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16 septembre 2004

Miraflores

 

J’avais rencontré Clayton quelques mois plus-tôt à Daytona Beach , en Floride . J’étais venu mettre mon ketch, « L’île de feu », à l’abri des cyclones dans une des ces  marinas qui bordent le waterway et dont les quais flottants n’offrent qu’une illusoire protection contre les vents suprêmes ! Mais  il y avait des douches et un restaurant décent à proximité et cet été là fut calme sur le front des tempêtes  . La première fois que je vis sa grande silhouette dégingandée , ce fut dans un bar, en ville . Il faisait le tour des consommateurs installés au comptoir et quémandait une cigarette . Il devait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans , portait les cheveux très longs et paraissait totalement ivre . Les autres buveurs l’ignoraient ou le repoussaient gentiment , jusqu’à ce qu’il s’effondrât finalement sur moi . J’ai horreur de me faire remarquer en public et comme tous les gens de mon espèce j’y parviens sans peine . Je le repoussai avec une véhémence tout à fait déplacée et il s’écrasa sur le parquet souillé au milieu de murmures réprobateurs , pour moi , évidemment . Dévoré de honte et transpercé par ces dizaines de regards moqueurs , je descendis de mon tabouret et aidai l’escogriffe à se relever . Les yeux à demi fermé , il braillait no problem , no problem ! Pour sceller notre réconciliation , je lui tendis un de mes Havane acheté en Jamaïque. Il s’en saisit avec avidité , le huma en murmurant , you’r my best friend . Je pensais qu’il parlait au cigare , hélas c’était à moi qu’il s’adressait ! Ce soir là , il fit irruption dans ma vie et ne devait plus en sortir pendant les deux années à venir . Il devint mon équipier , mon garde du corps , ma chose …..mon ami.

Jusqu’au petit matin,  il m’entretint longuement de son futur tour du monde sur un bateau de trois mètres de long, de descente de l’amazone en kayak , de survol de l’Everest en aile delta , de marche sur le feu et de chamans philippins . En écoutant ce grand rouquin dans les yeux verts duquel brillaient encore  des lueurs enfantines je sentis monter en moi cette sympathie que rarement j’accordai . Nous avions sensiblement le même âge , mais sans aucun doute , j’étais le plus vieux des deux .Quatre années passées en mer à transporter des touristes abrutis avaient pour moi transformé le plaisir en corvée . Clay me réapprit la juste valeur des choses : bullshit. Bénis soient les américains pour avoir inventé ce mot . Notre merde cartésienne est encore bien trop sérieuse ! Quand je quittai la Floride avec mon nouvel équipier  et mis le cap sur les Bahamas , ma vie se transforma en une vaste plaisanterie . J’eus du mal à satisfaire les demandes d’embarquement à bord de mon voilier pour de courtes croisières inconfortables et hors de prix . Mais la nouvelle s’était répandue . C’était Clay que les gens venaient voir . Dans son maigre bagage , il possédait une dizaine de cassettes de flamenco . Quand exacerbé par le confinement ,  le ressentiment éclatait en paroles et en cris dans un couple de vacanciers, Clay introduisait une de ces musiques diaboliques dans la stéréo du bord ,  et , volume à fond , ay que dolor , se lançait dans un accompagnement vocal, lui qui ne parla jamais un mot d’espagnol . Instantanément la dispute cessait et  voir ce grand gamin s’agiter dans d’invraisemblables contorsions leur donnait tout simplement envie de l’accompagner  dans sa folie . Après six mois nous étions presque riches . Un matin , en avalant son poisson cru , il me dit ,  j’ai envie de Pacifique .J’avais depuis longtemps appris à ne rien lui refuser. Dix jours plus-tard nous étions propulsés dans le vaste océan par l’ouverture des portes de la dernière écluse au nom si beau ,  « Miraflores ».  Face aux tueurs à la petite semaine de Panama City , je découvris en Clay un autre trait de caractère jusqu’ici inconnu : le goût du jeu . Clay avait acheté le Smith&Wesson l’après-midi même chez une espèce de brocanteur pour quelques dollars . Malgré tous ses efforts , il ne put trouver ce jour là les munitions adéquates . Rupture de stock chez les uns , calibre interdit à la vente chez les autres . Nous savions donc tous les deux que son arme était vide lorsqu’il la pointa en direction des quatre ladrones de poca monta . Je sentis une bouffée de colère m’envahir . Nous ne portions  aucun objet de valeur . On nous avait prévenu : pas de grosses sommes en liquide mais toujours avoir vingt ou trente dollars sur soi . L’indigence est très mal vue par les voleurs ! Selon la formule consacrée , ne résistez pas et tout se passera bien , on conseillait aux touristes de se laisser plumer . Mais Clay , avait besoin de jouer . Une arme vide contre quatre couteaux et il était à son aise . Si un de ces galopins avait voulu jouer au héros….Cette nuit , le dieu des joueurs fut avec nous ! Les voyous s'enfuirent en riant. 

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