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28 septembre 2004

Ouragan sur le Rhône

Je regardai les tours du château d’Yvoire défiler à tribord . Mon enfance , les filets de perche du dimanche, les tables sous les platanes , les  serveuses qui s’appelaient toutes Marie-Pierre ou Marie- France .

La plus-part des touristes étaient descendus au pont inférieur pour déjeuner. Un nuage de goélands et de mouettes rieuses suivaient le navire dans l’espoir de voir un passager leur jeter quelque nourriture . L’air était doux . J’étais heureux . Je hochai stupidement le tête , un sourire béat au lèvres . Clay prit cela pour un encouragement.

-         Creasy , no ?

-         C’est l’or qui nous avait rendu fou . On aurait probablement fini par s’entretuer. Tu as bien fait de mourir avant . Ca m’a ouvert les yeux !

-         Mourir ? Tu veux dire disparaître ! Me perdre dans la nature ! Une renaissance plutôt qu’une mort !

-         Non mourir !

Clay se tortilla inconfortablement sur son siège . Il avait la gorge sèche , un serveur passa , il lui fit signe, mais une fois de plus l’autre l’ignora . Désireux d’éviter tout nouvel esclandre , je passai la commande au bar et revint avec le verre de whisky que je posai à coté du premier , intact, dans lequel la glace achevait de fondre. Clay se mit à rire nerveusement.

-         Quand tu prétends que je suis mort ,c’est une manière de dire que je n’existe plus pour toi , je suppose ?

-         Ni pour moi , ni pour les autres . Tu es tout simplement parti en fumée quelque-part dans la cordillère , il y a quinze ans au Costa Rica . Ils ont érigé une belle stèle  en mémoire de toutes les victimes , ton nom y figure . J’y suis retourné , il y a quelques années . Deux jours de marche . J’avais emporté toutes tes cassettes de Flamenco et je les ai enterrées à proximité de la fosse commune où vos membres déchiquetés ont été ensevelis .Un bel endroit !

-         D’accord , mais tout ça je te l’ai expliqué , j’avais donné mon coupon , n’ai pas pu le récupérer et ils ont cru…

-         Non , mon ami , c’est moi qui ai cru . Tu penses bien que j’ai fait mon enquête. Je ne voulais pas accepter ta mort , alors je me suis accroché au moindre espoir.  Et si tu n’étais pas monté dans cet avion ?Tu devenais alors un traître , mais un traître …vivant ! A l’aéroport le chef d’escale se souvenait bien de toi,  un grand rouquin ,  il pensait t’avoir vu monter à bord,  mais n’aurait pu le jurer sur la Vierge . Tu te rappelles comme ils sont ! J’ai pensé que les seuls à pouvoir témoigner de ta présence auraient été les autres passagers , mais comme ils étaient tous morts…Et , puis j’ai eu une idée. J’ai repensé à mon premier vol et à ma voisine chanteuse . J’ai loué une voiture et me suis rendu à coto 13 , la grande exploitation bananière . J’ai parlé avec un contremaître et lui ai demandé si le jour de la catastrophe un membre du personnel était revenu de San José via Golfito .Au début il ne se souvenait plus, avait autre chose à faire et puis, quelques billets lui ont rendu la mémoire . Bien sur , un certain Ramon était revenu ce jour là , même qu’il en avait fait toute une histoire ! Vous vous rendez compte , j’aurais pu y rester , ces pauvres gens tous vivants et quelques minutes plus-tard ,en miettes ! Ay,Madre de Dios ! Un grand rouquin ?……si , si ,si , ….claro que si,  devant moi…c’est ses yeux…..verts n’est-ce pas…ça se remarque , personne n’a les yeux verts par ici.

Voilà , je suis désolé…comme le crash est survenu après l’escale de coto 13 où tu n’es pas descendu , on t’aurait remarqué , tu es bien parti en fumée .

Clay se tournait en tous sens à la recherche d’une  improbable issue de secours .

-         Mais c’est ridicule , j’existe , ma maison , ma piscine , mes dollars existent…Mon cancer , tiens ça c’est du solide… !Enfin comment expliques-tu que…

-         Oh , c’est très simple . Regarde ! En première page en plus !

Je dépliai la Tribune de Genève que j’avais laissée sur la table et lui montrai un article surmonté de deux photos prises alors que nous étions encore jeunes . Le titre disait , sortie du dernier roman de S.B. , « Ouragan sur le Rhône », puis plus bas , hommage à un ami de jeunesse. Pendant que Clay essayait de déchiffrer péniblement le journal , je sortis de ma mallette un exemplaire de mon roman de mille cinq cent pages sur lequel figurait , en couverture , une photo de « L’île de feu ». Je tapotai affectueusement l’épais volume du plat de la main .

-         C’est vrai tout existe , mais uniquement là-dedans. Ca fait quinze ans que tu m’accompagnes tous les jours et en achevant d’écrire cet interminable livre je peux enfin te laisser partir en paix . Tu vois , tu étais venu m’offrir de l’argent et c’est moi qui te rends ta liberté !

Le bateau s’approchait de Nyon où une nouvelle fournée de japonais attendait sur le quai pour embarquer. Brusquement je fus lassé de cette promenade . Je décidai de rentrer à Genève en taxi . Je me levai , ramassai mes affaires et une dernière fois me retournai . Sur la table , deux verres de whisky , intacts, dans lesquels la glace achevait de fondre .

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