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26 septembre 2004

Le rendez-vous

C’était une de ces interminables journées de juillet , chaude , humide , immanquablement ponctuée par un orage aux pluies diluviennes en fin d’après-midi. De mon bureau je pouvais voir les jardiniers assis sur le cul à attendre que le temps passe et que la paye tombe en fin de journée . Il est vraiment great mon jardin , avec sa belle piscine aux eaux bleues et ma conne de femme en train de faire semblant de nager en laissant dans son sillage une traînée d’huile solaire . Ses deux copines , des lesbiennes , avaient leurs gros pifs liftés plongés dans leur whisky .Enfin , mon whisky devrais-je dire ! C’est moi Clayton Stitchwell qui ai trimé , escroqué , trompé, volé pour pouvoir me le payer ce condo à Palm Beach (Floride) . En prononçant ce nom , je me suis brusquement rappelé mon ami , le captain et son fichu bateau. Quand il disait beach on ne savait jamais s’il parlait d’une plage ou de putes avec son drôle d’accent ! C’était le bon temps ! Nous étions jeunes . On avait de grands principes !On se faisait de grandes illusions ! Dans le fond ,  cette grande bicoque air conditioned avec vue sur une autre grande bicoque pleine de voleurs comme moi , on dit businessmen , ça fait plus jet set , ce grand jardin où ces fainéants font crever des plantes dont je suis incapable de prononcer le nom , mon compte en banque à sept chiffres , est-ce que tout cela valait vraiment la peine ! Probablement pas même un cheveu de la tête du captain !

 Foutu cancer . C’est ma prostate . Elle a la taille d’un ballon de foot . Dans six mois je serai une momie enterrée dans un de ces magnifiques cimetières et ma femme sera encore là à se prélasser avec ses deux lesbiennes . Tiens, j’aurais du épouser une lesbienne . J’aurais fait des économies de prostate ! Voulait quand même m’opérer ce professeur Lichtenstein ou je ne sais quoi . Vous aurez de petits problèmes d’incontinence a-t-il tenu à préciser . Alors , je préfère crever que de me pisser dessus !

 Et puis ,  j’ai mis mon ordinateur en route et sans trop savoir ce que je faisais , j’ai recherché l’adresse du captain dans mon carnet . Oui , c’est un ami , plutôt une relation d’affaires , des amis je n’en ai plus , c’est Jack donc qui est allé passer une semaine en Polynésie et là il l’a rencontré . S’occupe de balader les touristes en montagne maintenant . Il lui a fait faire le tour de l’île à pied . J’imagine le gros Jack ! Deux jours à crapahuter . Il a du lui en faire voir le captain . C’était un bon marin mais un sacré marcheur aussi . M’a montré des photos de lui . N’a pas changé . Juste quelque chose dans le regard . On dirait qu’il n’est plus là !Jack m’a laissé un dépliant publicitaire . Il y avait l’adresse électronique du captain dessus . Je me suis connecté sur le net et j’ai envoyé ce stupide message .

«  Hello captain ,

I would like to talk to you after all these years .

Meet you in Geneva on the ship Rhone at noon , the first of august. “

Me suis rappelé que c’était la fête nationale suisse. J’étais sur que ça lui ferait plaisir au captain de revoir son pays ce jour là . Il y aurait un feu d’artifice ensuite sur la rade et on reparlerait du passé . On redeviendrait peut-être amis, qui sait ?

Puis ,  je lui ai transmis les coordonnées de son vol en première classe . Je lui ai également réservé une suite au Richemont . C’est mon hôtel quand je vais en Suisse…j’ai placé un peu d’argent là-bas ! Evidemment c’est moi qui ai tout payé !

J’ai appuyé sur send , en pensant que je faisais une grosse connerie , mais ça veut dire quoi, une connerie quand on n’a plus que quelques mois à vivre ?

La réponse est arrivée rapidement , au bout de quelques heures . Juste deux lettres , OK !

Le premier août, l’avion de la Swiss a atterri  à neuf heures à Cointrin (drôle de nom pour un aéroport !). Le temps de passer à l’hôtel pour me changer , le concierge m’a confirmé son arrivée la veille . Je n’ai pas voulu le déranger . De là je suis allé à la banque où j’ai retiré une grosse somme en liquide .Hé oui , dans ce pays ,   le jour de la fête nationale commémorant le serment prononcé sur les champs du Grütli, ciment  de la future confédération , ce jour  là donc, le liquide unificateur des générations présentes et à venir continue à couler à flots. C’est juste son aspect et sa consistance qui ont changé . Désormais il s’appelle Dollar et son flot ne peut être endigué !  Le directeur était dans ses petits souliers . Vous n’y pensez pas , mais c’est dangereux de transporter un tel paquet de pognon , enfin il n’a pas dit comme ça , il a parlé de huge amount , on aurait dit qu’il parlait le chinois avec son accent zurichois !Il a insisté pour que je prenne son pistolet , un Walter PPK .Bonne arme . Petite ,  légère , précise.  J’ai retiré le chargeur , vérifié le contenu et fait jouer la culasse pour voir si la chambre était vide . Avec tous ces étrangers , qu’il a précisé l’autre avec son balais dans le cul . J’ai éclaté de rire en pensant aux millions entassés dans ses coffres par toutes les nationalités de la terre . Le balais est devenu tout rouge et a bredouillé quelque chose où il était question d’étrangers plus étrangers que d’autres . A combien de centaines de milliers de dollars se situe la barre ?

 Ca allait être l’heure , je suis sorti avec une grosse boule dans la gorge , comme un gosse à son premier jour de classe .Il faisait beau et l’air était léger , pas comme chez moi , en Floride, où l’on a toujours l’impression de remonter à la nage le cours du temps . En prenant mon billet pour le tour du lac , je l’ai tout de suite reconnu . Il était assis sur l’upper deck et me tournait le dos . Il regardait en direction du pont du Mont-Blanc encombré de files de voitures et de hordes de piétons . J’ai marché sur la quai comme dans un rêve , avec une seule envie , m’enfuir ! Mais comme dans les rêves mes jambes refusèrent de faire ce que ma volonté réclamait à cris .La sirène du navire retentit et je fus derrière lui .

 

 

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