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07 septembre 2004

Terre de Feu IV

Ils regardaient à tribord le glacier défiler telle une cataracte figée pour l’éternité dans les doigts glacés de la cordillère de Darwin. De temps en temps un  bloc se détachait et tombait dans les eaux sombres , provoquant un petit raz-de-marée dont les ultimes  ondes  venaient se confondre avec le craquement sec de la glace déchirée ,  indice à peine audible d’un drame  déjà consommé . Ils naviguaient depuis deux jours dans cet entrelacs de chenaux formés par des îles aux sommets déchiquetés , morceaux de continent chus dans l’océan au jour du grand chambardement . Aux calmes plats succédaient les coups de vents , ces williwaws meurtriers descendus en force des montagnes pour se précipiter dans les gréements des voiliers pris au dépourvu . Faseyements des voiles dans le sillage des déchirements de la tempête . Hisse , affale , renvoie , abats , lofe,  empanne , à sec de toile , tout-dessus , bâbord amures , laisse venir , choque , embraque , embarque , étarque , fuis , à la cape , la barre dessous ! Hume le vent , sens le changer de direction dans tes cheveux , vibre au son des gémissements de la vieille coque , souffre avec elle , c’est ta mère , ta maîtresse , ta vie ! Bande tes muscles dans la gîte et accroche-toi à cette bite , non pas la mienne petit con , l’autre , celle qui traverse le pont ! Ca y est , le vent mollit , regarde il tourne , allez , vire lof pour lof , prends garde il forcit ! Slobodan tenait la barre franche entre ses mains rougies par le froid , la tête pleine de mots étrangement beaux . Le capitaine Bustamante le guidait de sa voix enrouée  détruite par trop de navigations menées sur une mer d’alcools  forts dans les brumes perpétuelles d’un tabac à la douceur assassine  . Lui ,  qui à force d’abriter des liqueurs avait pris l’apparence d’une barrique , n’était sur que d’une chose : il ne rendrait pas son dernier soupir fétide dans un de ces hospices où les morts croient toujours être en vie ! A cinquante ans , il était encore robuste,  mais il sentait , là , à l’intérieur , profond très profond , que la vie s’en allait par petits morceaux . Vivant certes et bien vivant , mais un peu moins tous les jours . Alors il guettait avec curiosité cette rafale qui le surprendrait ,endormi ,  une de ces nuits et  les enverraient ,  lui et son fidèle compagnon ,  là où tout marin se doit de finir ! Mais depuis deux jours , le temps s’était figé et sa vie avait cessé de se lézarder . Cet homme rude était tombé sous le charme juvénile du  serbe . Qu’on ne se méprenne pas ! Le capitaine n’était pas un maricon ! Ah ça non ! Toutes les putes de Punta Arenas à Puerto Montt connaissaient son sexe noueux , sa trique fougueuse et son coup de rein précis ! Non , une chose étrange s’était produite l’autre soir , là-bas, à Ushuaia . Une onde de tendresse l’avait submergé en regardant le pauvre gosse rendre ses tripes , agrippé au bastingage . Brusquement il cessa de se sentir seul . Et puis il y avait eu ce drame affreux le lendemain . Slobo l’accompagnait dans ce quart,  le plus dur , celui qui voit le jour se lever . Triste jour , gris , froid , pluvieux , misérable , à peine né et déjà vieux . Ce grand imbécile d’autrichien était sorti du carré en titubant avec son ridicule manteau trop long . Il était passé à coté d’eux sans les saluer puis , se penchant par-dessus la rambarde , s’était mis à uriner . Une vague , une embardée , un cri d’effroi étonné et plus de pisseur au long manteau ! En jurant , Bustamante vint vent debout pour casser l’erre du sloop . Secoué par le claquement des voiles et le sifflement des écoutes , il essaya de scruter la surface dans les premières lueur de cette aube blafarde .Mais rien,  hélas ! Les eaux tumultueuses déjà sur l’autrichien s’étaient refermées ! Slobo hurla et pleura . Aussi ,  quand ses yeux égarés rencontrèrent le regard résigné du capitaine , ce dernier ne put que murmurer :

-         C’est trop tard mon garçon ! Nous n’y pouvons plus rien ! ….. C’est profond…

Tragiquement profond !

Le jeune homme , un moment étonné , cessa de sangloter , le fixa avec intensité puis éclata de rire en répétant .

-         Tragiquement profond …….. ? Oh putain , le con !

Bustamante ne fut pas sur de comprendre le sens de cette phrase. Mais c’était un homme simple ! Anton était mort . Ils allaient continuer leur navigation vers Punta Arenas , informer Vartzorski de l’épouvantable accident  , essayer de récupérer leur du , sans grand espoir . Pourquoi payer pour un mort ? Ensuite , ils trouveraient du fret , des passagers , iraient au Nord…. Et puis…. il s’aperçut qu’il parlait d’eux et non plus de lui…

 

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