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27 septembre 2004

Sexe et mensonges

 

-         Tu ne me dis rien ?

Clay transpirait de plus en plus . Visiblement il avait mal évalué ma réaction après toutes ces années . Peut-être s’attendait-il à ce que je tombe dans ses bras ou qu’au contraire je lui colle mon poing sur la figure . Au lieu de cela , il n’y avait qu’une indifférence polie de ma part . L’amertume , l’indignation, l’incompréhension , j’avais déjà largement eu le temps de les digérer depuis la réception de son énigmatique courrier , là-bas à l’autre bout du monde. Il tenta vainement d’attirer l’attention d’un serveur . Mais celui-ci passa devant lui sans le regarder . D’un bon Clay fut debout et se lança à sa poursuite , le saisissant par l’épaule en lui faisant faire demi-tour . Le garçon lui jeta un regard outré d’abord , effrayé ensuite . La voix tremblant de rage ,Clay me demanda ce que je voulais , un Perrier , lui se commanda un whisky sur glace . Il revint s’asseoir en torturant son mouchoir au creux de ses mains .

-         Tu ne bois plus ?

-         Seulement avec des amis !

Il accusa le coup en palissant . Brusquement , il se plia en deux , défiguré par une grimace douloureuse .

-         Un problème ?

-         Non , non , c’est rien…voilà , c’est déjà passé !

-         Alors ? Comment…. ?

Il me regarda avec reconnaissance , tel un gamin auquel on donne enfin l’autorisation de raconter une bonne blague un peu salasse .

-         Tu as sûrement du te demander comment j’ai fait pour m’en tirer vivant , là-bas , dans  cet avion écrabouillé !

-         J’avoue que je m’étais tellement habitué à l’idée de ta mort que je ne me suis pas demandé comment, mais pourquoi !  Je suppose que tu vas me le dire .

-         Oh , c’est très simple , je ne suis jamais monté dans ce putain d’avion et…

-         Alors tu avais prémédité ton coup !

Ce fut à mon tour de perdre mon calme , je me levai à demi dans je ne sais quelle intention , mais il m’apaisa en levant les bras .

-         Du calme . Je n’ai rien prémédité . Les évènements se sont enchaînés….ça m’a complètement échappé des mains .

 

 

-         A dans deux jours Emiliano , quatorze heures , n’oublie pas !

-         Hasta luego , Don Clayton ! Que tenga un buen viaje!

 

Clay avait regardé la barque s’éloigner , puis  il avait saisi son sac lesté des vingt kilos d’or enveloppés dans  quelques vêtements et avait gravi quatre à quatre les marches  menant du ponton à l’Imperial . Il s’était assis à une table où il commanda une bière . L’idée de passer quarante huit heures dans une vraie ville le réjouit . C’était son cinquième voyage à la capitale où il avait déjà ses petites habitudes . Il regarda l’heure , midi dix , deux heures encore avant le départ de l’avion . En face de lui , une jeune femme achevait son déjeuner . Il la regarda en buvant sa bière au goulot et ne put empêcher un rot sonore de lui échapper . Il lança un skiouzeme désinvolte .L’autre redressa la tête et se perdit instantanément dans les yeux verts du jeune homme . Elle parlait un anglais guttural , s’appelait Griselda , avait vingt cinq ans et travaillait pour une agence de voyage de San José . L’idée de promouvoir la destination Golfito commençait à faire son chemin . Après tout il y avait de belles plages , des cocotiers et du soleil , tout ce que les gringos aimaient . Mais les hôtels…que horror ! Elle rit en détaillant l’inconfort des lieux pendant que Heidi , tapi derrière son bar ,  la contemplait avec l’aménité d’un Jivaro évaluant la taille de la tête de son ennemi . Clay s’était installé à sa table, alignant les bières et les bons mots . Quand Griselda comprit que ce jeune homme ,  américain et beau ,  était aussi chercheur d’or , elle n’eut plus qu’une pensée , l’avoir à elle. Mentalement elle le compara à son novio (fiancé) pas si nouveau que ça , une espèce de gratte papier quadragénaire aussi large que haut . Elle eut envie de se jeter su Clay , lui arracher ses vêtements et le chevaucher là , sur la table branlante au milieu des frites , du ketchup et du steak à peine entamé . Mais il y avait ce vieil homme désagréable qui les regardait avec un sourire lubrique . Justement il faisait un signe en direction de sa montre au guapito (beau gosse) , j’appelle un taxi ? La jeune fille interrogea Clay du regard , il lui répondit qu’il prenait l’avion . Pas de problème , elle aussi s’en allait , elle le déposerait à la piste . Elle monta chercher ses affaires , paya sa note et ils partirent tous les deux dans sa vieille Peugeot . A l’aéroport c’était la pagaille habituelle . La jeune fille regarda Clay tendre son billet au préposé dégoulinant et débordé . Elle se dit je le verrai là-bas , il m’a laissé le nom de son hôtel , mais c’est maintenant qu’elle le voulait . Alors elle le prit par le bras , pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? Dans cinq heures nous serons à San José et ce long trajet toute seule , quel ennui ! Il furent interrompus par l’arrivée tonitruante de l’avion. Ce fut la ruée . Brusquement Clay éprouva une grande fatigue à l’idée de se mélanger à cette foule hystérique. Il se tourna vers Griselda , un moment , puis essaya d’attirer l’attention du chef d’escale afin de récupérer le coupon de son billet . Mais l’autre était déjà engagé dans sa lutte inégale pour séparer les partants des arrivants . Clay maugréa bullshit et prit place à côté de sa nouvelle amie. Ils ne mirent pas cinq heures pour atteindre leur destination , mais douze ou quinze  , ils ne savaient plus très bien . Ils exploitèrent toutes les ressources que leur offrait la route en matière de points de vue et de chemin de traverses , inaugurant à chaque halte de nouvelles positions dans le confort spartiate de la vieille française au nom  évocateur d’une rigueur toute luthérienne . C’est au milieu de la nuit qu’ils pénétrèrent épuisés dans l’appartement de la jeune fille . Le lendemain , Clay fut réveillé par les cris de son amie . Elle lui agita un journal sous les yeux , mélangeant espagnol et anglais .Le jeune homme reconnu son nom  au milieu d’une quarantaine d’autres noms. Elle alluma ensuite la télévision . On n’y parlait que de la catastrophe . Suivaient des images insoutenables prises d’hélicoptère . D’abord Clay fut juste heureux d’être vivant . Puis il pensa à ses amis, à leur angoisse . Il se précipita sur le téléphone pour prévenir Heidi . Il commença à composer le numéro , mais Griselda lui prit le combiné des mains et raccrocha .

-         Qu’est-ce que tu fais ?

-         Je réfléchis , querido . C’est peut-être la chance de notre vie !

-         Comment….je ne comprends pas !

-         Tu m’as bien dit que tu transportais une grosse quantité d’or , mais que la mine ne t’appartenait pas ?

-         Oui , mais je ne vois pas…

-         Donc c’est l’or de ton patron ?

-         Voyons , le captain c’est un ami . Il me donne tout ce que je veux.

-         Combien , cent , deux cent , mille dollars de temps en temps ? Combien as-tu là ?

-         Un peu plus de vingt kilos.

Griselda se précipita sur le journal et consulta les cours du métal précieux .

-         Ca fait environ deux cent mille dollars ! Imagine ce qu’on nous pourrions faire avec une telle somme. D’abord quitter ce pays pour nous installer aux Etats-Unis et une fois là-bas…

Elle fit un geste vague de la main . Clay protesta mais sans conviction . Son instinct de joueur le poussait à accepter . Oh , il était bien conscient de l’ineptie d’une telle attitude . Cet argent le captain le lui aurait donné avec plaisir et la concession pouvait rapporter bien plus encore , mais l’idée d’être mort et de ne plus avoir de comptes à rendre à personne le séduisait . Enfin, pour lui la vie avait toujours été un jeu , alors…La vente de l’or au noir, à un vague parent de la jeune fille, leur rapporta plus que prévu. Quelques jours plus-tard , ils partaient tous les deux pour le Sud de la Californie . Ensuite leur existence avait pris la teinte sinistre d’un livre de comptes . Lui s’immergea dans la réussite pour noyer les remords qui ne tardèrent pas à faire surface une fois que les charmes de son amie se furent érodés et elle par appât du gain tout simplement . Un tel couple était condamné à ne jamais se séparer , dernier pont jeté vers le passé pour l’un , tremplin vers un futur brillant pour l’autre .

 

 

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