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23 septembre 2004

Golfito Express

Je crois que nous sommes tous morts ce jour là , lorsque , les yeux exorbités , Emiliano  nous désigna ces quelques paillettes dorées . Je pus voir dans le regard de mes compagnons s’allumer une lueur mauvaise , une sorte d’aube triste sur une banlieue sinistre . Moi même , j’en suis sur ,je dus être infecté . Dans les mois qui suivirent , nous trouvâmes de l’or , beaucoup d’or ! C’en était fini de notre insouciance et de nos discussions décousues le soir, à la lueur du feu . Désormais nous avions un groupe électrogène dont le vacarme se répercutait au loin , le long du fleuve . Nous devînmes sourds aux mille bruits de la forêt et aveugles à sa monotone beauté . Le claquement des pistons remplaça le murmure de l’eau , le glissement du vent dans le feuillage des grands arbres , le glapissement des singes , le crissement des insectes . A la lueur crue des néons , nous pesions , comptions et recomptions , partagions, estimions, supputions, extrapolions  et surtout nous nous méfions de tout et de chacun . Aujourd’hui je me rends compte qu’en accédant à la richesse nous nous étions transformés en pauvres hères dont la laideur intérieure sourdait par tous les pores (peut-être devrais-je dire porcs) de notre peau . Nous qui vivions quasiment nus , nous nous engonçâmes dans de lourds vêtements afin d’y dissimuler les armes qui jamais ne nous quittaient  ! Désormais nous traînions derrière nous l’odeur rance de notre transpiration fermentée . Tous les quinze jours Clay ou moi nous nous rendions en ville avec notre moisson simplement glissée dans un sac à dos , laissant la garde du camp aux deux autres . De là nous prenions l’avion pour San José , la capitale . Une brève explication s’impose . A cette époque l’Etat Costa-Ricain détenait le monopole de l’achat d’or . El Banco Central avait ouvert une officine à Golfito dans le but d’éviter un long voyage aux chercheurs et toute tentation de vendre l’or à d’autres intermédiaires . D’un commun accord , pour empêcher que la nouvelle ne s’ébruitât , nous avions décidé de  vendre notre or directement  à l’organisme agréé dans la capitale où notre anonymat serait mieux préservé . Le montant de la transaction était directement versé sur un compte commun que nous ouvrîmes Clay et moi dans une banque locale .C’est à moi qu’échut la corvée du premier voyage .

Je faisais donc les cent pas au bord de la piste d’aviation défoncée où gens et marchandises s’entassaient , lorsque j’entendis le grondement sourd de ses moteurs . Ainsi , c’était lui , celui que tout le monde appelait avec affection et un rien de dérision le « Golfito Express ». Un vieux DC3 passa au dessus de nous , fit un interminable demi-tour et se posa en rebondissant  sur l’asphalte surchauffée .Les roues en touchant le sol émirent un couinement aigu . Le « terminal » , une bicoque de planche qui ne pouvait contenir plus de deux personnes à la fois ,  était situé en bout de piste. Le pilote arrêta l’avion en face de nous et lui fit faire demi-tour dans le rugissement des vieux moteurs . Des ballots atteints par le souffle s’envolèrent , les jupes des dames se soulevèrent et des enfants se mirent à hurler . Le chef d’escale , un petit gros à la moustache agressive ,  beugla des ordres que personne ne comprit . Les moteurs continuèrent à tourner pendant que les arrivants descendaient et les partants prenaient l’échelle d’assaut ,  brandissant devant eux leurs bagages comme autant de boucliers avec lesquels ils repoussaient vers l’intérieur ceux qui désespérément essayaient de sortir . Le chef d’escale dont le visage avait pris une inquiétante teinte violette , tirait sans ménagement les hommes par leurs chemises , les femmes par leurs jupes et les enfants par leurs oreilles afin de rétablir un semblant d’ordre . Des valises s’ouvrirent répandant leur maigre contenu sur le sol poussiéreux . Et moi , que mon éducation  helvétique empêchait de me mêler à la cohue , j’attendais ,une expression d’incrédulité horrifiée déformant mon visage d’habitude si placide.

Brusquement , le préposé qui avait réussi à extraire à peu près tous les passagers de l’avion pour y enfourner les partants , me remarqua , au garde-à-vous , avec ma ridicule carte d’embarquement dans la main . A petites enjambées ,il se précipita vers moi . J’étais dans la peau du premier de classe attendant un mot de félicitation de l’instituteur .Ce fut une bordée d’injures qui me récompensa .

-         Dis-donc toi le grand imbécile . Tu attends quoi ? Que je te porte dans l’avion ?

Blessé , je lui tendis ma carte qu’il déchira en petits morceaux avant de m’indiquer d’un mouvement rageur de la tête la porte de l’avion .

 

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