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20 septembre 2004

L'hôtel Imperial

En préambule , je tiens à remercier les quelques lecteurs qui me font l’amitié de me lire régulièrement . Un commentaire posté hier m’accuse de me moquer de vous . Loin de moi un telle idée !  Si ma prose est maladroite , je m’en excuse , c’est involontaire . Ces modestes pages n’ont nulle vocation littéraire . Il s’agit bien d’un journal d’un genre particulier dont l’idée m’est venue après que six mois d’une pluie incessante eussent transformé les bien heureuses  Marquises en îles à la dérive . C’est donc vers l’écriture de souvenirs anciens ou récents que je me suis tourné pour tromper l’ennui de mon quotidien . La vie a été généreuse avec moi et je souhaite par la magie des mots vous en faire partager certains instants . Mais dès le retour de la saison sèche , c’est promis , je disparaîtrai….

 

 

Comment décrire le Golfito (Costa Rica)  d’alors ? Un peu plus qu’un village , pas encore une ville. Peu de passé et pas d’avenir . Un amoncellement de baraques dont les plus misérables trempaient leur pilotis rongés dans la vase de la baie . Pas ou peu de vie dans ses rues  boueuses et poussiéreuses au rythme des grains diluviens et du soleil écrasant .Moiteur , torpeur , ennui. Quelques magasins ,  vides la plupart du temps , où des chinois désœuvrés veillaient sur d’antiques caisses enregistreuses au timbre muet . Ca et là , au détour d’une ruelle , quelques tôles jetées sur de frêles piquets prenaient le nom de bar pour les plus modestes et de restaurant là où les propriétaires avaient réussi à réunir les quelques milliers de colones (la monnaie locale) nécessaires à l’achat de deux tables et de quatre chaises.

Et puis, au bout du chemin , au fond de la baie , il y avait l’hôtel « Impérial ». Les locaux , les ticos, se contentaient de dire « el Imperial » , d’une voix chargée des trémolos nostalgiques de bringues inventées et d’adultères à consommer . Car « el Imperial » , c’était pour les riches,  ceux de San José ,  la capitale, ou pour les étrangers pas pour les pauvres peones cueilleurs de bananes . Golfito avait connu son heure de prospérité au début du vingtième siècle , lorsque les grandes compagnies nord-américaines  s’étaient lancés dans la culture intensive de la banane . Tout le monde vécut alors de la banane .En ce temps ,  la baie était couverte de cargos bananiers à la coque blanche,  attendant leur tour pour charger le précieux fruit .Mais quand nous y arrivâmes , la banane  allait mal , très mal . Les cours étaient au plus bas et c’est à peine si un navire se fourvoyait une fois par mois dans les eaux tièdes de la baie de Golfito . On ne mesure jamais aussi bien la pauvreté d’un endroit qu’en observant le passe-temps de ses riches . Ors à Golfito , c’était à l’hôtel Impérial qu’ils allaient dépenser leur argent .  Et l’empire devait se porter fort mal et être sur le point de s’écrouler tout comme cet établissement dont la façade lézardée en torchis menaçait de s’effondrer dans la mer, entraînant avec elle la terrasse entourée d’une moustiquaire trouée à travers laquelle on devinait une foule anémiée de consommateurs défraîchis .

C’est en face de ce haut lieu de la vie sociale locale que nous mouillâmes « l’île de feu » . On pouvait voir de loin cet imposant bâtiment que même les instructions nautiques mentionnaient,  en faisant un amer remarquable devant lequel le fond de vase était de bonne tenue. Mais ce qui nous attira fut cet avertissement peint en noir , en lettres gigantesques, sur le mur très anciennement chaulé : PERIL ! Je savais qu’en espagnol le danger se dit peligro , aussi excluais-je l’existence d’un hypothétique récif submergé dont l’approche n’eût  point été signalée dans une langue rarement utilisée au fin fond de l’Amérique Centrale ! Quand je traduisis ce drôle d’avertissement à Clay , il n’eut plus qu’un désir :visiter ce lieu où le péril s’affichait avec autant d’insolence  . Le destin , nous joue parfois de drôles de tours !

En approchant avec le Zodiac nous dûmes constater , avec une pointe de déception ,  que ce dazibao costa-ricain n’était qu’un indice supplémentaire  de la décrépitude du vieil hôtel dont l’enseigne destinée à attirer les marins du monde entier avait vu le I , le M et le A impitoyablement effacés par la fuite du temps . Notre arrivée causa une certaine commotion parmi la clientèle de l’établissement . Une file ondulante quitta la terrasse et vint se positionner sur le vieux quai de planches pourries ,  menaçant son intégrité par une oscillation inquiétante . Nous fumes accostés en plusieurs langues , je répondais aux hispanophones tandis que Clay se chargeait des anglophones . Un sexagénaire se fraya un passage au milieu des curieux . Il était grand , légèrement voûté et son torse dénudé recouvert de tatouages dont la maigre qualité laissait supposer une erreur de jeunesse ou un séjour en prison , les deux étant également envisageables . C’était Heidi , le maître des lieux . Nous ne sûmes jamais l’origine de ce nom évocateur de frêles jeunes filles aux couettes blondes . Tout le monde l’appelait ainsi et nous nous conformâmes à la coutume . C’était un américain du Tennessee échoué en ce lieu étrange à la suite de péripéties dont nous ne connûmes jamais le fin mot . Le Costa Rica  était , à l’époque , l’ultime havre pour les fugitifs du monde entier ,  n’ayant jamais signé aucune convention d’extradition  avec quelque pays que ce fût . On nous fit très vite comprendre que la discrétion était en ce lieu un gage de longévité . Pendant tout notre séjour de près d’une année, Heidi se mua en notre mentor , aplanissant les problèmes administratifs , nous adressant à la « right person in the right place » , calmant notre faim et étanchant notre soif . Ce jour là nous dûmes  expliquer d’où nous venions ainsi que nos intentions , aux autorités d’abord , alertées par je ne sais quels signaux de fumée et lorsque la « clearance » fut enfin accordée au milieu d’un flot de bière, c’est  l’étrange clientèle , concentration bigarrée de tous les damnés de la terre ,que nous dûmes entretenir de contes à dormir debout , ne voulant , pour l’instant , dévoiler notre qualité nouvellement acquise de prospecteurs . Tandis que petit à petit nous apprenions à nous familiariser avec notre nouvel environnement , nous nous organisions afin de gagner la fameuse concession située à l’autre bout du golfe Dulce. El Imperial devint notre quartier général .La chair était abondante , les boissons fraîches , le service très personnalisé et les prix plus que raisonnables .C’est là que nous connûmes , Clay et moi ,  notre premier tremblement de terre . Il survint un soir pendant le dîner . Il y eut d’abord un grondement , un train qui entre en gare ,  et quelques légers tremblements . Quelques rires nerveux et le calme revint . Quelques minutes plus-tard , des secousses plus violentes , des débris de plafond sur notre parillada , la coupure du courrant et la ruée des consommateurs vers la sortie sur un sol pris de folie . Nous nous regroupâmes au dehors bientôt rejoints par un flot de fornicateurs ,  locataires des chambres au confort idéal, dans le sens romantique du terme , et dont certains n’arboraient pour tout vêtement qu’une érection en rapide voie de résorption . Nous attendions tous avec une curiosité horrifiée l’anéantissement définitif d’el Imperial ! Mais à part la chute de l’une ou l’autre corniche ,  il tint bon . Pendant la minute que durèrent les secousses , je remarquai un drôle de manège derrière le bar  . Une torche électrique s’alluma et son porteur se rapprocha de nous , hésita et revint derrière le comptoir , pour reprendre aussitôt sa progression vers la sortie . Lorsque les vibrations se furent calmées et que quelques lampes à  pétrole eussent été allumées , chacun repris sa place pour commenter l’événement . Heidi  mima alors , pour notre plus grand plaisir, en dodelinant de la tête avec sa drôle de démarche saccadée ,  les va et vient effectués entre son tiroir caisse solidement amarré et la sortie ,  ne sachant à laquelle des deux pulsions céder ,  la cupidité ou l’instinct de survie !

 

 

 

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