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21 septembre 2004

Retour sur investissement

Ce que fut cette année passée sur la concession Mir (nom donné par le précédent propriétaire et qui aujourd’hui encore me donne des cauchemars) , je préfère ne pas me le rappeler . Du travail rien que du travail . Qu’on me pardonne, je suis un marin et non pas un terrien . Ors l’exploitation se situait en pleine forêt au bord d’une rivière au débit capricieux  que l’on remontait depuis le fond du golfe dans une grande barque à moteur.

 Nous avions laissé l’ « île de feu » mouillé en face de l’Imperial à la garde d’un jeune indien chiriqui , Ernesto, et j’achetai une lancha en aluminium équipé d’un moteur hors bord de quarante chevaux pour nos déplacements entre la concession et Golfito . Nous remîmes en état les installations ainsi que la minuscule habitation faite de contreplaqués et de tôles . Tout cela aurait bien entendu été impossible sans l’aide d’Emiliano , l’orpailleur que le polonais nous avait recommandé . C’était  un petit bonhomme d’une cinquantaine d’années à la longue figure sinistre barrée d’une moustache poivre et sel . La seule fois où je le vis rire ce fut lorsque je surgis au milieu de la nuit hors de mon lit de camp dans le plus simple appareil pour échapper aux avances d’une vipère fer de lance qui s’était confortablement lovée à mes pieds à la recherche sans doute d’un peu d’amour et de tendresse.

Emiliano , que tout le monde appelait el flaco , fut sans doute le premier à nous confirmer l’existence de la concession . Il se souvenait bien du polonais et de six cent dollars de salaires impayés  . El flaco fut également le premier d’une longue liste à nous traiter de « muchachos locos y romanticos » . De l’or , pour sur , il y en avait , partout même …sauf à cet endroit . J’eus la vision fort réaliste de trente mille dollars , en coupures de cent ,  jetés dans une cuvette de toilettes . C’était Emiliano qui venait simplement de tirer la chasse . De manière étonnante j’en fus soulagé . Les samedis , nous avions l’occasion de voir débarquer toute une faune de chercheurs d’or à l’Imperial . Là ils s’abrutissaient d’alcools , de filles et comme dans les romans de gare , dépensaient en une nuit les quelques grammes d’or péniblement collectés durant la semaine . Les chercheurs d’or de London ,  eux au moins avaient des chiens ! Ceux-là vivaient seuls , n’ayant conservé du meilleur ami de l’homme que les brefs grognements qu’ils échangeaient entre eux , perdus dans leur rêves de grandeur . Je n’avais nulle envie de leur ressembler.

Un soir , alors que nous dînions avec Emiliano , Heidi vint nous rejoindre et avec une discrétion amusée me demanda combien j’avais payé pour la concession . J’eus brusquement honte et mentis . J’avançai le chiffre de dix mille dollars . L’américain parti d’un interminable rire muet , tandis qu’el flaco nous foudroya Clay et moi de ses petits yeux d’épervier profondément enfoncés . Il leva un de ses longs doigt noueux au ciel et de sa voix cassée se lança dans une suite d’imprécations où il était question tout à la fois de mères et de leurs filles,  de pauvres et de riches , de l’agonie de la banane , de dos cassés , de cervelles vidées, de putains trompées , de culs torchés par des titres de propriété dument estampillés ,  de jeunes crétins sodomisés et surtout de dix mille dollars qui entre ses mains aux proportions dantesques se seraient transformés en instrument de salut . Ah,  fuir ! Quitter cet endroit !Aller aux Estados Unidos où l’on n’attendait que lui ! Enfin , bref tout ce bazar ne valait pas grand chose ! Pour nous achever l’homoncule nous annonça que « jamas de los jamas » , il ne travaillerait pour de pareils abrutis , c’est à dire nous . Il finit sa bière , se leva , fit un mouvement sec de la tête et s’éloigna avec une certaine dignité à peine teintée d’un début d’ébriété . Clay me fit un clin d’œil complice et se lança à sa poursuite . Je ne sais ce qu’ils se dirent , aucun ne parlant la langue de l’autre , mais Clay finissait toujours par obtenir ce qu’il voulait !

Une semaine plus-tard el flaco nous accompagnait après nous avoir extorqué un contrat de travail léonin . L’arrivée à la concession ? Oh Dieu ! Quelle arrivée et quelle concession ? Cette jungle n’avait ni début ni fin et la végétation avait depuis longtemps reconquis le moindre pouce carré de terrain défriché par le polonais , ne laissant deviner sous cet amas végétal que la carcasse rongée d’une cabane et les restes putréfiés  d’outils divers, pauvres choses disparues avant que d’avoir pu servir . Sur le bord de la rivière ,  une plate-forme à demi immergée abritait sous un toit de tôle effondré un tami vibrant privé de tout ressort , un compresseur basse pression déprimé ,  et une pompe éventrée destinée à alimenter une suceuse épuisée . Sans entrain , nous débarquâmes notre tonne de vivres , de pièces détachées et de matériaux divers sélectionnés par la main experte à l’index  vengeur d’Emiliano. Pendant un mois nous vécûmes sous la tente , débroussant , reconstruisant , réparant ,  avec de fréquentes rotations à Golfito en quête d’improbables boulons , d’introuvables écrous ou d’indéchiffrables références se rapportant à une pièce dont le dernier modèle avait été fabriqué en un pays lointain à une époque révolue où Adolphe courrait en Lederhose derrière une Eva effarouchée agrippée aux pans de sa robe à carreaux . Je réalisai à cet instant que l’entrepreneur est tel un joueur . S’il y a bien une mise plancher , il n’y a pas de plafond . Plus on s’entête à vouloir gagner de l’argent et plus on en dépense en quête d’un fol espoir , le retour sur investissement !

 

 

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