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03 septembre 2004

Terre de Feu II

Slobodan serra contre son corps le grossière couverture de laine fournie par l’administration pénitentiaire . Le froid humide pénétrait par chacun des pores de sa peau . C’était le moment qu’il craignait le plus depuis son arrivée ,  deux mois auparavant , au pénitencier d’Ushuaia , petite ville  située à la sortie du canal de Beagle . Une forte envie de pleurer ou plutôt de hurler le submergea . Il écouta les ronflements de ses voisins , la toux déchirante du tuberculeux qui agonisait en face de lui , les éclats de voix s’échappant du dortoir voisin . La pluie se mit à tomber avec force engloutissant tout autre bruit dans le vacarme des gouttes frappant avec violence le toit en tôle . Les rafales de vent modulaient la force de l’averse. Il essaya de ne pas se rappeler sa première nuit , les viols répétés dont il avait été l’objet , la douleur , le dégoût . Heureusement (il ricana en prononçant mentalement l’adverbe) la fraîcheur de ses dix huit ans lui avait valu la protection d’Anton , un autrichien à la corpulence peu commune . Dès le lendemain , il avait été  affecté à l’atelier de menuiserie où Anton officiait comme maître charpentier. Leur principale activité s’articulait autour de la fabrication de cercueils dont le bois était fourni en quantité illimitée par les épaisses forêts avoisinantes et les cadavres par la dureté du régime carcéral . De temps en temps une commode ou une bergère fabriquée avec amour par le géant partait agrémenter l’intérieur d’une austère demeure élevée sur une des estancias disséminées dans ces parages d’une beauté dont la tristesse faisait sombrer dans le dépression ou le crime tout homme qui ne fût  animé par un esprit de liberté suicidaire ou de lucre démesuré.

Slobodan avait débarqué à Valparaiso en 1920 , deux ans  plus tôt ,  dans le ventre d’un cargo italien chargé d’immigrants ,  denrée que ce pays exportait alors avec le plus de fréquence. Il avait payé sa traversée en travaillant quinze heures par jour à alimenter en charbon les chaudières insatiables du vapeur . Le navire , débarrassé de son fret humain , devait charger quelques milliers de tonnes de phosphate extraites dans les zones arides du Nord du Chili et repartir pour l’Europe après une escale de quelques jours  . Le bosco lui glissa quelques pièces en lui souhaitant bonne chance . Slobo erra dans cette ville étrange construite à flanc de montagne , où les ruelles s’arrêtaient brutalement aux portes d’ascenseurs et de funiculaires au cheminement aussi lent que bruyant.  Le jeune serbe épuisé par une pérégrination chaotique ,  finit par pousser la porte de la pension « el Huaso » , un bordel de bas-étage nonobstant sa situation géographique élevée . Pour quelques livres Sterling , la monnaie de référence de l’époque , il put jouir du gîte , du couvert et des charmes anémiés  des pensionnaires pendant les deux semaines nécessaires à son acclimatation chilienne . Quand il retrouva la lumière du jour , sexuellement épuisé et financièrement exsangue , il se mit à la recherche d’un travail , chose facile en cette époque de salaires anémiques . Un mois plus-tard,  il chevauchait dans la pampa argentine , à la poursuite de moutons égarés et de rêves évanouis . Il travaillait pour l’estancia Mac Buloch abritant quelques millions de moutons sur trois cent mille hectares . Il était cantonné dans la partie de l’exploitation limitée au Sud par le détroit de Magellan et à l’est par l’océan  Atlantique ,  partageant  une cabane ,  située sur une éminence d’où il pouvait apercevoir les vapeurs empruntant le détroit, avec un certain Adrian, du moins quand celui-ci d’abaissait à descendre de son cheval sur lequel il semblait soudé au point d’y manger et d’y dormir . Homme et monture devaient disparaître ensemble bien des années plus-tard , au cœur d’une tourmente de neige qui les ensevelit tous les deux . Au dégel , on les retrouva au fond d’un ravin , Adrian , le dos appuyé contre la paroi , les rennes dans la main droite , le cheval allongé sur ses jambes . Tout à fait naturellement ,  on les enterra l’un à côté de l’autre .

Pendant les quelques jours passés au camp de base , on décrivit à Slobo sa fonction en mots parcimonieux et précis : travail , fatigue , solitude , peur, froid . Puis le contremaître l’accompagna au poste 14 . Il chevauchèrent trois jours , ne dormant que quelques heures pendant les courtes nuits de l’été austral . Ils menaient à la longe deux mules chargées de provisions . Le contremaître était un homme de peu de mots , préparant le jeune Slobo à rencontrer celui qui allait devenir son compagnon au cours des prochains mois : le silence . Seul le bruit du vent dans les hautes herbes , que le natifs appelaient pasto coiron ,  rythmait le passage des heures . Quand ils arrivèrent à la cabane , ils n’y trouvèrent qu’un garçon d’une vingtaine d’années à la chevelure hirsute et repoussant de crasse . Il gisait sur un grabat , répétant de sa voix éraillée une ritournelle enfantine . En les voyant sur le pas de la porte , il se mit à pleurer ,  les assimilant aux ombres dont son esprit délirant peuplait ses jours et ses nuits . Ils déchargèrent les provisions , puis Slobo aida le contremaitre à faire monter le dément sur son cheval . Il les regarda s’éloigner et bien après que leurs silhouettes eussent disparu , absorbées par la pampa , la ritournelle enfantine continua à résonner dans sa tête.

 

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