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02 septembre 2004

Terre de feu

Le «  Terra Australis » venait d’appareiller de Puntarenas . Il était dix heures du soir et en cette fin de journée de l’été austral , la jour hésitait à céder la place à la nuit et lançait dans le ciel exceptionnellement dégagé une dernière charge désespérée . Mais que peuvent quelques lueurs blafardes contre  les ténèbres lancées au galop ? Je me trouvais à la poupe avec les autres passagers de ce petit bateau de soixante mètres de long . Nous étions une quarantaine , destinés à nous côtoyer pendant la semaine de croisière qui devait nous mener au cap Horn , si dios quiere ,  selon l’expression favorite des marins de cette fin du monde aux côtes inhospitalières . Tandis que l’étrave fendait les eaux paisibles du détroit de Magellan , nous regardions les lumières de la ville disparaître petit à petit dans le sillage du navire . Une cloche perça l’obscurité d’une note cristalline , nous appelant à nous réunir dans le comedor afin de participer à des agapes tardives dont la réputation avait traversé les océans . Le buffet fut à la hauteur de nos espérances . Alors que je rejoignais ma table avec une généreuse portion de centolla , une espèce de crabe d’un bon mètre d’envergure , j’observai les compagnons qui m’étaient échus en partage . Il y avait là un couple de jeunes gens , la trentaine , qui ne firent pas même semblant de s’apercevoir de l’existence  d’autres personnes à leurs côtés . Ils se parlaient en un allemand guttural qui cédait parfois la place à un portugais chantant . Quand je dis chantant , je devrais dire hurlant,  car ces gens là criaient beaucoup et se disputaient souvent . Enfin madame , car monsieur avait le verbe parcimonieux et le coup de fourchette généreux . A ma gauche une dame d’une cinquantaine d’année , me fit , entre le crabe , le veau farci et l’omelette norvégienne un récit extensif et détaillé de sa vie .Elle était belge et chassait le mari aux quatre coins du monde . Elle avait déjà enterré cinq mâles dont les attributs devaient orner , cela ne faisait aucun doute, les murs du grand salon de sa fabuleuse demeure des environs de Gand .  Il y avait eu deux belges , un suisse , un égyptien et le dernier , un malais , venait juste d’expirer . Tous  morts de mort naturelle , précisa-t-elle . La nature fait bien les choses ! J’ajoutai innocemment …..je suppose qu’ils étaient riches…. et elle de renchérir ….. et vieux bien sur ! Aussi à présent chassait-elle pour le plaisir . Elle me dit cela avec une simplicité désarmante .   Ses critères de sélection étaient fort simples . A la fin du repas elle me montra un jeune homme assis à une table voisine et lâcha , avec l’expertise   d’un tueur d’éléphants , un laconique , soixante cinq kilos de bite ! A ma droite le professeur Arturo Silj , un frêle sexagénaire , fit un bond tandis que la belge éclatait d’un rire de hyène ,  des lambeaux de  flamand accrochés entre ses dents . Arturo , en bon chilien , s’était présenté en nous distribuant à chacun une carte de visite . Il était titulaire de la chaire d’économie politique à l’université australe de Puntarenas et mettait à profit les vacances scolaires pour s’offrir chaque année ce petit voyage effectué avec le sérieux et la conscience d’un pèlerinage.  Il devint mon guide pendant la croisière , me nommant chaque seno , chaque glacier , peuplant chaque recoin du canal de Beagle de contes et légendes déclamés dans cet espagnol si particulier que les chiliens s’entêtent à appeler castillan . Ce premier soir , il ne participa que peu à la conversation , s’alimentant à peine , immergé dans ses pensées . Après avoir pris congé de Kilobits , j’invitai Arturo à partager un maté dans le petit bar situé sur le pont supérieur  .On devinait les trépidations des machines au tintement discret des verres et des bouteilles soigneusement rangées derrière le barman au visage imperturbable . La nuit était noire et les baies vitrées  nous renvoyaient l’image de deux hommes flottant dans l’espace et le temps.

 

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