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16 septembre 2004

Un vieil ami

J’observai depuis un moment le ballet des petits bateaux dans la rade de Genève , installé sur le pont supérieur du « Rhône » , un des ces merveilleux vapeurs restaurés avec amour par la marine helvétique . Je regardai l’heure , midi moins cinq . Il ne viendrait plus . La corne de brume du navire retentit au-dessus de la cité de Calvin assoupie en cette belle journée d’août . Les roues à aubes se mirent à brasser les eaux verdâtres du Leman et ,en vibrant légèrement , le vapeur prit de la vitesse tandis qu’un groupe de japonais tentait de se faire photographier avec le jet d’eau en arrière plan . Une nuée de souvenirs m’assaillit . Je me revis  vingt ans  plus tôt , étudiant assidu aux cours du merveilleux professeur Gugenberg ,  titulaire d’un savoir immense qu’il n’était malheureusement jamais parvenu à transformer en sens pratique . Nous étions toujours une vingtaine de garnements à le regarder traverser la rue en face de l’université . Je le revoyais avec son vieil imperméable , une main au front , l’autre serrant une serviette gonflée de documents jaunis . Il s’engageait sur l’avenue sans regarder ni à droite ni à gauche . Les suisses , qui sont gens respectueux avec les piétons , réussissaient en général à l’éviter . Parvenu à mi-chemin , il s’arrêtait , regardait outré le défilé de véhicules , se retournait , essayait d’estimer quelle était la rive la plus proche , faisait quelques pas en avant , revenait en arrière , repartait en agitant son porte document , esquivait , insultait , suppliait , puis s’élançait . Pendant ce temps des dizaines d’étudiants dispersés dans les cafés bordant la fac , sortaient sur le trottoir et à chaque fois qu’une voiture le frôlait hurlaient sans pitié des « olés » retentissants .J’étais en train de rire tout seul en regardant la rive défiler sans la voir quand je sentis une main se poser sur mon épaule . Sans me retourner je levai la mienne , mimant avec le pousse et l’index un pistolet imaginaire et je fis , pum , pum . En écho une grosse voix à l’accent américain me répondit pum, pum ! Clayton fit le tour de la table que j’occupais et me tendit la main . Je la pris sans me lever et la serrai brièvement , puis lui fis signe de s’asseoir . Il avait mal vieilli . Gras , mafflu , presque chauve, les bajoues agitées d’un tremblement que je ne parvenais pas uniquement à attribuer à l’émotion . Autre chose , malgré son costume clair à la coupe élégante , une certaine vulgarité , une imperceptible veulerie sourdaient de son mètre quatre-vingt quinze. Je le scrutais de ce regard qui , c’est ce qu’on m’a dit , met mal à l’aise jusque aux plus audacieux . Il sortit un mouchoir de la poche de sa veste et s’essuya le front . Il tenta un pauvre sourire …

-         Do you remember Panama city , this night ,  fifteen years ago?

Si je m’en souvenais de cette nuit! Nous avions dîné dans un restaurant chinois , puis, à la recherche d’un taxi pour regagner le Yacht Club de Balboa , nous nous étions enfoncés dans un dédale de ruelles obscures . Brusquement quatre garçons d’une vingtaine d’années surgirent devant nous , brandissant chacun un couteau  , give your monney or I kill you . Clayton s’était esclaffé :

-         Wanna kill me with that !!

Puis il avait sortit , sans quasiment faire un mouvement , un Smith & Wesson au canon interminable et le braquant en direction des voyous avait lâché avec désinvolture , pum , pum..

 

 

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