Réveille-toi et suis moi !

Slobo allait hurler mais une main puissante empêcha le cri de franchir ses lèvres bleuies par le froid . Dans la pénombre il reconnut la silhouette massive de son ami Anton . Il hésita , certain que l’autrichien allait exiger le tribu normalement attaché à toute protection accordée dans cet univers où les damnés sont leurs principaux tortionnaires . Il en fut étonné . Jusqu’ici son ami l’avait traité avec l’humanité d’un père n’exigeant en retour que le réconfort de sa conversation . Il mesurait tous les jours l’étendue de sa chance en comparant son sort à celui d’autres garçons  , esclaves à peine pubères , victimes , comme lui ,  de leur beauté sans force.

Résigné , il se leva en frissonnant . Il portait en permanence tous ses vêtements mais le froid et la mauvaise nourriture le maintenaient dans un état d’hypothermie permanente . Il remarqua alors que son compagnon avait revêtu un gros manteau de feutre qu’il ne lui connaissait point. Sur son épaule droite une besace rebondie pendait au bout d’une sangle de cuir . Il le suivit en silence jusqu’à l’épaisse porte en bois . Ils s’accroupirent un instant dans l’obscurité . Des pas,  une clé tourna dans la serrure , les pas s’éloignèrent . Anton ouvrit la porte et les deux hommes se glissèrent le long du couloir faiblement éclairé et désert à cette heure de la nuit . Les gardes étaient rares au pénitencier ,  souvent d’anciens prisonniers , ceux que leur passé pesant  empêchait de quitter ce havre infernal , les ancrant définitivement dans ce monde de souffrance où ,  à la recherche d’une rédemption impossible ,  ils finissaient par s’enfoncer avec une désespérante résignation . Le directeur de la prison déplorait régulièrement cet état de fait auprès de ses supérieurs de Buenos-Aires . Mais la faiblesse des salaires , la distance ,l’absence d’autres moyens de transport que le bateau ,  le climat, finissaient par dissuader les plus courageux . Et puis , lui disait-on , qu’ils s’échappent ! La nature aura vite fait de ramener au bercail ceux qu’elle n’aura pas tué ! Et c’était vrai ! En dehors de quelques indiens onas que les estancieros achevaient de massacrer , aucun humain ne pouvait survivre bien longtemps dans ces forêts épaisses ou sur ces montagnes aux parois glacées.

Quand ils débouchèrent dans la cour , l’averse redoubla d’intensité. Ils devinèrent les gardes abrités dans les miradors disséminés le long du mur d’enceinte . De temps en temps le pinceau lumineux d’un projecteur tentait de traverser le rideau impénétrable de l’obscurité liquide . En tirant Slobo par la manche de sa veste , Anton l’entraîna dans la tourmente . Ils coururent jusqu’au portail d’entrée , deux lourds battants de fer qu’une main attentionnée ou négligente avait laissés entrouverts . Le cerveau engourdi du jeune homme enregistra leur fuite avec l’indifférence du témoin involontaire d’un incident minime aux conséquences incalculables . Il avait froid et la pluie glacée avait pénétré jusqu’aux parties les plus intimes de son corps décharné . Pendant qu’il courait sur la piste détrempée  à la remorque du géant , il eut envie que tout cela s’arrêtât et qu’enfin il pût se reposer . Il se forçait à garder les yeux obstinément baissés sur le mouvement saccadé des jambes de son ami . S’il les levait et regardait autour de lui , il en était sur , il allait tomber . Lorsqu’ils arrivèrent au port , la pluie cessa brutalement . Anton étouffa un juron . Les nuages poussés par le fort vent d’ouest se déchirèrent et laissèrent un quartier de lune déverser une lueur blafarde sur le quai désert . Anton avança la tête , scrutant les eaux noirs du port . Rien . Ils progressèrent légèrement courbés sur le vieux ponton  vermoulu . Anton secoua la tête avec désespoir . Le grincement d’une planche pourrie  les fit se retourner tous les deux.

Un homme s’avançait vers eux une main dans la poche de son pantalon en toile claire et l’autre largement tendue avec la désinvolture d’un mondain recevant des invités dans son salon . Lorsqu’il fut tout près ils se rendirent compte qu’il ne portait qu’une légère chemise à carreaux .De dessous ses longs cheveux emmêlés  par le vent émergeait une paire de lunette de soleils rondes montées sur un nez interminable . Il n’inspirait pas à proprement parler l’effroi , mais un étonnement certain .Il lui serrèrent la main . Il se présenta en castillan d’une voix profonde ou pointait un reste d’accent français .

-         Je suis M. et j’ai un petit problème ….pour le bateau….

Anton le regarda avec méfiance.

-         Quel problème ? Tout avait pourtant été réglé par Vatzorski . Le capitaine Bustamante a touché une forte avance et il devait être là aujourd’hui à trois heures du matin précises !

M fit un geste de la main conciliateur .

-         Allons du calme tout se passera comme prévu . J’hésite juste sur le genre de bateau . Sloop ou cotre…

-         Non , mais vous vous fichez de moi ! Qu’est-ce que ……M ? …….mais alors c’est vous….

-         L’auteur… oui ! Je voulais juste votre avis sur la question . J’estime qu’on ne fait pas assez participer les personnages à la conception d’une histoire .

-         Ah , vous tombez bien , vous ! Parce que je ne suis pas content du tout ! C’est la deuxième fois que je joue le brave grand type à la corpulence peu commune . Dites tout de suite que je suis gros ! Dans l’autre histoire , l’île du long sommeil , j’étais monsieur Hoak , le second . Le problème c’est qu’il n’y avait pas vraiment de troisième . Allons , monsieur Hooooaaaak , affalez-moi ces voiles . Hooooaaaaaak , allez porter l’ancre à jas de cent kilos sur l’avant et capelez la à cette putain de chaîne  de quatorze qui se trouve je ne sais où …… !

Anton imitait très bien le ton légèrement affecté de M. Ce dernier se récria.

-         Ah mais pardon , je vous avais adjoint le jeune Flundge……

-         Tu parles ! Le petit branleur de service , belle gueule, beau cul mais quand il s’agit de mettre la main à la pâte c’est le vieux qu’on siffle….

Slobo-Flundge se précipita sur Anton-Hoak et le saisit par les rabats  de son manteau.

-         Dis-donc , gros porc , sois poli quand tu parles de moi !

Mais Anton le balaya d’un revers de la main sans lui accorder la moindre attention.

-         Et puis ça ce n’est rien ! J’aimerais qu’à  l’avenir mon personnage gagnât en profondeur et en tragique …Vous voyez ce que je veux dire ?

-         Profondeur ? Tragique ? Mouais , je crois que je peux faire quelque chose pour vous !

M. se retourna ensuite vers le jeune homme et l’aida à se relever.

-         Et vous mon ami ? Des revendications ?

Slobo se gratta vigoureusement l’entrejambe .

-         C’est un peu pareil pour moi . J’en ai un peu assez d’être juste un bel objet que les femmes…et les hommes se disputent . J’ai dix-huit ans quoi ! Je peux me débrouiller tout seul. Et puis j’aime pas le froid ! Quant au bateau je n’en parle même pas . Je suis malade comme un chien en mer . Je préfèrerais l’avion , même en classe touriste , tiens ! Vous voyez bien que je suis raisonnable !

-         C’est qu’en 1922 l’aviation en était à ses débuts . Saint-Exupéry ne s’était pas encore égaré entre les dunes su Sahara et Mermoz portait des culottes courtes .

-         C’est qui ceux –là ?

-         Laissez tomber . Finalement je crois que je me suis décidé pour un sloop . Allez , bonne chance mes amis !

M . s’éloigna en leur adressant un dernier salut . Quand les ténèbres l’eurent avalé , ils devinèrent la silhouette d’un sloop d’une cinquantaine de pieds faiblement éclairée par la lune.  Le capitaine Bustamante , seul membre d’équipage , affala le foc et la grand voile pour casser son erre et accosta silencieusement au vieux ponton vermoulu. Les deux amis sautèrent à bord.

 

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03 septembre 2004

La grande peur dans la montagne

Je me permets d’emprunter  le titre de ce chef d’œuvre de la littérature helvétique qu’est « La grande peur dans la montagne » de Ramuz , pour tenter de caractériser ce début de siècle . Plût au ciel que cette dernière ne se  manifestât qu’en montagne ! Malheureusement elle ravage nos campagnes , s’immisce dans nos villes , pollue nos rivières , se déverse sur nos côtes , gagne la haute mer et s’évapore dans les airs . Nous sommes tout simplement saturés de peurs . Je passe sur les plus courues que sont la guerre , le terrorisme, les intégrismes religieux et politiques .  Ces terreurs de fond  s’emparent de nous à l’énoncé détaillé et répété de toutes les calamités affligeant quotidiennement des pays souvent fort lointains , sentiments légitimés sans doute par la proximité de ces évènements : à des milliers de kilomètres en projection Mercator ,  à quelques mètres en projection cathodique . Mais à ces angoisses profondes il faut ajouter toutes ces petites peurs qui nous guettent dans le lit ,le réfrigérateur , la salle de bain ,  le lieu de travail , sur la route ,  bref dans tous ces endroits où nous sommes obligés de nous rendre quotidiennement .

Je parle bien de cette peur pusillanime   et banale qui empoisonne nos existences , celle qui colonise nos vies tels ces acariens invisibles à l’œil nu , mais monstrueux sous la lentille impitoyable du microscope électronique . Moi je dormais bien avant . Depuis que je sais qu’ils sont là et me guettent…impossible de fermer l’œil !

Ces dernières années nous avons eu droit à tout l’attirail  de la « pavor-propaganda » ( je sais ça n’existe pas) . La vache folle , le mouton tremblant , le yaourt empoisonné , la voiture désaxée,  l’avalanche imprévue , la crue annoncée , la sècheresse dénoncée , le froid , le chaud, la légionellose , la listériose , les semences de mais traitées  tueuses d’abeilles , les plants de mais transgéniques destinés à remplacer les semences tueuses d’abeilles,  les arracheurs de plants de mais transgéniques destinés à ….. , les abeilles tueuses , les pets de vaches responsables du réchauffement de la planète , l’invasion des algues , la surcharge pondérale , les décharges sauvages , les crânes rasés , les cheveux longs , la calvitie, Le Pen président …..Je m’aperçois que cette liste est interminable et que chaque instant de notre vie s’est vu transformé en peur potentielle .C’est que ça rapporte la peur ! Médiatiquement mais aussi politiquement ! A chacune de ces peurs correspond bien entendu une avalanche de lois dissuasives de tout affrontement avec ces légions  que nous laissons petit à petit nous assiéger sans aucun espoir d’évasion . Finirons-nous comme ces jeunes japonais murés pour de longues années dans le silence de leur chambre ?

Que craignons-nous en fin de compte ? La mort ? La belle affaire, nous y passerons tous un jour ! Non , après tout, je crois que nous avons peur d’avoir peur . C’est mon cas , je le confesse . Non , non , tout cela n’a aucun sens ! C’est dit ,  aujourd’hui…..non ….demain , il faut quand même que je me prépare , demain donc j’affronte mes peurs . Pour cela il me faudrait une de ces bonnes grosses paires de cojones , vous savez de celles que portaient nos ancêtres chasseurs de mammouths ou encore ces navigateurs qui partaient sans trop savoir  où et pour combien de temps . Allez , je cours essayer d’en louer une !

 

Je m’aperçois qu’un de mes « collègues » blogueur à la citadelle, et non des moindres , cite à la fin de son article d’hier un extrait de mon feuillet intitulé « Blog et réaction » qui m’avait largement été inspiré par la lecture de son journal http://www.hautetfort.com/noval

 Qu’il en soit remercié puisque je ne puis le faire autrement , sa page étant dépourvue de la rubrique « commentaires » ce qui est son droit le plus strict .

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Terre de Feu II

Slobodan serra contre son corps le grossière couverture de laine fournie par l’administration pénitentiaire . Le froid humide pénétrait par chacun des pores de sa peau . C’était le moment qu’il craignait le plus depuis son arrivée ,  deux mois auparavant , au pénitencier d’Ushuaia , petite ville  située à la sortie du canal de Beagle . Une forte envie de pleurer ou plutôt de hurler le submergea . Il écouta les ronflements de ses voisins , la toux déchirante du tuberculeux qui agonisait en face de lui , les éclats de voix s’échappant du dortoir voisin . La pluie se mit à tomber avec force engloutissant tout autre bruit dans le vacarme des gouttes frappant avec violence le toit en tôle . Les rafales de vent modulaient la force de l’averse. Il essaya de ne pas se rappeler sa première nuit , les viols répétés dont il avait été l’objet , la douleur , le dégoût . Heureusement (il ricana en prononçant mentalement l’adverbe) la fraîcheur de ses dix huit ans lui avait valu la protection d’Anton , un autrichien à la corpulence peu commune . Dès le lendemain , il avait été  affecté à l’atelier de menuiserie où Anton officiait comme maître charpentier. Leur principale activité s’articulait autour de la fabrication de cercueils dont le bois était fourni en quantité illimitée par les épaisses forêts avoisinantes et les cadavres par la dureté du régime carcéral . De temps en temps une commode ou une bergère fabriquée avec amour par le géant partait agrémenter l’intérieur d’une austère demeure élevée sur une des estancias disséminées dans ces parages d’une beauté dont la tristesse faisait sombrer dans le dépression ou le crime tout homme qui ne fût  animé par un esprit de liberté suicidaire ou de lucre démesuré.

Slobodan avait débarqué à Valparaiso en 1920 , deux ans  plus tôt ,  dans le ventre d’un cargo italien chargé d’immigrants ,  denrée que ce pays exportait alors avec le plus de fréquence. Il avait payé sa traversée en travaillant quinze heures par jour à alimenter en charbon les chaudières insatiables du vapeur . Le navire , débarrassé de son fret humain , devait charger quelques milliers de tonnes de phosphate extraites dans les zones arides du Nord du Chili et repartir pour l’Europe après une escale de quelques jours  . Le bosco lui glissa quelques pièces en lui souhaitant bonne chance . Slobo erra dans cette ville étrange construite à flanc de montagne , où les ruelles s’arrêtaient brutalement aux portes d’ascenseurs et de funiculaires au cheminement aussi lent que bruyant.  Le jeune serbe épuisé par une pérégrination chaotique ,  finit par pousser la porte de la pension « el Huaso » , un bordel de bas-étage nonobstant sa situation géographique élevée . Pour quelques livres Sterling , la monnaie de référence de l’époque , il put jouir du gîte , du couvert et des charmes anémiés  des pensionnaires pendant les deux semaines nécessaires à son acclimatation chilienne . Quand il retrouva la lumière du jour , sexuellement épuisé et financièrement exsangue , il se mit à la recherche d’un travail , chose facile en cette époque de salaires anémiques . Un mois plus-tard,  il chevauchait dans la pampa argentine , à la poursuite de moutons égarés et de rêves évanouis . Il travaillait pour l’estancia Mac Buloch abritant quelques millions de moutons sur trois cent mille hectares . Il était cantonné dans la partie de l’exploitation limitée au Sud par le détroit de Magellan et à l’est par l’océan  Atlantique ,  partageant  une cabane ,  située sur une éminence d’où il pouvait apercevoir les vapeurs empruntant le détroit, avec un certain Adrian, du moins quand celui-ci d’abaissait à descendre de son cheval sur lequel il semblait soudé au point d’y manger et d’y dormir . Homme et monture devaient disparaître ensemble bien des années plus-tard , au cœur d’une tourmente de neige qui les ensevelit tous les deux . Au dégel , on les retrouva au fond d’un ravin , Adrian , le dos appuyé contre la paroi , les rennes dans la main droite , le cheval allongé sur ses jambes . Tout à fait naturellement ,  on les enterra l’un à côté de l’autre .

Pendant les quelques jours passés au camp de base , on décrivit à Slobo sa fonction en mots parcimonieux et précis : travail , fatigue , solitude , peur, froid . Puis le contremaître l’accompagna au poste 14 . Il chevauchèrent trois jours , ne dormant que quelques heures pendant les courtes nuits de l’été austral . Ils menaient à la longe deux mules chargées de provisions . Le contremaître était un homme de peu de mots , préparant le jeune Slobo à rencontrer celui qui allait devenir son compagnon au cours des prochains mois : le silence . Seul le bruit du vent dans les hautes herbes , que le natifs appelaient pasto coiron ,  rythmait le passage des heures . Quand ils arrivèrent à la cabane , ils n’y trouvèrent qu’un garçon d’une vingtaine d’années à la chevelure hirsute et repoussant de crasse . Il gisait sur un grabat , répétant de sa voix éraillée une ritournelle enfantine . En les voyant sur le pas de la porte , il se mit à pleurer ,  les assimilant aux ombres dont son esprit délirant peuplait ses jours et ses nuits . Ils déchargèrent les provisions , puis Slobo aida le contremaitre à faire monter le dément sur son cheval . Il les regarda s’éloigner et bien après que leurs silhouettes eussent disparu , absorbées par la pampa , la ritournelle enfantine continua à résonner dans sa tête.

 

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02 septembre 2004

Terre de feu

Le «  Terra Australis » venait d’appareiller de Puntarenas . Il était dix heures du soir et en cette fin de journée de l’été austral , la jour hésitait à céder la place à la nuit et lançait dans le ciel exceptionnellement dégagé une dernière charge désespérée . Mais que peuvent quelques lueurs blafardes contre  les ténèbres lancées au galop ? Je me trouvais à la poupe avec les autres passagers de ce petit bateau de soixante mètres de long . Nous étions une quarantaine , destinés à nous côtoyer pendant la semaine de croisière qui devait nous mener au cap Horn , si dios quiere ,  selon l’expression favorite des marins de cette fin du monde aux côtes inhospitalières . Tandis que l’étrave fendait les eaux paisibles du détroit de Magellan , nous regardions les lumières de la ville disparaître petit à petit dans le sillage du navire . Une cloche perça l’obscurité d’une note cristalline , nous appelant à nous réunir dans le comedor afin de participer à des agapes tardives dont la réputation avait traversé les océans . Le buffet fut à la hauteur de nos espérances . Alors que je rejoignais ma table avec une généreuse portion de centolla , une espèce de crabe d’un bon mètre d’envergure , j’observai les compagnons qui m’étaient échus en partage . Il y avait là un couple de jeunes gens , la trentaine , qui ne firent pas même semblant de s’apercevoir de l’existence  d’autres personnes à leurs côtés . Ils se parlaient en un allemand guttural qui cédait parfois la place à un portugais chantant . Quand je dis chantant , je devrais dire hurlant,  car ces gens là criaient beaucoup et se disputaient souvent . Enfin madame , car monsieur avait le verbe parcimonieux et le coup de fourchette généreux . A ma gauche une dame d’une cinquantaine d’année , me fit , entre le crabe , le veau farci et l’omelette norvégienne un récit extensif et détaillé de sa vie .Elle était belge et chassait le mari aux quatre coins du monde . Elle avait déjà enterré cinq mâles dont les attributs devaient orner , cela ne faisait aucun doute, les murs du grand salon de sa fabuleuse demeure des environs de Gand .  Il y avait eu deux belges , un suisse , un égyptien et le dernier , un malais , venait juste d’expirer . Tous  morts de mort naturelle , précisa-t-elle . La nature fait bien les choses ! J’ajoutai innocemment …..je suppose qu’ils étaient riches…. et elle de renchérir ….. et vieux bien sur ! Aussi à présent chassait-elle pour le plaisir . Elle me dit cela avec une simplicité désarmante .   Ses critères de sélection étaient fort simples . A la fin du repas elle me montra un jeune homme assis à une table voisine et lâcha , avec l’expertise   d’un tueur d’éléphants , un laconique , soixante cinq kilos de bite ! A ma droite le professeur Arturo Silj , un frêle sexagénaire , fit un bond tandis que la belge éclatait d’un rire de hyène ,  des lambeaux de  flamand accrochés entre ses dents . Arturo , en bon chilien , s’était présenté en nous distribuant à chacun une carte de visite . Il était titulaire de la chaire d’économie politique à l’université australe de Puntarenas et mettait à profit les vacances scolaires pour s’offrir chaque année ce petit voyage effectué avec le sérieux et la conscience d’un pèlerinage.  Il devint mon guide pendant la croisière , me nommant chaque seno , chaque glacier , peuplant chaque recoin du canal de Beagle de contes et légendes déclamés dans cet espagnol si particulier que les chiliens s’entêtent à appeler castillan . Ce premier soir , il ne participa que peu à la conversation , s’alimentant à peine , immergé dans ses pensées . Après avoir pris congé de Kilobits , j’invitai Arturo à partager un maté dans le petit bar situé sur le pont supérieur  .On devinait les trépidations des machines au tintement discret des verres et des bouteilles soigneusement rangées derrière le barman au visage imperturbable . La nuit était noire et les baies vitrées  nous renvoyaient l’image de deux hommes flottant dans l’espace et le temps.

 

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01 septembre 2004

Blog et Réaction

Au fil des mes pérégrinations dans le monde du blogue , il m’arrive de m’arrêter et de poster un commentaire dans certains journaux « de fond » dont les auteurs affichent des opinions qui ne sont pas nécessairement les miennes . J’apprécie ces journaux . Ils sont en général bien écrits ce qui me change du mien et me font prendre conscience que le politiquement correct n’a pas encore tué tout débat dans ce pays . La capacité d’utiliser son droit à la libre expression est une caractéristique des démocraties , respectons la . Ce sont des blogues que je qualifierais de réactionnaires dans le bon sens du terme . C’est la réaction à une doctrine généralement admise , à savoir que le débat politique de fond n’existe plus .Et dans cette « Réaction » , il y a de tout ,  le meilleur comme le pire . J’ai pu y lire que le blogue constitue un nouveau mode d’expression qui d’une certaine manière permet de contourner la situation oligopolistique que maintiennent les grands médias en matière de communication et par la même casser le système de pensée unique . L’idée est intéressante dans un pays ou la presse et l’édition sont concentrées entre quelques mains !  Face à la dictature de l’image , il est encourageant de constater que des personnes communiquent encore par le biais de l’écrit .

D’autres sont farouchement pro-américains , si tant est que ce terme ait un sens . Je fais partie de ceux qui pensent que Jacques le Grand a pris la bonne décision , mais ,  ma foi , toute opinion est bonne à prendre . C’est vrai que je commence à me demander de plus en plus si on ne se trompe pas d’ennemi , eux comme nous ,  d’ailleurs ! L’actuelle administration n’est pas éternelle . Il faudra bien qu’il y ait un après Bush…..

Certaines de ces pages sentent nettement le souffre, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas les lire . Il s’y trouve parfois des vérités qui ne sont pas toujours bonnes à entendre ! Les gens qui les écrivent sont manifestement intelligents et polémiquer avec eux peut s’avérer intéressant même si pas très politiquement correct !

Non je pense qu’il faut aller en masse sur ces pages et poster des commentaires , ne surtout pas se laisser impressionner par le style  et le vocabulaire recherchés de leurs auteurs .Moi je suis sur qu’ils seront ravis de voir débouler le petit peuple du blogue égocentrique dans leurs subjonctifs imparfaits , leurs allégories , leurs dichotomies et leurs déconstructions ! Il ne faut pas oublier que c’est dans l’opposition que l’on forge son opinion .

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