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24 septembre 2004

Le vol

A peine eus-je pénétré à l’intérieur de l ‘appareil  , un mécanicien en bleu de travail crasseux ferma la porte et se dirigea vers le cockpit en enjambant les sacs et les valises qui jonchaient le couloir au plancher de tôle nue .Je repérai un siège vide dans la première rangée , derrière le poste de pilotage à la porte restée ouverte . Je m’efforçai de remonter la pente en feignant d’ignorer les dizaines de regards que j’imaginais posés sur mon sac à dos dont le contenu me tirait les épaules vers l’arrière . Le DC 3 est en effet équipé d’une roulette de queue , ce qui, à l’arrêt , lui donne ce drôle d’aspect de cheval cabré perpétuellement occupé à se débarrasser de ses passagers . Je me laissai tomber dans le fauteuil au dossier troué , assailli immédiatement par une forte odeur de transpiration laissée par plusieurs générations de passagers terrorisés . Ma voisine , une frêle sexagénaire  vêtue de noir , m’adressa un sourire timide . Je reportai ensuite mon attention vers le cockpit et ses trois occupants . Les deux pilotes semblaient droit sortis d’une bande dessinée de Tardi . Le commandant , un homme corpulent d’une cinquantaine d’année à l’abondante chevelure de jais impitoyablement noyée dans des flots de brillantine ondulante , arborait un air impassible et blasé renforcé par de petites lunettes de soleil rondes .

Le copilote , plus jeune , était grand et maigre et sa tête en forme d’ogive surmontée de trois ou quatre cheveux amoureusement jetés entre les deux rives de sa calvitie .   Mais ce fut son expression qui me frappa . Jusque là il était resté immobile dans le siège de droite , l’arrière du crâne calé sur l’appuie-tête  . Le mécanicien agenouillé entre eux , occupé à serrer un objet que son corps me cachait, lui toucha le bras . L’autre sursauta , baissa les yeux , puis regarda les passagers et là je vis son regard chargé d’une terreur abjecte.  Oui , ce gars là crevait de trouille ! Il s’adressa ensuite au commandant en désignant une petite flaque qui s’allongeait entre les jambes du mécanicien et menaçait d ’envahir la cabine .  Ecartant l’hypothèse d’une incontinence nerveuse j’arrivai à la conclusion de l’existence d’une fuite d’huile dans le système hydraulique , supposition confirmée lorsque la nappe à la couleur rosâtre se fraya sournoisement un chemin sous mon fauteuil . Le mécano donna un quart de tour supplémentaire à un raccord  évanescent reliant deux tuyaux mollement lovés sous le siège du pilote . Il défit la serviette éponge passée autour de son cou , s’essuya le visage puis s’efforça d’assécher le plancher . Il attendit un instant , parut satisfait et haussa les épaules , mouvement qui se répercuta immédiatement chez les deux autres membres d’équipage, énergique chez le pilote , résigné chez le second . Le commandant leva son pouce par le hublot ouvert et abaissa les deux leviers des gaz . L’avion se mit à rouler doucement  vers le bout de la piste qui me parut ridiculement courte . Arrivé au terme du ruban asphalté , il franchit quelques mètres sur le gazon , puis se mit dans l’axe . Les deux pilotes appuyèrent sur les freins situés au bout des palonniers , puis entreprirent une check-list à la force du poignet . En effet, ils donnèrent du poing sur tous les manomètres ce qui ,après tout ,était une méthode comme une autre pour vérifier leur fiabilité . Chacun sortit la tête de son côté pour constater , c’est ce que j’ai supposé , que les moteurs n’étaient pas en feu, puis il fermèrent leurs fenêtres et commencèrent le point fixe , volets à quinze degrés , gaz à fond . Il y eut plusieurs explosions sèches et un nuage de fumée blanche avant que les moteurs ne prissent tous leurs tours , ce qui au vu de leur âge n’avait rien d’étonnant .A cet instant , la cacophonie engendrée par les passagers hurlant pour surmonter le vacarme des moteurs cessa . Il n’y eut plus que le bruit des pistons . Tous se signèrent et à l’instant précis où le commandant lâchait les freins , ma voisine , si calme jusque là, se mit à chanter d’une voix de tête aigrelette :

-         Aveee , aveeee ……aveee Mariaaaaa !

Au début je n’y prêtais guère attention , bien trop préoccupé par le manque de fougue avec lequel l’appareil attaquait sa tentative d’évasion de l’attraction terrestre . Normalement au décollage , les passagers sont écrasés dans leurs sièges par la poussée . Là , non . L’appareil se mit nonchalamment à cahoter sur la piste . Comble de l’horreur : un groupe d’enfants accompagna un bon moment le Golfito express dans sa course ! Ce n’est que vers le milieu de la piste que le commandant poussa légèrement le manche et que la queue de l’avion se souleva et au dernier centimètre du dernier mètre que les deux roues quittèrent péniblement le sol , frôlant les toits des masures de Golfito . Pendant ce temps , l’Ave Maria de ma voisine était allé crescendo , sans doute synchronisé sur le speedomètre . J’ai encore aujourd’hui l’impression que ce fut la voix de cette dame qui nous soutint en l’air . L’avion monta un peu , vraiment un tout petit peu et se stabilisa à trois cent pieds cap au Nord-Ouest en suivant la route sur laquelle nous pouvions admirer par les hublots , véritables baies vitrées , les automobiles et la couleur des yeux de leurs passagers . Pourquoi , l’avion ne grimpait-il pas ? Mystère !

 Mais qu’est-ce ? Mais oui …. il descend ! Et l’autre qui recommence à brailler ! Quoi ! Que hurle le copilote ? Rien compris ? Juste platanes . Bon sang s’il continue à descendre on va s’en bouffer un de platane ! Merde….il n’y a que des bananiers en-dessous ! Ca n’a pas l’air de rigoler dans le poste de pilotage ! Mince , on est bas , bas , bien trop bas …. ! Avertisseur de décrochage , c’est foutu . Aveeee, aveeee……aveeeeee Mariaaaaa !

A l’instant de l’impact ,la plantation de bananiers se transforma en une longue piste en gazon ou l’avion se posa en douceur sans une secousse . L’escale , c’est ma voisine qui me l’apprit , s’appelait Coto 13 , une grande plantation de platanos (bananes) . Des hommes attendaient sous une cahute en tôle , machette au côté, comme on attend le bus . Dix minutes d’arrêt et c’était reparti . Cette fois l’avion prit de l’altitude en volant au-dessus du Pacifique. Six mille pieds selon l’altimètre au verre fendu . C’était déjà mieux mais encore insuffisant pour franchir la cordillère nous barrant le passage vers San José . Après une demi-heure relativement calme , le régime des moteurs augmenta légèrement tandis que le pilote mettait le cap sur la barrière apparemment infranchissable. Les vingt minutes qui suivirent restent à tout jamais gravées dans ma mémoire . Peur et admiration étroitement se mêlèrent . Le commandant utilisa les maigres ressources de son appareil en bout de course et tous les accidents de terrain pour nous mener à bon port . Les sommets arrondis s’approchaient lorsque brusquement il piqua sur un col tandis que les arbres des versants opposés défilaient à notre hauteur , puis il plongea dans une vallée où un hameau était niché . Nous pûmes voir des enfants courir sur la grande prairie et nous faire signe . Nous leur répondîmes et je suis sur qu’ils virent nos visages terrifiés collés aux hublots . Et ce fut un autre col et une nouvelle vallée . Le corps massif du pilote soudé au siège devint partie intégrante du DC3 , ses bras les ailes, ses mains les moteurs .Arêtes rocheuses, cascades vertigineuses , forêts impénétrables noyées par instants dans une brume épaisse se succédaient de tous côtés , sans que jamais nous  puissions jurer être encore en l’air .Nous ne volions pas au-dessus des montagnes mais en leur sein . Le copilote ne touchait pas aux commandes, se contentant de maintenir les manettes des gaz poussées à fond en avant .Un versant au soleil et c’était quelques mètres gagnés vers le haut . Je compris alors que j’avais le privilège de me trouver en présence d’un de ces as de l’aviation  , qui ,sans aucun instrument de navigation, réinventait tous les jours son art ! Un dernier col et la capitale s’étendit à nos pieds.

Tandis qu’il roulait sur le superbe tarmac de l’aéroport international , vilain petit canard au milieu des jets rutilants , j’eus une pensée émue pour ce vieux tacot qui tous les jours récoltait hommes et marchandises dans les coins les plus inaccessibles du pays .

 

 

 

 

Commentaires

Ok, malgré la sympathie que j'ai pour Manutara, qui écrit mieux que ce cancer littéraire qu'est Amélie Nothomb (elle porte phonétiquement bien son nom ce clown surmédiatisé, car il sera difficile d'enterrer sa c******), je crois que pour se faire un peu de sous elle devrait proposer ce feuilleton, ces aventures palpitantes, aux collections Arlequin. Je me répète sans doute, mais c'est vraiment le créneau porteur pour une prose aussi "romanesquement vôtre" que celle-là. Cependant j'ai encore et toujours une question qui me brûle je ne dirais pas quoi : Ce texte est-il de l'humour au second degré voire plus ? Là est la question.

À moins que Manutara soit agent secret ou terroriste et que ce texte contienne des instructions cryptées.

Écrit par : Whanna | 24 septembre 2004

Ca paye bien Arlequin?

Écrit par : Manutara | 24 septembre 2004

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