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22 septembre 2004

Le narguilé du polonais

Chercher de l’or est  très simple . En trouver est beaucoup plus compliqué ! C’est compliqué car il faut un bon équipement , il faut savoir distinguer les quelques paillettes dorées mélangées au magma alluvionnaire , ne pas avoir peur de se mouiller , ne pas craindre les centaines de bestioles qui hantent la forêt primaire et qui ont un pouvoir de nuisance inversement proportionnel à leur taille , mais surtout , il faut avoir de la chance , beaucoup de chance !

Quand nous eûmes remis le camp en état , renfloué la barge et réparé nos instruments de travail , nous essayâmes de comprendre comment tout cela fonctionnait . Le polonais avait ramené de Guyane des techniques d’exploitation inconnues des chercheurs locaux et ,à en juger par le degré d’indigence dans lequel il avait sombré , elles n’avaient pas du être très payantes ! La méthode était la suivante . La barge était amarrée en un point de la rivière , le compresseur relié à deux minces tuyaux munis de détendeurs , mis en route . Clay et moi dument équipés ,  nous nous immergions  ,  emportant chacun un tuyau d’un fort diamètre relié à une puissante pompe qui aspirait simplement le fond de la rivière . Emiliano réceptionnait les alluvions  tamisés dans une espèce de vibromasseur géant , filtrés , nettoyés et rejetés à l’eau pour la plus grande part . Au bout du compte il ne restait plus qu’une fine bouillie noirâtre et c’est là que l’œil d’Emiliano ,  formé par vingt années de prospection à la détection de la moindre parcelle d’or , entrait en fonction . Ce fut une fonction purement honorifique les trois premiers mois . Nous passions cinq à six heures par jour sous une eau  opaque où l’on ne pouvait seulement distinguer sa main devant le masque , et où ,  malgré nos grosses combinaisons, le froid finissait par nous paralyser . Nous travaillions généralement par moins de dix mètres de fond , ce qui nous évitait la corvée d’interminables paliers de décompression.  Le soir nous étions comme deux petits vieux ,tremblotants ,  épuisés et ridés . Emiliano , que nos efforts avaient fini par émouvoir et dans l’esprit duquel nous étions passés du rang de tontos à celui de pobres chicos , s’afférait , à la tombée de la nuit , à nous alimenter de conserves innommables et à nous réconforter en nous racontant d’abominables histoires de chercheurs se massacrant entre eux ou finissant par se suicider en avalant le mercure utilisé pour révéler la présence d’or dans la batée. Et puis il y avait ces incessantes nausées qui nous poursuivaient jusqu’au cœur de la nuit . Clay et moi, jusque là , nous pratiquions une plongée sportive principalement dédiée à l’observation de la faune sous-marine , avec de belles bouteilles d’air comprimé , dans les eaux limpides de la Caraïbe . Le problème de ces bouteilles , surtout quand on s’active sous l’eau , c’est qu’elles se vident vite et mettent un temps fou à être rechargées . Pour notre nouveau travail , nous utilisions donc ce qu’on appelle communément un narguilé , soit un compresseur à basse pression qui envoyait directement de l’air dans des tuyaux terminés par des détendeurs . Les avantages étaient évidents , de l’air à volonté et pas de bouteilles à recharger . Les principaux inconvénient : une liberté de mouvement restreinte et des problèmes de sécurité en cas de panne du moteur attelé au compresseur .Nous n’eûmes pas à souffrir de cette dernière complication car , je le répète ,  les fonds étaient faibles et nous étions tous les deux  bons apnéistes . Par contre le compresseur était d’un modèle courrant nullement étudié pour la plongée . Il utilisait donc une huile dont des particules finissaient toujours par se retrouver dans l’air comprimé . Sans conséquence quand il s’agit de gonfler une roue ou de faire fonctionner un outil pneumatique , cet inconvénient prenait des proportions gigantesques dans notre cas . L’ingestion de particules d’huile minérale nous aurait tout simplement envoyé ad patres . Nous palliâmes à cet inconvénient en remplaçant le lubrifiant recommandé par de la Johnson Baby Oil , destinée à calmer les bébés aux fesses irritées . Alors que j’en parle , je sens encore le goût âpre de cette huile dans la bouche . Nous en achetâmes des caisses entières , car en chauffant elle perdait rapidement son pouvoir lubrifiant. Evidemment tous les jours nous en avalions un peu dans l’air que nous respirions . Régulièrement nous remontions à la surface afin de vomir cette substance huileuse . Mais que diable , nous étions jeunes et cette vie avait fini par nous plaire ! La ruine menaçait , nous avions perdu chacun une dizaine de kilos , nous étions couverts de piqûres d’insectes , notre système digestif était en miettes , mais chacun avait fini par trouver ses marques et nous ne nous posions plus de questions .La découverte de l’or était même devenue secondaire , la quête seule importait . Nos visites en ville s’espacèrent et ne furent plus motivées que par l’acquisition de vivres , de pièces et de carburant. Clay et moi étions célibataires , rien ni personne ne nous réclamait en dehors de la concession . Quant à Emiliano , il était marié et père d’une dizaine d’enfants , ce qui constituait également un argument imparable quand il s’agissait d’éviter de se rendre en ville . Nous avions atteint un état d’indifférence à la fatigue , à la douleur  et à l’échec que je n’hésiterais pas à qualifier de bonheur ! C’est dans ce contexte d’idyllique austérité que survint le désastre : nous découvrîmes nos premiers grammes d’or !

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