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04 septembre 2004

Terre de Feu III

 

-         Réveille-toi et suis moi !

Slobo allait hurler mais une main puissante empêcha le cri de franchir ses lèvres bleuies par le froid . Dans la pénombre il reconnut la silhouette massive de son ami Anton . Il hésita , certain que l’autrichien allait exiger le tribu normalement attaché à toute protection accordée dans cet univers où les damnés sont leurs principaux tortionnaires . Il en fut étonné . Jusqu’ici son ami l’avait traité avec l’humanité d’un père n’exigeant en retour que le réconfort de sa conversation . Il mesurait tous les jours l’étendue de sa chance en comparant son sort à celui d’autres garçons  , esclaves à peine pubères , victimes , comme lui ,  de leur beauté sans force.

Résigné , il se leva en frissonnant . Il portait en permanence tous ses vêtements mais le froid et la mauvaise nourriture le maintenaient dans un état d’hypothermie permanente . Il remarqua alors que son compagnon avait revêtu un gros manteau de feutre qu’il ne lui connaissait point. Sur son épaule droite une besace rebondie pendait au bout d’une sangle de cuir . Il le suivit en silence jusqu’à l’épaisse porte en bois . Ils s’accroupirent un instant dans l’obscurité . Des pas,  une clé tourna dans la serrure , les pas s’éloignèrent . Anton ouvrit la porte et les deux hommes se glissèrent le long du couloir faiblement éclairé et désert à cette heure de la nuit . Les gardes étaient rares au pénitencier ,  souvent d’anciens prisonniers , ceux que leur passé pesant  empêchait de quitter ce havre infernal , les ancrant définitivement dans ce monde de souffrance où ,  à la recherche d’une rédemption impossible ,  ils finissaient par s’enfoncer avec une désespérante résignation . Le directeur de la prison déplorait régulièrement cet état de fait auprès de ses supérieurs de Buenos-Aires . Mais la faiblesse des salaires , la distance ,l’absence d’autres moyens de transport que le bateau ,  le climat, finissaient par dissuader les plus courageux . Et puis , lui disait-on , qu’ils s’échappent ! La nature aura vite fait de ramener au bercail ceux qu’elle n’aura pas tué ! Et c’était vrai ! En dehors de quelques indiens onas que les estancieros achevaient de massacrer , aucun humain ne pouvait survivre bien longtemps dans ces forêts épaisses ou sur ces montagnes aux parois glacées.

Quand ils débouchèrent dans la cour , l’averse redoubla d’intensité. Ils devinèrent les gardes abrités dans les miradors disséminés le long du mur d’enceinte . De temps en temps le pinceau lumineux d’un projecteur tentait de traverser le rideau impénétrable de l’obscurité liquide . En tirant Slobo par la manche de sa veste , Anton l’entraîna dans la tourmente . Ils coururent jusqu’au portail d’entrée , deux lourds battants de fer qu’une main attentionnée ou négligente avait laissés entrouverts . Le cerveau engourdi du jeune homme enregistra leur fuite avec l’indifférence du témoin involontaire d’un incident minime aux conséquences incalculables . Il avait froid et la pluie glacée avait pénétré jusqu’aux parties les plus intimes de son corps décharné . Pendant qu’il courait sur la piste détrempée  à la remorque du géant , il eut envie que tout cela s’arrêtât et qu’enfin il pût se reposer . Il se forçait à garder les yeux obstinément baissés sur le mouvement saccadé des jambes de son ami . S’il les levait et regardait autour de lui , il en était sur , il allait tomber . Lorsqu’ils arrivèrent au port , la pluie cessa brutalement . Anton étouffa un juron . Les nuages poussés par le fort vent d’ouest se déchirèrent et laissèrent un quartier de lune déverser une lueur blafarde sur le quai désert . Anton avança la tête , scrutant les eaux noirs du port . Rien . Ils progressèrent légèrement courbés sur le vieux ponton  vermoulu . Anton secoua la tête avec désespoir . Le grincement d’une planche pourrie  les fit se retourner tous les deux.

Un homme s’avançait vers eux une main dans la poche de son pantalon en toile claire et l’autre largement tendue avec la désinvolture d’un mondain recevant des invités dans son salon . Lorsqu’il fut tout près ils se rendirent compte qu’il ne portait qu’une légère chemise à carreaux .De dessous ses longs cheveux emmêlés  par le vent émergeait une paire de lunette de soleils rondes montées sur un nez interminable . Il n’inspirait pas à proprement parler l’effroi , mais un étonnement certain .Il lui serrèrent la main . Il se présenta en castillan d’une voix profonde ou pointait un reste d’accent français .

-         Je suis M. et j’ai un petit problème ….pour le bateau….

Anton le regarda avec méfiance.

-         Quel problème ? Tout avait pourtant été réglé par Vatzorski . Le capitaine Bustamante a touché une forte avance et il devait être là aujourd’hui à trois heures du matin précises !

M fit un geste de la main conciliateur .

-         Allons du calme tout se passera comme prévu . J’hésite juste sur le genre de bateau . Sloop ou cotre…

-         Non , mais vous vous fichez de moi ! Qu’est-ce que ……M ? …….mais alors c’est vous….

-         L’auteur… oui ! Je voulais juste votre avis sur la question . J’estime qu’on ne fait pas assez participer les personnages à la conception d’une histoire .

-         Ah , vous tombez bien , vous ! Parce que je ne suis pas content du tout ! C’est la deuxième fois que je joue le brave grand type à la corpulence peu commune . Dites tout de suite que je suis gros ! Dans l’autre histoire , l’île du long sommeil , j’étais monsieur Hoak , le second . Le problème c’est qu’il n’y avait pas vraiment de troisième . Allons , monsieur Hooooaaaak , affalez-moi ces voiles . Hooooaaaaaak , allez porter l’ancre à jas de cent kilos sur l’avant et capelez la à cette putain de chaîne  de quatorze qui se trouve je ne sais où …… !

Anton imitait très bien le ton légèrement affecté de M. Ce dernier se récria.

-         Ah mais pardon , je vous avais adjoint le jeune Flundge……

-         Tu parles ! Le petit branleur de service , belle gueule, beau cul mais quand il s’agit de mettre la main à la pâte c’est le vieux qu’on siffle….

Slobo-Flundge se précipita sur Anton-Hoak et le saisit par les rabats  de son manteau.

-         Dis-donc , gros porc , sois poli quand tu parles de moi !

Mais Anton le balaya d’un revers de la main sans lui accorder la moindre attention.

-         Et puis ça ce n’est rien ! J’aimerais qu’à  l’avenir mon personnage gagnât en profondeur et en tragique …Vous voyez ce que je veux dire ?

-         Profondeur ? Tragique ? Mouais , je crois que je peux faire quelque chose pour vous !

M. se retourna ensuite vers le jeune homme et l’aida à se relever.

-         Et vous mon ami ? Des revendications ?

Slobo se gratta vigoureusement l’entrejambe .

-         C’est un peu pareil pour moi . J’en ai un peu assez d’être juste un bel objet que les femmes…et les hommes se disputent . J’ai dix-huit ans quoi ! Je peux me débrouiller tout seul. Et puis j’aime pas le froid ! Quant au bateau je n’en parle même pas . Je suis malade comme un chien en mer . Je préfèrerais l’avion , même en classe touriste , tiens ! Vous voyez bien que je suis raisonnable !

-         C’est qu’en 1922 l’aviation en était à ses débuts . Saint-Exupéry ne s’était pas encore égaré entre les dunes su Sahara et Mermoz portait des culottes courtes .

-         C’est qui ceux –là ?

-         Laissez tomber . Finalement je crois que je me suis décidé pour un sloop . Allez , bonne chance mes amis !

M . s’éloigna en leur adressant un dernier salut . Quand les ténèbres l’eurent avalé , ils devinèrent la silhouette d’un sloop d’une cinquantaine de pieds faiblement éclairée par la lune.  Le capitaine Bustamante , seul membre d’équipage , affala le foc et la grand voile pour casser son erre et accosta silencieusement au vieux ponton vermoulu. Les deux amis sautèrent à bord.

 

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