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30 août 2004

Extrait du journal d'un imbécile

Voilà cela devait se terminer ainsi . Je suis là derrière ce bureau , une lampe puissante braquée sur mon visage d’abruti . Et toutes ces personnes autour de moi qui m’interrogent et me bousculent et sans cesse me répètent les mêmes questions . Ils font semblant d’être amicaux mais je sens bien que je leur fais peur , que je les dégoutte . Maman le savait , qui me répétait sans cesse , mais quel imbécile , tu finiras mal !

Une mère ça sent ce genre de chose … des années à l’avance . Pourtant mes parents étaient de braves gens , sans ambitions , sans problèmes , ni riches ni pauvres , ni beaux ni laids , quoiqu’à la réflexion ils étaient plutôt moches . Mais dans la norme ! Rien d’exceptionnel en fait de laideur. Moi oui ,  j’ai été hideux depuis le jour de ma naissance . Ma mère me disait souvent , tu ne peux pas être mon fils . C’est vrai qu’elle était juste affreuse . Papa lui ….tiens  , c’est drôle je ne me rappelle plus de sa tête . M’enfin c’est sur , il ne ressemblait sûrement pas à Alain Delon , sinon je m’en serais souvenu. De toute façon , ils sont morts tous les deux lorsque j’avais dix ans . L’autoroute à contre-sens….ça ne pardonne pas ! Un semi-remorque et….plus rien !  Les gendarmes ont dit à la tante Marthe qu’ils avaient du mourir, tués sur le coup. Moi , j’étais dans la pièce à côté et j’écoutais . Forcément , j’étais qu’un gosse alors j’ai compris qu’il s’étaient mis sur le cou pour pouvoir mourir plus tranquillement lorsque le camion leur passerait dessus ! Faut dire que j’étais déjà pas bien futé à l’époque . Après ça n’a fait qu’empirer . La tante Marthe et l’oncle Bernard m’ont recueilli parce qu’ils n’avaient pas d’enfant . Une chance pour moi que l’oncle ait été un éjaculateur précoce et la tante une lesbienne frigide , sinon j’étais bon pour l’assistance publique .Ca évidemment je l’ai compris plus-tard . Sur le moment je ne me suis pas posé de questions , après non plus remarquez ! Ils ont été très gentil avec moi . Ils m’ont d’abord expliqué que j’avais fait un bon dans l’échelle sociale… J’ai fait oui de la tête et je me suis vu bondir sur une échelle , fallait pas m’en demander plus . Depuis je sais que les bourgeois c’est comme les slips ,  il y a les small , les medium et les large …J’ai fait de l’anglais chez les curés . Mes parents étaient small et mon oncle et ma tante  medium . Lui trafiquait dans la chaussure et elle faisait dans le drap . Enfin quelque chose de ce genre . Ca rapportait bien . Il faut vous dire que je les ai pas tant connus que ça . Pendant l’année scolaire j’étais chez les curés et durant les vacances dans une ferme de montagne que l’oncle possédait ,  là-bas , à la frontière.   Les fermiers  s’occupaient de moi . Quand j’ai eu seize ans c’est surtout la Babette , la fermière , qui a pris les choses en main ! Enfin , je m’égare et mon style s’en ressent !

Ma scolarité s’est déroulée sans histoires . J’utilise ce terme sciemment pour dire qu’absolument rien ne se produisit durant cette période qui valût la peine d’être mentionné . Si…une chose quand même ! J’ai été confirmé dans mon statut d’imbécile . Vous savez celui qui répond toujours à côté en classe , celui qui marque contre son camp au foot , celui devant lequel les plats arrivent immanquablement vides au réfectoire , celui qui refuse de se dévêtir devant ses copains parce qu’il a honte de son corps , enfin celui qui se fait rosser la nuit dans l’obscurité du dortoir . A tout cela je n’opposais qu’un sourire idiot et un  haussement de mes épaules tombantes . Mais je ne fus pas malheureux . Comment aurais-je pu mal faire ce dont j’ignorais totalement l’existence ?

Puis cela a été l’université où j’arrivai je ne sais trop comment . Je sus me fondre dans l’anonymat de la masse estudiantine . Ma mémoire que je ne qualifierai pas d’éléphantesque , cet animal est , dit-on, fort intelligent , mais de prodigieuse , me permit de passer avec succès des examens dans des matières dont j’appréhendais le nom sans en saisir le sens . Après  quelques années je fus admis dans une école dont les initiales prononcées avec sérieux renvoient à une onomatopée enfantine  . Là pour la première fois de ma vie je me sentis à mon aise . Je fus littéralement immergé dans un océan d’imbécillité . Mes maîtres repérèrent séance tenante mon invraisemblable manque d’intelligence et aidé par mon physique chaotique , je sortis major de ma promotion . A partir de là ma chute dans l’abîme insondable de la stupidité s’est accélérée au point que sa simple évocation me donne le vertige aujourd’hui. Avec quelques compagnons nous constituâmes une bande qui acquit rapidement une notoriété déplorable . Nous oeuvrâmes d’abord dans de petits villages de campagne , où la naïveté de braves habitants nous servit de tremplin pour nous propulser dans des affaires douteuses à l’échelle du canton . Puis , se furent les villes , toutes les villes . Des avis de recherche affichés sur tous les espaces publicitaires. Et cet argent , tout cet argent , des valises entières lavées et blanchies au point d’en être usées ! Il fallait bien que tout cela se terminât mal . En plus d’être stupide je suis lâche et sans pudeur , ce soir, j’avoue que j’ai peur . Que me veulent tous ces gens ? Vont-ils me mettre en pièce ? Et ce grand escogriffe qui s’approche avec son sourire en coin ….leur chef sans doute…..méfiance, il a l’air intelligent et parait sur le point de me parler .

-         Monsieur le président , dans cinq minutes nous serons en direct .Etes-vous prêt à commenter le résultat des élections où faisons nous un dernier récapitulatif des questions que je vais vous poser ?

 

 

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29 août 2004

Terrorisme et fin des libertés

Je disait l’autre jour à l’un de mes rares lecteurs que je n’étais pas un organe de presse et n’avais donc pas vocation à commenter en profondeur l’actualité politico-économique .

Il y a cependant  un sujet que j’aimerais voir traité avec plus de fréquence par les médias de ce pays et d’autres : que nous veulent ,au fond ,ces fous de Dieu ! En effet depuis ce funeste jour de septembre, tous ces attentats aveugles dirigés contre l’occident se sont distingués par une absence de revendications clairement énoncées.

Alors pourquoi ces milliers de morts ? Pourquoi cette apparente indifférence dans le choix des cibles humaines . Hommes , femmes , enfants….. toute mort est douce aux yeux du Tout Puissant pourvu qu’elle fût donnée en son nom !

Mais que veulent-ils ? Convertir l’occident impie à l’islam le plus rigoureux ? Honnêtement je ne pense pas que ce soit-là l’objectif avéré , du moins pas encore .

Alors tuer pour tuer ? Eliminer le plus grand nombre possible d’infidèles ? C’est peut-être ce que recherchent les exécutants de ces actes criminels mais je doute que cela soit le but ultime  des hiérarques de cette internationale du terrorisme .

Et si la fin de tous ces carnages absurdes était d’étouffer petit à petit nos démocraties et de faire en sorte que d’Islamabad à Paris , de Djedda à New York , l’humain respirât le même air raréfié en liberté afin que n’existât plus pour l’infidèle ou le fidèle volage qu’une seule alternative : la désintégration  dans une foi rédemptrice et , surtout , castratrice de toute velléité libertaire .

Ce complot est mené avec un machiavélisme proprement diabolique . Tout comme pour la réalisation de leurs attentats , les terroristes ont puisé dans l’arsenal mis à leur disposition par leurs ennemis , leçons de pilotage et avions de ligne , ils comptent utiliser les défenses immunitaires des grandes démocraties afin de précipiter leur chute .

Quand je parle de démocratie je ne donne pas à ce mot son sens littéral car dans ce cas, hormis la Suisse où le peuple est effectivement souverain je ne vois aucune nation éligible à ce qualificatif. Je ne considère pas non plus ce terme , à l’élasticité infinie , dans son sens très large englobant toute nation dont le gouvernement est issu des urnes . On ne compte plus le tyrannies dont le dictateur tire sa légitimité de l’exercice d’un droit de vote privé de tout sens commun . Non , pour moi la démocratie qualifie un Etat de droit où l’on peut vaquer librement à ses occupations , dormir sans crainte d’être traîné hors de son lit au milieu de la nuit , manger dans un restaurant sans risquer de voler en morceaux , voyager , pratiquer un culte ou n’en pratiquer aucun , ne pas se voir molesté pour son appartenance raciale ou sociale,  lire la presse et les livres de son choix ou donner son opinion comme je suis en train de le faire . Ors , les pays où toutes ces choses si simples sont possibles ne regroupent qu’un petit quart des habitants de la planète et encore parce que j’y englobe l’Inde , ce fascinant pays que certains débordements d’ordre nationaliste ou religieux risquent à tout moment de faire basculer dans le royaume des ténèbres.

Si nous sommes peu , nous sommes puissants et cette puissance tant économique que politique gêne car elle constitue un dangereux précédent . L’alternative à l’obscurantisme religieux , voilà l’écueil  ! Si elle disparaît , alors des possibilités immenses s’ouvriront aux fous de Dieu . En effet quels arguments pourra leur opposer l’occident si à son tour ce dernier bascule dans la négation du libre arbitre .

Vu sous cet angle ces attentats dits aveugles prennent brusquement un éclairage nouveau . En effet à chaque acte terroriste correspond une diminution , discrète certes , des libertés individuelles . Les gouvernements des démocraties peuvent-ils faire autrement ? Ne pas agir serait irresponsable et agir revient à détruire ce pour quoi on lutte . Diabolique , ai-je dit !

Quelques exemples.

Aux Etats-Unis il a été crée un réseau d’informateurs sans précédent . Un grand nombre de plombiers , électriciens , réparateurs d’appareils electro-ménagers , postiers.. etc.…ont été recrutés par les différentes agences   de sécurité du pays pour reporter tout activité suspecte , tout comportement inhabituel chez les usagers. Cela fait deux millions d’agents dormants pour quelques terroristes potentiels . Or ces surveillants d’un nouveau genre deviennent à leur tour des surveillés puisque figurant sur les listings des agences .Ceux qui refusent de jouer le jeu seront considérés comme de mauvais américains ! Orwellien , non ? Responsables de cet état de fait qui doit faire se retourner Jefferson dans sa tombe ? Les attentats !

Ors tout le monde sait que la délation s’exerce rarement dans le sens voulu par le législateur !

Petite anecdote lue dans le Time . Sur les vols courts de moins d’une heure , il est interdit de se rendre aux toilettes . Mince alors , si cela n’est pas une atteinte aux droits fondamentaux du citoyen . Je préfère qu’on me supprime mon droit de vote plutôt que celui d’aller aux toilettes !

Il y eut bien sur quantité d’autres mesures liberticides dont le nombre je le crains n’ira qu’en croissant .

Pour terminer , il faut que je balaye aussi un peu devant notre porte comme disait Thucydide ce grand historien grec .

L’affaire du foulard islamique qui resurgit aujourd’hui dans un contexte dramatique . Quel besoin les esprits les plus éclairés de notre beau pays avaient-ils  de se pencher sur ce couvre-chef à l’esthétique discutable ? Si les musulmanes veulent porter le voile dans les lieux publics qu’on les laisse faire ! Je ne vois pas en quoi un morceau de tissu peut porter atteinte à l’ordre républicain .Il y avait sans doute des questions plus urgentes à traiter . En outre on a remis en cause le droit pour les chrétiens , majoritaires dans ce pays , je le crois , de porter en sautoir leur crucifix et pour les israélites de porter la kippa .  Si nous avions juste été la risée du monde entier ! Mais aujourd’hui l’affaire prend vilaine tournure car à l’évidence il ne peut être question de cèder …. Jonathan Swift aurait , j’en suis certain, écrit un bien beau livre sur ce sujet !

 

 

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28 août 2004

La mort subite

-         Mais c’est absurde ,on ne meurt pas comme ça !

Zénobie Péline donna un grand coup de pied dans le corps frêle recroquevillé au fond du lit . Il y eut un bruit mat et le cadavre émit un râle étouffé .

-         En plus , il restait la clôture à tirer et les canalisations à poser ! Non mais regarde moi cet idiot , on dirait qu’il se fout de moi .

La femme , une robuste femelle vosgienne élevée à l’ombre du Ballon d’Alsace dont elle avait,  par un mimétisme étrange, épousé les formes et la déclivité , se serait à nouveau livré à de regrettables voies de fait post mortem sur la personne déjà passablement effacée ante mortem de son époux , si l’adjudant Bougras ne l’avait retenue par le bras en émettant un discret claquement de langue désapprobateur . Le chef de la brigade de Gendarmerie de Flagelsec était accouru avec toute la promptitude autorisée par un corps de sumo grec sevré d’exercice physique depuis sa prime adolescence . Il avait trouvé la déplorable veuve dans un état d’hystérie rabique où le chagrin n’apparaissait qu’à titre purement honorifique . En lui ouvrant la porte elle se mit à glapir dans ce dialecte disgracieux qui défigure jusqu’aux paroles les plus belles .

 Eugène Bougras qui ne rêvait que de brousse et de lagons avait été affecté dans ces limes austères de l’hexagone après qu’une prise de conscience douloureuse l’eût amené à retourner son arme de service , un pistolet automatique de neuf millimètres , contre sa face congestionnée et à faire feu à plusieurs reprises . La camarde ne voulut point de lui ce jour là , aidée en cela par la maladresse congénitale du gendarme .

Bougras jeta un regard désolé sur le corps sans vie de son ami Edouard , un naufragé de l’existence comme lui . Toutefois la comparaison s’arrêtait là . Edouard , à la dérive sur son radeau avait été recueilli par un Barbe Noire en string léopard rencontré vingt ans auparavant dans un de ces camps de concentration balnéaire dispersés le long de la côte Adriatique italienne . L’adjudant , quant à lui ,avait trouvé le salut sous la forme d’un jeune infirmier sénégalais affecté au service psychiatrique de l’hôpital de M. où le gendarme était resté interné durant une quinzaine de jours. Le jeune homme partageait l’exil de son ami depuis deux ans . L’Africain était très beau et le gendarme un brave homme , aussi , pour étrange que cela pût paraître , l’improbable couple avait été admis au sein de cette communauté où la consanguinité avait créé une galerie d’êtres dont la difformité n’était pas exempte d’une certaine poésie .

L’arrivée du docteur Pelzmantel vint les distraire du mutisme dans lequel tous les deux avaient sombré . Zénobie se précipita au-devant de lui comme elle l’eût fait avec le plombier ou l’électricien dans l’espoir , en général déçu, de voir son outil de travail réparé .

Pelzmantel dit les paroles d’usage , en général jamais celles qu’on eût souhaitées , puis il examina le cadavre que la rigor mortis avait figé dans une position fœtale définitive .Quand il eut effectué les examens appropriés il  tourna son visage de musaraigne myope vers la femme dont la face , tranche de jambon avariée surmontée d’un cresson brunâtre , trahissait un fol espoir rapidement déçu.

-         Dites-moi docteur , il a souffert au-moins ?

-         Non Zé sa mort a été plus douce que sa vie . Il s’est endormi .Qui sait ? Peut-être a-t-il vu une porte entrouverte derrière laquelle il a deviné un ailleurs moins hostile, moins froid que son ici . Alors il a franchit le pas et la porte doucement s’est refermée . Regarde cet air serein . C’est rare chez les morts . Au dernier instant on observe en général un sursaut , une expression de surprise horrifiée , un ultime cri étouffé…

Pelzmantel dont la femme , une croate acerbe , avait su transformer chaque instant de leur vie commune en un chemin de croix auquel aucune crucifixion ne viendrait mettre un terme , éprouva une joie secrète en délivrant l’acte de décès , mettant ainsi un point final à une existence à peine ébauchée .

Bougras s’approcha du mort et le recouvrit de son drap .

-         Bon sang , docteur c’est possible une chose pareille ?

-         Hé , oui Eugène ça existe et s’appelle la mort subite !

 

 

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L'île du long sommeil II

Il traversa des mers aux couleurs étranges , franchit des cols entre des montagnes inexistantes,  marcha dans des déserts glacés , vécut dans des maisons aux murs secoués de gémissements et de sanglots , il parla à des ombres massives et surtout il  Le vit , Lui, le Maître , Celui qui irrésistiblement attire à lui et engloutit hommes et choses .Il ne fit que l’entrapercevoir , le subodorer , le frôler , le renifler , mais aucun doute n’était permis c’était bien là le grand Néant . S’il n’y plongea pas c’est que le révérend était jeune et de constitution robuste . La première chose qu’il vit en ouvrant ses yeux d’un bleu hanséatique , fut un gecko marchant avec agilité entre les feuilles entrelacées du toit . L’animal, réduction de saurien,  le regardait de ses petits globes sombres et mobiles. Un bref instant il se vit avec les yeux du lacertilien . Un visage émacié surmonté d’un toupet de cheveux blonds emmêlés , un corps blanc au côtes saillantes terminé par des jambes à la maigreur pathétique . Sa nudité ne le surprit ni ne le choqua . Il est des lieux d’où l’on revient changé . Il tourna là tête . Un couple enlacé dormait profondément à ses côtés . Il fut tenté de les réveiller mais l’extase , qu’ensemble, dans ce somme ils semblaient partager , le retint de commettre cet acte sacrilège . En chancelant il se leva , sortit de la demeure, gagna la plage où la faible houle venait mourir en d’inoffensifs rouleaux , et , irrésistiblement attiré par l’océan, il s’immergea avec délice dans l’eau tiède . Il y demeura longtemps , suffisamment pour voir surgir , des cases dispersées à l’ombre des cocotiers ,  l’un ou l’autre habitant de ce bourg étrange . Quelques jeunes gens à la constitution robuste vinrent le rejoindre . Comme ils s’approchaient de lui en arborant le sourire le plus sincère qu’il eût jamais vu , il leur tendit une main blanche que les rudes contingences matérielles du quotidien avait jusqu’ici épargnée . Ceux-ci ignorèrent l’élégant appendice et plongeant leurs mains dans l’onde limpide lui étreignirent les parties avec une simplicité désarmante , étouffant hic et nunc le cri qu’il s’apprêtait à pousser . Ayant été formé dans le rite réformé luthérien il ignorait tout de ces pratiques auxquelles ses confrères séminaristes catholiques s’adonnaient avec une fréquence suspecte dans l’obscurité complice d’austères cloîtres centenaires .Il craignit un moment être tombé au milieu de fornicateurs sodomites , mais le peu d’intérêt manifesté par les jeunes gens qui gagnèrent en nageant des pirogues amarrées à quelques encablures , le rassura . Il eut un autre sujet d’étonnement . Ce fut l’absence de paroles échangées , de cris , d’exclamations dont les habitants de ce vaste monde étaient si friands . Une contraction de son estomac lui rappela qu’il était affamé et lui fit oublier cet étrange détail . Il sortit de l’eau et chemina dans la direction d’une mince fumée délatrice ,entre l’épaisse canopée, d’une cuisson dont l’agréable fumet, prometteur de nourritures terrestres, s’immisça dans ses amples narines largement dilatées. Des jeunes filles s’activaient autour d’une cavité creusée dans la terre et en retiraient des quartiers de cochon cuits avec du poisson , des tarots et des urus sucrés . Elles lui firent signe de s’approcher et à peine fut-il arrivé à leur hauteur , le soumirent à la même étrange palpation que leur concitoyens mâles . Elles exigèrent, avec une véhémence frisant l’agressivité , le même traitement de sa part ce à quoi il se résolut en rougissant . Wilhelm , débarrassé par la maladie d’une partie de son vernis religieux était redevenu ce que , dans le fond , il avait toujours été , un jeune homme intelligent . Il songea que ce mode de salut en valait bien d’autres .Quand il se fut rassasié d’une nourriture dont la finesse ravit son palais habitué à la grossière pitance teutonne, une jeune fille le conduisit en silence vers une case construite à l’écart du village . Là, elle s’accroupit en l’enjoignant à faire de même . Ses beaux yeux le regardaient avec une loquacité muette pleine de non dits . Seraient-ils tous muets , songea-t-il ? Ils devisaient en silence depuis un moment lorsqu’un vieil homme au port altier  sortit sur la plate forme en tronc de cocotiers et lui ordonna du geste de venir le rejoindre . Ils échangèrent un viril salut pénien .

Il allait prendre la parole en un Hochdeutch teinté d’un fort accent hambourgeois , lorsque l’autre vrilla son regard dans le bleu de ses yeux et sans mot dire lui parla.

-         Mon nom est Tekao . Celui-qui parle . Alors écoute moi bien tête de nœud . J’aime pas me répéter , tiens elle est bien bonne celle-là , faudra que je la note ! Les règles sont simples ici ! On dort , on bouffe et on baise dans l’ordre d’importance décroissant ! Le travail juste ce qu’il faut , mais rien de plus , hein… Pas de grand travaux , de plan quinquennal , de perspective de développement ou de trucs débiles dans ce genre . On ne vend ni n’achète ici . Pas de Dieu donc pas d’argent donc pas de guerre …

Wilhelm fut sur le point de se récrier mais Tekao le foudroya du regard .

-         Si tu veux me parler , regarde-moi dans les yeux espèce de brêle . Je comprendrai ce que tu veux me dire !

Wilhelm respira profondément et composa mentalement un discours empreint de sagesse et de dignité.

-         Sacrément bien roulées les meufs ici , les mecs aussi d’ailleurs. Z’êtes bien monté vous aussi pour un vieux…… ! Ach mein Gott , je ne voulais pas songer à ça mon révérend ….enfin grosse bite …aber nein bitte schon ….Herr Tekao , je suis désolé , je ne sais plus que penser ! Mais vraiment personne ne parle ici ?

-         Mais si ! Tout le temps , sans faire de bruit ! Evidemment sont pas aussi doués que moi . C’est pour ça que je suis leur chef ….normal !  Tu apprendras avec le temps . Tu n’auras pas grand chose d’autre à faire . Ah , oui s’il te prenait l’idée de prêcher , c’est les fourmis rouges qui se chargeront de recueillir ton dernier soupir. Vite fait bien fait .Ein Hamburger , ein…. ! ….Décidément , je suis en forme aujourd’hui ! Va rejoindre tes petits  Kameraden maintenant . Trouve toi une fille …ou un garçon si tu préfères… ou le deux , m’en fous ,  et ne viens plus me casser mes vieilles roubignolles !Allez , allez …c’est l’heure de ma sieste .

Il fit un mouvement exaspéré du bras . Le révérend s’apprêtait à se retirer après le salut rituel . Mais l’autre garda un long moment ses génitaux dans sa main calleuse .

-         Un dernière chose , gamin . Ici , on ne réveille personne . Il y a une vieille légende . Pendant le sommeil , l’esprit s’en va vagabonder , vas savoir où . Si tu réveilles brutalement le dormeur , l’esprit n’a pas le temps de réintégrer son corps et du pauvre type on dira en se marrant ….mais avez-vous perdu l’esprit mon ami ?!!?…. Excellent …. ! je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui , mais c’est la méga pêche !…. La sanction pour un réveil intempestif…la mort évidemment…par privation de sommeil !

 

Le révérend sembla s’accoutumer avec facilité à cette nouvelle existence , car le reste de ses notes se perd dans un dédale d’expériences sexuelles reléguant les écrits du défunt Pasolini au rang de contes pour enfants .

Le lendemain après avoir récupéré le nouveau pataras , je cherchai dans l’annuaire téléphonique un abonné dont le patronyme correspondît à celui du missionnaire . Je n’en trouvai qu’un : Matthias Knoblauch . Pris d’une inspiration subite je composai le numéro . Une dame me répondit , m’informant que son mari était absent mais que je le trouverais à la salle des fêtes où il répétait avec son groupe . La ville était petite et j’arrivai quelques minutes plus-tard au lieu dit . Un vacarme effroyable résonnait à l’intérieur de la battisse hideuse faite d’acier et de béton . Je poussai la porte , instantanément assourdi par un chœur de fidèles hystériques braillant « Jésus is back , Jesus is black and maori… ! ». Au milieu du groupe , plus déchaîné que tous les autres réunis , Matthias hurlait «  I love Jesus , I love you , oh yes …so much ! »

 

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26 août 2004

L'île du long sommeil

Autrefois , il existait , perdue aux confins du temps et du Pacifique , une île où la civilisation avait atteint un degré de perfection tel qu’elle ne laissa aucun signe tangible sur le terrain ni aucun souvenir dans les manuels d’histoire . Cette page de non histoire serait sans doute demeurée ignorée de l’humanité si mes pérégrinations nautiques ne m’avaient mené en cet endroit , il y a quelques années . Nous naviguions au grand largue cap au 260 quand brusquement le pataras se rompit dans un craquement sec suivit d’un sifflement aigu . Je lofai en grand choquant les écoutes , puis fis affaler les voiles . Le mat dangereusement penché vers l’avant hésita un instant , puis se stabilisa , momentanément sauvé par les haubans . Je fis frapper la drisse de grand voile sur la cadène du pataras rompu et en étarquant grâce au winch à deux vitesses acheté chez Potters and Mill à Londres pour la somme de huit cents pounds cinq shilling et six pennies deux ans auparavant , le mat reprit sa position initiale . L’avarie était sérieuse . Il était hors de question de continuer vers les îles Tonga. J’interrogeai mon routier et vit qu’une terre , à peine un point sur la carte, se trouvait à une cinquantaine de milles au 344 vrai ,ce qui corrigé de la déviation et de la déclinaison nous donnait un cap compas d’environ 330°. Ce compas, un excellent ….bon mais je m’égare peut-être un peu. Je regardai l’horloge du bord et constatai que nous étions à quelques minutes du passage du soleil au Zénith . Je sortis mon sextant de sa boite , obtint un angle décent qui corrigé de la collimation et de l’excentricité et grâce à l’aide des éphémérides et des HO 249 , me donna une droite de hauteur tout à fait passable qui à ce moment de la journée se confond , comme chacun le sait , avec la latitude .Calculer la longitude ne fut plus alors qu’un jeu d’enfant grâce à mon chronomètre soigneusement étalonné . Sous voilure réduite , grand voile au bas ris , trinquette et foc numéro trois, poussés par un vent de sud-sud-est de force quatre nous atteignîmes notre destination à une vitesse moyenne de cinq nœuds .Nous arrivâmes vers dix heures du soir et mouillâmes le Lady Jane, un cotre aurique de cinquante cinq pieds, par un fond de dix brasses composé en grande partie de sable et de quelques concrétions coralliennes. Monsieur Oak , mon second , penchait pour l’ancre à jas , mais je tranchai avec décision pour l’emploi de la Danforth de cent  livres  capelée à quarante brasses de chaîne de quatorze .  Qu’eussiez vous fait à ma place ! Avant de m’endormir dans le poste d’équipage , je m’immergeai avec délice dans les pages d’un de mes romans favoris de Kipling « The fading light » . Je regardais, à la lueur vague de la lampe à pétrole ,  les visages de mes compagnons assoupis . L’austère figure d’ Oak qui semblait prier même en dormant , et l’air un rien niais du matelot Flundge qui était , il m’en coûte de le dire , d’une bêtise tout à fait consternante rendue à peine supportable par une beauté hors du commun. Nous transportions une cargaison de Bibles rédigées en sanscrit pour une école coranique de la Nouvelle Galle du Sud. Le retard surgi de manière inopinée dans l’accomplissement de ma mission ne manqua pas de retarder mon immersion dans un sommeil réparateur .

Le lendemain , alors que Flundge me tendait ma moque de Lapsang Souchoung fumé , je contemplais le havre où le destin nous avait fait échouer . La petite ville composée de maisons basses et délabrées s’étendait le long d’une baie à la beauté passée violée par un présent consacré au travail et à la prière. Les usines de transformation de poisson pointaient vers le ciel des cheminées qui tels des phallus obscènes maintenus en érection par l’appât du gain éjaculaient dans l’air épais une fumée poisseuse à l’odeur poissonneuse. Je gagnai la terre à bord du youyou manœuvré avec habileté par le jeune Flundge dont le torse d’éphèbe grec était défiguré par un tatouage maladroit qui disait «  MOM I LOVE YOU ».

Après avoir perdu la matinée en formalités administratives , je parvins à m’entendre avec le shipchandler , monsieur Koumar , un indien du Gujerat , sur la réalisation d’un nouveau pataras qui me fut promis pour le lendemain . Je n’eus point envie de regagner mon bord aussi musardai-je le reste de l’après-midi dans cette ville sans charme. Comme il m’arrive souvent dans ces cas , j’entrai dans une librairie et n’en ressortit que trois heures plus-tard . Entre autres merveilles , je découvris un vieux manuscrit rédigé en un allemand ancien à la calligraphie gothique. C’était  un cahier à la couverture brunâtre rongée par l’humidité et les charançons  . Un coup d’œil rapidement jeté me convainquit qu’il avait été écrit un siècle auparavant par un pasteur prussien de l’Eglise réformée luthérienne. Je n’eus même pas à le payer , le propriétaire , un irlandais centenaire , me l’offrit en récompense de mes nombreux autres achats.

Cette nuit , je la passai à user mes yeux brûlés par les soleil et le sel au décryptage de ce document d’un autre temps .

Le révérend Wilhelm Knoblauch était arrivé par une belle matinée de juin 1860 , débarqué volens nolens d’un baleinier yankee dont l’équipage excédé par son infatigable pruderie et sa permanente citation des saintes écritures aux moments les plus inopportuns , avait , mu par le louable souci  d’éviter un homicide , décidé de l’abandonner sur la première terre aperçue .

En ce temps l’île de Hiamoe , tel était alors son nom , était peuplée d’un millier de natifs au caractère doux pour autant qu’on respectât leurs coutumes. Un instant plongé dans le désarroi le plus total , le révérend se ressaisit rapidement et remercia le ciel pour cette épreuve inespérée .  Il s’avança vers ce qui constituait alors le chef lieu de Hiamoe , un ensemble de cases construites sur des pilotis et dont le toit était composé par un entrelacs savamment disposé de feuilles de cocotier . Il fut étonné par le silence régnant en cet endroit . D’un pas décidé il se dirigea vers la première habitation . L’absence de portes et de fenêtres lui permit d’avancer sa tête pointue au-delà du seuil . Il la retira avec toute la promptitude requise en pareille circonstance . Un homme et une femme endormis sur une natte posée à même le plancher ….sans qu’aucun vêtement n’occultât une nudité qui ne pouvait qu’offenser le créateur . Saisi d’effroi il remonta ses bas , ajusta ses hauts de chausse , vérifia son pourpoint , resserra les pans de sa lourde redingote et enfonça son chapeau rond jusqu’au oreilles. Il craignit que par un effet de mimétisme malsain , son austère défroque lui fût brutalement ravie par un esprit malin dont la lubricité l’eût instantanément transformé en prédicateur nudiste .Tel un ivrogne , lui qui n’avait jamais bu que la parole divine , Wilhelm erra toute la journée entre les humbles paillotes livrées à l’oisiveté et à la luxure , avant de s’effondrer victime d’une fièvre quarte qui le maintint plusieurs semaines aux frontières de la folie et de la mort . (à suivre)

 

 

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25 août 2004

Schrecklich !

Ivan Salzwekala se réveilla au son de la radio du bord diffusée par un haut parleur dissimulé dans sa cabine . Il avait bien essayé de le découvrir afin de le faire taire d’une manière ou d’une autre mais n’y était pas parvenu . La chose lui dégoisait à présent le programme de la journée . Petit déjeuner sur l’upper deck , déjeuner champêtre au point de vue de matafenua . Transport et pique nique assurés par la compagnie Storch , Storch und Storch dont la flamme représentant une cigogne tenant dans son bec une amazone lubrique portant lunettes et chapeau de paille, flottait fièrement à la proue du navire , le « Holzkubel » , quatre mille tonneaux , cent vingt mètres de long , deux cent passagers , immatriculé à Bremerhaven . Ivan rejeta son mince drap et se laissa rouler sur le sol. Il rampa jusqu’à la salle de bain tandis que la radio diffusait un air teutoniquement entraînant où il était question d’une Liselotte lâchement abandonnée par un quelconque Manfred . Il s’aida de la baignoire pour se redresser en gémissant et soufflant . Un peu étourdi par l’effort il contempla sa silhouette dans la glace . Il était vraiment schrecklich , mais d’une Schrecknis absolue . Il souleva un de ses nombreux bourrelets ventraux sur une érection lilliputienne . Il fit quelques mouvements obscènes tout en maintenant son habit de graisse retroussé . Une petite grimace fit vibrer son quintuple menton . Ses yeux globuleux au blanc sale strié de veinules roulèrent de manière grotesque dans un marécage de  cernes noirâtres . Son petit nez arrondi , fayot grotesque , émit un torrent de morve verdâtre que sa bouche tordue à la lippe charnue engloutit avec délice . La laideur d’Ivan avait atteint un degré de perfection tel qu’il en ressentait une légitime fierté . Il adorait s’exhiber , déambuler , se pavaner , se trémousser devant une foule horrifiée . Mieux encore , il guettait dans les yeux de ses contemporains cette lueur dégouttée qui longtemps l’avait affecté . A présent , il la recherchait avec avidité , la quémandant presque ! Il laissa tremper toute sa tripaille lardée pendant environ une heure dans la baignoire en faux marbre . Puis il enfila un ample chemise et un costume de lin blanc adoptant instantanément l’aspect d’un jambon de parme déguisé en enfant de chœur . Il sortit de sa cabine , suivit le couloir et monta dans l’ascenseur que manœuvrait un jeune groom indonésien auquel il ne manquait jamais de mettre sa grosse main boudinée aux fesses . Le pauvre garçon en faisait des cauchemars pendant ses nuits charcutières remplies de coups de kriss. Quand il arriva au pont supérieur où se trouvait un restaurant ouvert au vent du large , il sentit avec satisfaction que ses glandes sudoripares étaient entrées en action , inondant tout sur leur passage . En voyant le buffet largement approvisionné en saucissons , jambons , pâtés , foies diversement atrophiés , chauds ou froids , secs ou baignant dans leur graisse , il émit un rire gras qui fit tressauter sa panse aux abdominaux dilapidés .Il procédait toujours ainsi . C’était pour lui une manière de se signaler à l’attention des passagers . Dans cet univers ludico concentrationnaire , il était le seul à disposer d’une table personnelle pour le déjeuner et le dîner . Mais le matin , les places n’étaient pas affectées , alors Ivan en profitait . Après avoir rempli une assiette de la taille d’une poêle , de beaucoup de tout , il fit un tour d’horizon de la salle remplie de convives à des stades divers d’ingestion .Il hésita entre la table des sœurs Smert , des héritières hongroises endettées et celle du colonel Hupert Humpf , retraité d’une armée qui n’avait sans doute jamais existé . Il porta finalement son choix sur Humpf. Il avait depuis le début de la croisière exercé une répulsion particulièrement forte chez ce grand sexagénaire taillé dans un casse-croûte de chômeur selon son expression , Arbeitslosbrotchen. Le colonel portait une attention suspecte à son demi  pamplemousse arrosé d’un très spartiate jus d’oignon . Quand il vit Ivan ,tel un dindon contrarié , son visage se coloria d’un mauve apoplectique . Ivan s’assit après avoir éructé un guten Tag Herr Schtrumpf . Le colonel ignora le lapsus et salua le nouveau venu d’un mouvement sec du menton . La discussion fut des plus évasives ,l’un ne parlant point l’anglais et l’autre pas l’allemand . Chaque fois que le gros homme engloutissait une charcuterie luisante de calories,  Humpf pensait à son cholestérol et lâchait un oh ! très victorien tandis que son vis-à vis lui répondait par un ach ! tout à fait octoberfestien .  A la fin du repas , la mise en marche de sa mécanique interne de transformation et la chaleur tropicale de cette île dont tous ignoraient jusqu’au nom , avaient complété leur œuvre de liquéfaction et Ivan du retourner à sa cabine pour se changer .

 Quand il débarqua sur le quai , il ne restait qu’un seul bus dans lequel il monta avec ce qu’il prit pour de la hâte mais qui ne s’avéra être que de la maladresse . Il trébucha sur les marches d’accès et s’affala au pied du chauffeur en lâchant dans le même temps un pet sonore et un Scheisse ! retentissant .Les dames s’éventèrent , les messieurs se récrièrent .

Après plusieurs heures d’un trajet éprouvant le bus loué par la compagnie de navigation arriva au superbe point de vue de Matafenua. Le temps était clair et l’île déroulait à leurs pieds gonflés ses forêts , ses cascades et ses prés . Au delà de la rambarde , installée par la municipalité à la demande de la compagnie , un vide d’environ cinq cent mètres se terminait sur une rivière au cours paisible . Une grande tente avait été installée afin que les convives pussent se restaurer à l’abri du soleil . Comme d’habitude les passagers évitèrent soigneusement Ivan qui fit son possible pour leur être désagréable .Alors qu’il sortait de la tente avec son assiette couverte de Wurste et de Knodel , il vit , appuyé à la rambarde, un couple dont la beauté le dérangea . Il en fut heureux . Cela faisait longtemps qu’il n’avait vu un homme et une femme aussi bien assortis . Il devina que cette qualité esthétique qui les unissait irait en se renforçant au fil du temps . Beaux à vingt ans , ils le seraient encore à soixante . En plus ils étaient charmants . Ils engagèrent avec lui et sans appréhension la conversation , se sentant immunisés contre sa vulgarité et hors d’atteinte de sa laideur . C’est la maladie que l’on craint , pas le malade . A un moment donné de la conversation , Ivan remit son assiette au jeune homme , ein Moment bitte , celui-ci s’en chargea bien volontiers , aber sicher, puis le gros homme avec une souplesse étonnante enjamba la balustrade et se jeta dans le vide.

 

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La femme des sables

La femme des sables . Abé Kôbô

 

Page 172 .

 

 

« L’avalanche de sable avait beau être momentanément calmée , sur la falaise qui était du côté de la mer , sans cesse , plus ou moins , le sable continuait de couler et par instants –était-ce sous l’effet du vent- une gerbe de sable quittait la paroi , à l’image d’un morceau d’étoffe flottant dans l’air . »

 

 

Peut-on lire et écrire en même temps ? Peut-on s’ensabler dans le désert de la littérature , laisser ses grains formés de minuscules mots nous envahir les yeux la bouche , les oreilles et prétendre s’ouvrir son propre chemin . Mon ami le prisonnier , parle ou plutôt parlait , parce qu’il a décidé de se taire , de tous ces livres qu’il n’écrirait jamais . Il a , je le pense , mesuré l’énormité de la tâche et a préféré s’arrêter à l’ombre d’une dune et attendre que le sable le recouvrît complètement . Je crois que je vais faire comme lui ! Ne plus avoir à se demander , cette phrase aurai-je pu l’écrire et répondre non , cent fois non , ne plus vouloir parler , juste écouter . J’aime ce désert . Il est infini . A peine  pourrai-je en recueillir une parcelle au creux de ma main . Certains prédisent avec une jouissance évidente la fin du livre , ce dernier espace de liberté . On peut lire dans son bain , au sommet de l’Everest , en pleine mer , vite ou lentement , en état d’ébriété , seul ou accompagné ,avec ou sans électricité , sans permis et sans être surveillé !  Les naïfs ! On peut faire fondre la calotte glacière , détourner les cours d’eau , inonder , assécher , mais les déserts…non . Partout sur la terre ils progressent ! Dans la préhistoire , entendez avant l’écriture , régnait en tous lieux une végétation exubérante . On se comprenait à demi-grognement . Et puis ils sont arrivés , en ordre dispersé d’abord , juste des onomatopées , mais très vite se sont organisés . Isolés ,  ils se sont regroupés en phrases et ont tout envahi , les mots . Dociles , on peut leur faire dire ce qu’on veut , doux , durs , forts , petits ou gros ,  ils se sont transformés en pensées , les mots . Mais il leur manquait une place forte , d’où plus jamais on ne pourrait les expulser . Alors , ils ont découvert le livre,  les mots.  Il n’y eut alors plus aucune limite à leur prolifération . A peine croit-on avoir lu , qu’il faut se remettre à lire , encore et toujours . Un homme vit en moyenne trente mille jours , c’est peu vu sous cet angle. Les livres , des millions . Alors même  en lisant un ouvrage  par jour….Une poignée vous dis-je ! Alors pourquoi écrire ?

Ah , juste encore un mot ….et puis non , ils sont là qui m’attendent 

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23 août 2004

Les années de chien

 

 

Les années de chien . Gunter Grass . Page 210.

 

 

« Cette fois ce n’étaient pas seulement les uniformes des S.A. Les frusques de quelques vulgaires membres du parti s’y trouvaient mélangées . Mais tout était brun ; ce n’était pas le brun des chaussettes basses pour l’été ; pas le brun noisette ni le brun sorcière ;pas de brun Soudan ou Tibesti ; pas de cannelle râpée , pas de nuance ameublement , de vieux brun ; pas de brun moyen , de brun sable ; ni le jeune lignite ni la vieille tourbe extraite au louchet ; pas le chocolat matinal , pas le café du petit déjeuner , sommé de crème ; le tabac il y en a bien des sortes , mais aucun d’aussi brunâtre que ça ; ni le brun chevreuil en trompe l’œil , ni le brun Nivéa de quinze jours en vacances : ce ne fut pas l’automne qui cracha sur la palette quand fut extrait ce brun caca , ce brun terreux en tout cas, ramolli et gluant , ce brun Parti , ce brun SA , ce brun de tous les Livres Bruns , de toutes les Maisons Brunes , ce brun Braunau , ce brun d’uniforme , sans aucun rapport avec le kaki , ce brun chié sur des assiettes par cent mille culs acnéeux , ce brun de pois mal digérés et de saucisse à l’eau bouillante ; non , non ô douces brunes , brun sorcière , brun noisette , vous ne fûtes pas aux fonts baptismaux quand fut bouilli , quand fut enfanté et utilisé en teinture , quand ce tas de brun fumier – et je suis modéré dans mes expressions- se trouva devant Eddi Amsel . »

 

Voilà ce que j’appelle une belle palette de bruns . Et encore ce n’est qu’une traduction . Imaginez le même phrase écrite en allemand ! Une vraie horreur ! Et ce ne sont que quelques lignes tirées d’une épopée . Günter Grass est avec Heinrich Boll un des grands écrivains allemands  à avoir condamné avec le plus de virulence , les idéologies , toutes les idéologies ! Ne se contentant pas de les stigmatiser sur le fond , il le fait également sur la forme . Une idéologie nauséabonde véhiculée par des uniformes aux teintes excrémentielles !

 Une image m’a toujours troublé . Celle d’un homme politique allemand , j’ai oublié son nom et il ne vaut probablement pas la peine qu’on s’en souvienne , déchirant en 1997 un exemplaire de l’ouvrage , « Toute une histoire » , que Grass écrivit  après la réunification . Il n’y adhérait pas avec l’enthousiasme que tout bon allemand se devait de montrer à l’époque . Non qu’il regrettât  la défunte RDA mais il se moquait de la supériorité affichée par les Wessis à l’encontre de leurs compatriotes de l’Est. Il stigmatisait en quelque sorte l’OPA plus que l’annexion. Le sujet est trop vaste pour être abordé en quelques mots . Mais la vision d’un homme politique déchirant un livre , pour anecdotique qu’eût été cet événement, n’augurait rien de bon. Une déchirure pour une réunification…tout un  symbole !

 

 

 

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21 août 2004

L'Esmeralda

Hier soir en écoutant RFO Polynésie j’ai été choqué . La présentatrice , dont je préfère taire le nom , fit mention de l’arrivée du navire école chilien l’ Esméralda dans la rade de Papeete . Jusque là rien que de très normal , ce magnifique trois mats est un hôte fréquent des eaux polynésiennes . Mais quel ne fut pas ma surprise de l’entendre ajouter que ce bateau servit de centre de détention et de torture pendant la dictature militaire . Je ne sais si cela fut vrai ou faux , mais ce dont je suis sur c’est, qu’au jour d’aujourd’hui ,cela ne correspond à aucune réalité .Totalement hors de propos ! Je me permets en outre d’informer cette dame que depuis quinze ans le Chili a rejoint le club très fermé des nations démocratiques et que le chef d’Etat actuel , monsieur Ricardo Lagos est un socialiste élu au suffrage universel , c’est à dire qu’il a réellement obtenu la majorité des voix ( suivez mon regard !). J’imagine la réaction d’un chilien francophone de passage en Polynésie (il y en a ) à ce commentaire déplacé ! J’aimerais qu’un jour on laissât les chiliens tranquilles et libres (s’ils le souhaitent) d’oublier un passé douloureux . Il est vrai que la dictature militaire argentine qui fit vingt fois plus de victimes et se termina par la débâcle des Malvinas dont le pays souffre encore les séquelles n’a pas eu le don de rameuter

 le ban et l’arrière ban de l’intelligentsia tiers-mondiste contre elle ! Et puis , au Chili la transition se fit sans que coulât le sang ….suspect , très suspect !

Si vous avez encore des doutes et les moyens (c’est très loin) , n’hésitez pas à visiter ce superbe pays dont les habitants n’ont pas encore tout à fait oublié le sens des mots courtoisie et hospitalité !

 

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Les bébés de la consigne automatique

La citadelle.

 

 

Les bébés de la consigne automatique. Murakami Ryû . Page 155 .

 

«  J’ai basé la longueur des silences sur le râle amoureux de l’hippopotame nain de l’Afrique de l’ouest , les malades mentaux , les handicapés , les gens qui se croient normaux , chacun a sa longueur de silence personnelle et il suffit de la stimuler , c’est ça mon chant. »

 

Ah le râle de l’hippopotame le soir au fond des bois ! C’est un son que l’on n’oublie jamais .  Un mélange de porte s’ouvrant sur des gonds rouillés , de satyre au rire syncopé et de crissement de pneus sur route mouillé . La première fois que j’entendis ce curieux bruit ce fut à dix huit-ans sur les rives du Faléné dans le parc du Niokolo Koba . Inoubliable souvenir . C’était une nuit de pleine lune . J’ignore si c’était des râles amoureux ou haineux , la bestiole a mauvais caractère , cependant ils m’emplirent d’une sérénité dont aujourd’hui encore je me souviens avec une profonde nostalgie . Alors oui je comprends mieux la portée  de ce chant . Chant , notez bien basé sur la longueur des silences plus que des sons . L’effet de cette mélodie sur les uns et les autres est dévastateur au point que tous s’effondrent en sanglotant . Arme redoutable que cette musique faite de silences soigneusement mesurés . On imagine l’usage !

Alors la géopolitique dans tout cela ? Les grandes ambitions , les envolées lyriques , la profondeur et le recul ? Mais je m’en fiche !J’ai déjà donné ! La bêtise partout et toujours triomphera ! Alors moi,  je continuerai à écouter le râle de l’hippopotame nain sur ma terrasse surplombant le fleuve que cela plaise ou non . Il y a plus d’humanité dans ce cri que dans le glapissement aigrelet de nos politiciens énarquisés , centralisés , satellisés et mondialisés . Lorsque le dernier appel rauque se sera tu sur la savane, je me dirai… hélas , encore un peu d’humanité en moins !

 

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19 août 2004

Le Château

Un de mes rares lecteurs me fit l’honneur de poster un commentaire déplorant le manque d’ambition de mon blogue . C’est exact ! N’étant pas moi-même ambitieux ,je ne vois pas pourquoi mon journal devrait l’être . Tout petit , je ne rêvais pas de devenir président de la république , ni policier mais gardien de phare . J’ai toujours été fasciné par ces grandes tours lumineuses guidant dans le nuit les bateaux vers le port . Malheureusement à mesure que je grandissais les moyens de navigation ont fait des progrès tels que ces beaux monolithes , devenus obsolètes, se sont éteints les uns après les autres . Ceux qui survécurent , les plus beaux , de vrais monuments , furent progressivement automatisés . Je suis donc devenu marin et c'est du large que j’ai vu mes amis me faire signe ….

 

Le château. Franz Kafka . Page 271

 

« Chacun sait quelque chose sur nous , soit la vérité , dans la mesure où les gens peuvent la supporter , soit quelque racontar entendu quelque part ou inventé par le bavard lui-même , et chacun pense à nous plus qu’il n’est nécessaire , mais personne ne raconte notre histoire carrément ; les gens ont peur de laisser leurs lèvres toucher à certaines choses. »

 

Le hasard , je vous dis….

 

Qui sommes-Nous et que savent-Ils ? Ils sont partout avec leur caméras , leur appareils numériques , leurs connections via satellites , leurs ordinateurs , leurs entrées et leurs sorties. Ils nous guettent , nous interrogent , nous sondent , nous abreuvent et nous bombardent de telle manière qu’en fin de compte on se demande qui gouverne . Est-ce l’évènement qui fait l’information ou l’information qui fait l’événement .Ainsi de l’autre côté de l’Atlantique après le refus , justifié , de la France de s’engager dans la lamentable aventure iraquienne , il y eut une campagne de presse anti-française d’une telle virulence que beaucoup de citoyens de ce beau pays , phare de l’humanité, ont pensé que c’était contre la France que l’ayatollah chrétien, occupant du bazaar ovale, voulait lancer ses hordes de nicaraguayens ou salvadoriens sous-payés . Mais ça je l’ai lu comme tout le monde dans la presse …alors qui croire. Si ça se trouve l’Irak n’existe pas …ou plus....ou ,peut-être, n’a jamais existé !

 

 

 

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18 août 2004

La guerre de la fin du monde

Pas facile de continuer après une expérience littéraire aussi marquante que « le Voyage ». Mais la règle qui veut qu’en équitation il faut remonter à cheval immédiatement après une chute , si l’on est en vie , évidemment , vaut pour l’écriture .

 

Un vieux professeur d’université nous disait que l’homo sapiens adulte moyen était capable d’une attention soutenue  durant un lapse de temps n’excédant pas quarante minutes .En conséquence de quoi ses cours ne duraient que quarante minutes au lieu des cinquante initialement prévues . Il était professeur de psycho-économie . Il était surtout très malin . Ces dix minutes additionnées plusieurs fois par jour sur une trentaine d’années lui ont certainement permis d’écourter son temps de travail de plusieurs mois. Ces quarante minutes se sont , je le crains, transformées en  quarante secondes  vingt ans plus-tard !

Bien, la brièveté voilà la solution ! Mais de quoi parler ? ….Une idée . Je vais essayer !

Tous les jours un autre livre choisi les yeux fermés dans ma bibliothèque. Une page ouverte au hasard et une ligne désignée de mon index pointé . Je retranscris la phrase de point à point et sur une dizaine de lignes au plus je….je ne sais pas trop quoi encore ! Improvisation. C’est débile et inutile donc ça me plait ! Pour corser un peu les choses , je choisirai , dans le même livre ,  une phrase différente sur chacun de mes sites.

 

Le siège de Lisbonne de Jose Saramago  page 165 ….bon je refais un autre tirage , les phrases de Saramago , auteur prodigieux , se prolongent en général sur une page ou deux.

 

La guerre de la fin du monde. Mario Vargas Llosa .  Page 187

 

“Les grappes humaines collées aux vitres , muettes , essaient d’entendre ce qu’il dit , officiers et ordonnances sont immobiles , attentifs , et les cinq journalistes le regardent avec un mélange de ravissement et d’incrédulité »

 

Les grappes humaines . J’aime assez l’expression .Ca me fait penser au raisin  Le raisin c’est bon ça . Ca croque sous la dent . C’est juteux et surtout par la savante alchimie de la fermentation il se transforme en vin ou en vain le raisin , au choix . L’image est belle , pleine de soleil et d’ivresse . A une certaine époque on parlait des masses ….masses populaires ….laborieuses…masses massivement massées …. ! Ca sent la transpiration tout ça …mais je déteste pas . Au moins cela reste humain . J’imagine ces hommes et femmes en sueur , agglutinés , luisant de leurs excrétions nauséabondes , unis par leur puanteur , gluants, visqueux . Prêts à se livrer à tous les débordements imaginables , s’excitant réciproquement par des cris rauques et inarticulés , s’abreuvant de slogans primaires . Tiens on dirait les profs qui manifestent ! Mais c’est du passé tout ça ! Aujourd’hui seule demeure la foule des anonymes . Un anonyme , qu’est-ce en fin de compte ?….Tout juste de la chair à média . Ils ont perdu leurs traits , leur sexe , leurs idées, leur odeur , leur toit …ils ont perdu jusqu’à leur nom . Un anonyme ce n’est rien , ça ne vit pas , ça ne pense pas …Une oreille à la rigueur !Un anonyme tout juste si ça se presse au passage d’un cortège officiel ou d’un cortège funèbre , ce qui n’est pas la même chose , notez bien…..les morts ils ont fini d’emmerder et sur la pierre tombale retrouvent une partie de leur identité !

Merci Varguitas!

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16 août 2004

Le raerae

Il monta au premier étage du vieil immeuble sans rencontrer personne . Il voulut sonner , mais finalement jugea plus prudent de ne pas alerter les voisins . Il sortit sa carte de crédit de son porte-feuille et la glissa entre la porte et l’embrasure . Au deuxième essai il réussit à faire fonctionner  le système de fermeture.   Il  ouvrit puis repoussa le battant en silence et  gagna la chambre à coucher dont la porte avait été laissée ouverte . Les rideaux étaient tirés et les pales d’un ventilateur poussif tournaient au dessus du lit en chuintant . La vision d’une forme immobile sous les draps lui arracha un soupir de soulagement .   Il alluma la lumière . Serge dormait sur le ventre et seule la masse de ses cheveux noirs émergeaient de l’oreiller .Il le secoua doucement en lui murmurant à l’oreille.

-         C’est moi , n’ais pas peur !

Le garçon ne paraissait pas effrayé . Fatigué , oui . Il continuait à dormir en faisant entendre un léger bruit de gorge . La méduse  tira le drap . Le jeune homme était nu si l’on fait exception d’une fleur d’hibiscus tatouée sur chacune de ses fesses . Vu de dos rien ne le distinguait d’une ravissante jeune fille . Peut-être l’étroitesse du bassin…..  Il ne put résister et pinça l’une des demi-lunes bronzées . Serge gémit , regarda par dessus son épaule entre ses cheveux et retourna à son coussin .

-         Ah , c’est toi . J’étais sur que tu reviendrais .

Il avait articulé ces mots d’une voix pâteuse , presque virile . Encourageant pour la suite pensa Pakuku .

-         Bon je vais parler lentement et tu ne vas pas m’interrompre . D’abord une bonne nouvelle :on a retrouvé l’épave du Fokker sur l’île de la Sentinelle . Semblerait que la plupart des gens aient survécu . Les secours sont en route . Tu as toutes les chances de revoir Gaspar vivant . Ensuite la mauvaise nouvelle , directement liée à la précédente . Tu sais que Gaspar et le président c’est pas le grand amour . Alors comme tu es la dernière personne à l’avoir vu et surtout un des seuls à savoir qu’il voyageait sur cet avion , on va venir t’arrêter pour….t’interroger et comme je suis persuadé que tu ne sais pas grand chose , on va t’interroger longuement , très longuement .

Serge s’était retourné sur le dos .  La joie puis l’étonnement et enfin la consternation se succédèrent dans les yeux légèrement bridés du garçon .

-         C’est quoi ces conneries ? Je ne comprends rien . Gaspar , c’était un client comme un autre ,  un peu dingue , c’est tout . La plupart du temps je n’écoutais même pas ses grands discours sur la politique , la race , la corruption du pouvoir . Moi , tout ce qui m’intéresse c’est la peinture ! Il payait bien pour ses portraits et j’avais plaisir à discuter avec lui . Si les flics veulent m’interroger , ils peuvent le faire , je n’ai rien à cacher !

-         C’est bien là le problème! Tu n’as rien à leur offrir et ils vont te travailler jusqu’à ce que tu lâches quelque chose . Pour arriver à ce résultat ils vont employer des moyens très, très désagréables……

-         Tu es qui , toi , au juste ?

-         Un des leurs , ça doit te suffire.

-         Alors pourquoi……

-         Ca me regarde ! Décide- toi maintenant . Tu me fais confiance ou je me tire . Je n’ai pas de temps à perdre !

Serge réfléchit un moment .

-         Ok , ça marche pour moi .

-         Bon voilà le programme . Tu vas te lever , prendre une douche pour faire disparaître cette odeur de poule de luxe . Ensuite tu vas téléphoner à ton lieu de travail et dire que tu dois t’absenter quelques jours à l’île des Etats pour raison familiale . Tu t’inventeras une grand-mère malade ou que sais-je . Tu préciseras que tu prends le bateau de midi. Il n’y a aucun contrôle des passagers. Tu viendras ensuite avec moi , direction l’aéroport . Là on se sépare . On ne se connaît pas . Tu iras au guichet de la compagnie et tu prendras un billet pour Tauro Pupu . Paiement en liquide . Tu donneras le nom de Sylvain Teamoana . C’est le nom d’un de mes neveux . Il est en France en ce moment. On se retrouvera dans l’avion . Une fois sur place on improvisera . Le maire est un copain de classe . Tu seras en sécurité .

-         Génial ! Et toutes mes affaires ?

Il montrait les toiles suspendues aux murs et entassées sur chaque centimètre carré de l’appartement.

-         Faut pas rêver , ils vont tout foutre en l’air . Occupes toi de sauver ton joli petit cul fleuri . Ce sera déjà pas mal ! En attendant va prendre une douche et frottes toi bien !

En soupirant , le jeune homme se leva et se rendit dans la salle de bain d’une démarche ondulante  . Pakuku entendit l’eau couler . En attendant, il passa en revue les œuvres de son protégé . Pas de doute , il avait un sacré coup de pinceau . S’il s’attaquait à un autre sujet que des mecs en train de copuler , il aurait peut-être une chance de vivre de son art . Quand le garçon eut fini de se laver , Pakuku lui  cria a travers la porte :

-         Ne te rases pas !

-         Quel partie ?

Il chercha un moment à comprendre puis éclata de rire en se souvenant que Serge en dehors de ses longs cheveux , n’exhibait pas un seul poil , y compris là où tous les mâles de plus de treize ans en sont pourvus .

-         Tu laisses tout tomber . A partir d’aujourd’hui tu es un mec !

La porte s’ouvrit laissant s’échapper une nuée de vapeur d’eau .

-         Mais je suis un mec , un peu efféminé c’est tout !

-         Un peu !….Bon sang , Serge !

Le garçon passa devant lui , l’air horriblement vexé .

-         Je vais m’habiller .

-         Attends je t’ai amené des vêtements

Il lui claqua la porte de la chambre au nez tout en continuant à lui parler .

-         J’ai tout ce qu’il faut !

-         Ecoutes tu ne peux pas t’habiller en femme ! Il s’agit de passer inaperçu !

-         Rassures-toi . Je ne me travestis que pour draguer . Ca gêne moins les hommes de partir avec une femme qu’avec un garçon même si personne n’est dupe ! Vous êtes tous des hypocrites ! …. Tu penses , quand je vais au travail je m’habille normalement.  J’ai de très jolies petites choses.

Au bout de cinq interminables minutes la méduse frappa à la porte . Serge ouvrit . Pakuku crut qu’il allait avoir une attaque . Le garçon avait mis un corsage à mailles très larges ne cachant pas un millimètre de son maigre torse hâlé. Pour le bas il portait un short très serré , rose fluo , qui faisait ressortir ses petites fesses . Devant , les deux boules et la verge se profilaient derrière le mince tissu tendu à craquer. Aux pieds , cerise sur le gâteau,  de fins escarpins à talons hauts . Serge remarqua l’air consterné de son ami .

-         Ah , je vois …. c’est les chaussures .Je vais les changer .

Pakuku l’attrapa au collet et lui colla le sac en plastique sous le nez .

-         Voilà de vrais fringues d’homme . Elles sont à mon fils . Vous avez la même taille , il est juste un peu plus costaud.

Le garçon déballa avec dégoût le pantalon , le débardeur et les baskets .

-         C’est quoi ces horreurs . On te paye si mal pour que tu ne puisses pas lui offrir mieux à ton fils ? En plus ça pue ! Les déodorants ça existe !

-         Allez , habilles-toi  ! J’ai inventé une petite ruse pour gagner du temps mais si cet imbécile d’Ihupuaka a l’idée de téléphoner à l’hôtel et qu’on lui apprenne que c’est ton jour de congé , il va débarquer ici et ça va être le carnage .

 Il sortit son Walter , fit glisser le chargeur le long de la crosse et vérifia son contenu . Il s’assura ensuite que la chambre était vide en faisant jouer la culasse à plusieurs reprises . Il rengaina la tout . Serge le regardait fasciné .

-         C’est vraiment  sérieux alors !

-         Très , je ne les laisserai pas te prendre . Mais si on peut faire les choses en douceur c’est quand même mieux ! Allez , enfiles moi ça .

La vue du pistolet avait rendu Serge très docile . En voyant le gosse dans les vêtements trop grands de son fils , la méduse ne put réprimer un sourire .

-         Ca commence à prendre forme !

Serge , lui , était au bord des larmes . D’une voix stridente , il se mit à hurler .

-         Oh ben ! Tu parles . Prendre forme ! Mais je ne ressemble à rien moi là dedans ! Un clochard , voilà de quoi j’ai l’air . Et cette odeur !Tu aurais pu choisir des vêtements propres ! En plus le pantalon est trop large , je vais le perdre . Pour passer inaperçu , c’est réussi !

-         Allons du calme . L’odeur c’est voulu . Quand un gars ne sent pas très bon on ne s’attarde pas à lui poser des questions . ….Pour le pantalon je vais arranger ça.

Il chercha autour de lui et finalement avisa une toile empaquetée dans du papier brun . Il défit la ficelle qui l’entourait et la passa autour de la taille du gamin en retenant son souffle , bien décidé à révéler prochainement à son fils l’existence des anti-transpirants . Il se recula satisfait du résultat .

Serge  se regarda dans le miroir de la chambre .Un sourire éclaira son visage boudeur .

-         Je suis Cosette ! Tu seras mon Jean Valjean !

-         Plutôt Gavroche à partir d’aujourd’hui .

 Il s’approcha du garçon , rassembla ses cheveux sur la nuque et le regarda dans la glace . Il eut une drôle d’impression en apercevant leur deux reflets côte à côte.

-         Avec les cheveux courts c’est mieux .

-         Ah non pas question ! D’ailleurs toi aussi tu portes les cheveux longs .

Il se retourna pour lui toucher ses tresses .

-         Ok , mais moi c’est culturel et à ton âge , ça repousse si vite !

-         Moi aussi ,c’est culturel !

Ils trouvèrent finalement un compromis . Pakuku lui noua ses cheveux en une queue de cheval qui réduisit considérablement le volume de sa tignasse . Restait encore un petit détail à régler .

-         Marche maintenant.

-         Comment ça ?

-         Oui , marche naturellement , vas dans le salon et reviens .

Serge évolua avec la désinvolture et l’élégance d’une top modèle occupée à faire une présentation de haute couture . Ses hanches dotées d’une vie propre , semblaient s’enrouler

autour d’un axe vertical , alors qu’il se déplaçait  tête droite , les bras largement déployés le long du corps . La méduse se cacha le visage dans les mains .

-         Non , non , non ! C’est pas l’élection de miss Rupe Rupe . Regardes-moi et fais la même chose .

Pakuku fit plusieurs passages sous l’œil critique du jeune homme . Quand ce fut son tour , Serge mima les tentatives désespérées d’un ivrogne pour se maintenir debout sur le pont d’un bateau pris dans un ouragan. La méduse leva les yeux au ciel .

-         Bon sang ça ne va pas du tout ! On dirait un canard bourré !

-         Désolé mais c’est ta démarche .

-         Ah bon ?

Ils se regardèrent et éclatèrent de rire . Quand ils furent calmés , Pakuku regarda sa montre .

-         Bon on fera avec ! On n’a plus le temps . L’ avion décolle dans moins de deux heures . Rassembles les objets auxquels tu tiens le plus dans un sac , à dos de préférence , et n’oublies pas tes papiers . Une fois à Tauro Pupu , tu seras peut-être amené à quitter  le pays .

-         Mais je n’en ai aucune envie !

-         Je sais , mais il faut toujours prévoir le pire en espérant que ce soit le meilleur qui se produise .

Serge revint avec un élégant petit sac en cuir rouge équipé de deux courroies dorées .

-         Qu’est ce que c’est ?

-         Ben , mon sac à dos !

-         Bon sang , mais je parlais d’un vrai sac , celui que les randonneurs utilisent !

 En fouillant l’appartement , ils finirent par trouver un vieux Rucksack , propriété sans doute d’un lointain ancêtre germanique de feu madame Latour . Pendant que le garçon opérait un tri entre ses invraisemblables possessions , Pakuku tomba en arrêt devant une photo  suspendue  au mur du salon, dans un joli cadre en bambou . Elle montrait une jeune fille souriante assise dans un fauteuil et tenant un bébé dans ses bras . Le jeune homme vint se glisser derrière lui .

-         Elle était belle , non ?

-         Superbe . Le petit c’est toi je suppose …..Comment est-elle morte ?

-         Un accident de voiture .J’ai cru que j’allais crever de chagrin . C’était ma seule famille.  Mais je suis toujours là .

-         Tu ne la prends pas ?

-         Bien sur que si ! Mais ça me fait quelque chose . Je vis ici depuis que je suis né . De tout temps j’ai eu cette photo devant les yeux . Depuis que maman est morte et que je me suis retrouvé tout seul , ce portrait me rappelle que j’ai des racines . En le décrochant , j’ai l’impression que je ne reviendrai jamais ici !

Ils firent un peu de rangement dans l’appartement , de manière à ne pas donner l’impression d’un départ précipité . Pakuku lui donna les dernières instructions .

-         Je vais sortir le premier . Tu vas téléphoner à ton employeur et lui servir la petite histoire que tu sais . Ensuite tu vas compter jusqu’à cent et venir me rejoindre lentement . Je suis garé devant le port de pêche , la Mustang noire . Si tu dois t’adresser à quelqu’un , essaies d’approfondir un peu ta voix , sans en rajouter toutefois.   N’hésites pas à ponctuer tes propos en te grattant les couilles . Ca fait viril !

Avant de le laisser il lui attacha le bandana sur le front . Il recula , un vrai petit voyou ! Enfin il lui remit de l’argent pour son billet d’avion . Il ouvrit la porte donnant sur le couloir,

s’assura qu’il n’y avait personne et regagna rapidement la rue . Là , il marcha calmement jusqu’à sa voiture . Après cinq minutes passées à imaginer les pires horreurs , il vit  avec soulagement  le jeune homme apparaître au coin de la rue . Une chose était certaine avec sa démarche chaloupée alternée de petits pas très courts , sa dégaine de pirate efféminé et son vieux sac à dos déchiré , il ne ressemblait à rien ni à personne . Il marcha à côté de la voiture , fit semblant de la dépasser , regarda autour de lui et se glissa dans le siège du passager avec  l’aisance d’une femme du monde . Pakuku démarra aussitôt . Serge le fixa avec insistance .

-T’es un agent secret ?

 

 

 

23:23 | Lien permanent | Commentaires (2)

Le retour

……. C’était une des premières fois qu’Hector avait vu le breton sourire . Il l’aimait bien , ce vieux marin torturé par un secret trop lourd à porter pour continuer à vivre parmi ses semblables . Puisqu’il s’entêtait à vouloir mourir sur ce bout de terre , autant lui rendre ce qui lui restait de vie le moins désagréable possible .  C’est ce qu’avait pensé Hector , orphelin depuis l’âge de neuf ans , quand ses parents avaient dévissé de la face Nord du Cervin . Dans leur descente aux enfers , ils avaient entraîné une cordée de quatre hollandais . Trois cent mètres en chute libre , cela avait du être long ! Pendant ces interminables secondes quelles pensées dans ces corps encore sains mais déjà morts ? Il avait imaginé mille fois , dans sa cervelle d’enfant , les hurlements , les jurons , les merde et les godverdam soudés dans une ultime étreinte linguistique ! Lui , il attendait leur retour dans la chambre d’un hôtel cossu de Zermatt,  à la charge d’une Fraulein au teint rose et à la poitrine opulente . Elle lui avait annoncé l’atroce nouvelle , en suisse allemand , ce qui avait encore rehaussé l’horreur et l’ignominie de cet instant . Depuis ce jour , Hector avait conçu pour la montagne une aversion insurmontable et une affection indéfectible pour tous les anciens , une sorte de culte rendu aux mânes de ses parents , disparus trop tôt pour qu’il puisse  dans leur vieillesse leur restituer le sacrifice de leur jeunesse. Une main posée sur son épaule le tira de ses réminiscences douloureuses pour le replonger dans un présent sulfureux . Taaroa , aux commandes du hors-bord , l’interrogeait du regard .Puisque l’accès à la rivière leur était interdit , Hector lui indiqua un point de la plage . La plage , justement , encore un autre problème ! Normalement auraient du s’y bousculer les rescapés attirés par le bruit du puissant moteur et le sifflement métallique de la chaîne filant dans l’écubier . Mais rien ! Bon sang l’avion  les a repéré , les a survolé . Il a répondu à leurs signaux en battant des ailes . Ils savent qu’ils ont été repérés . Ils doivent bien se douter que c’est du côté de la mer que viendront les secours . Alors pourquoi ne sont-ils pas là . Et puis toute cette végétation ! C’est insensé . Des pensées , pas toujours très agréables se bousculaient sous le crâne d’Hector . Il y en avait une qui commençait à s’imposer et le terrorisait . Le seul à connaître le chemin menant du plateau à la baie était…Stan , son fils . Si personne n’était là , c’est tout simplement qu’ils se trouvaient encore là haut , attendant qu’on les fasse descendre, parce que le seul qui aurait pu les guider était hors d’état de le faire , blessé ou pire …mort !

-         Ils sont sûrement au camp . Impossible d’atteindre la plage sans le voir . Loïc a certainement du les recueillir . Ils dorment . Ils sont crevés c’est tout .

Doumé avait senti le désarroi de son ami et essayait de trouver une explication aussi logique que possible à l’invraisemblable .

-         Ah oui . Et la disparition du voilier ? Comment tu l’expliques ? Et ce foutoir végétal ?

Hector gesticulait en direction de l’estuaire encombré par une forêt millénaire .Doumé ne s’avoua pas vaincu .

-         Imagine que depuis notre dernière visite , il ait finalement décidé de mettre les voiles !  Comme il n’était plus là pour débrousser , la nature a repris ses droits ….Ca pousse vite par ici .

La dernière partie de la phrase avait été murmurée sans grande conviction . Les deux jeunes matelots s’étaient assis sur les galets et regardaient obstinément le large . Roni  s’était approché de l’estuaire en essayant d’apercevoir les restes de l’ancienne base , mais l’enchevêtrement d’arbres et de lianes limitait la visibilité à quelques mètres . Hector fut le premier à pénétrer dans la rivière et progressa avec hargne, enjambant  branches et   racines  . Il prit pied sur l’autre rive et se dirigea dans la direction du campement , se frayant à la force de la machette un chemin au milieu du fouillis végétal . Il entendit le reste de l’équipe se mettre en mouvement et suivre péniblement ses traces . Il butta sur les restes de la première maison avant même de l’avoir  aperçue . C’était tout simplement impossible . Un incroyable retour dans le passé lorsque lui et ses hommes avaient aidé le breton à rendre cet endroit habitable . Cinq longues années s’étaient écoulées depuis ce moment et l’infatigable vieillard avait entretenu cet endroit , débroussant , élaguant , plantant , nettoyant bâtiment par bâtiment  sans jamais réellement en occuper aucun . Il avait préféré édifier , le long de l’un d’entre eux , un auvent en feuilles de cocotier tressées sous lequel il venait s’abriter de la pluie et du soleil . Plus sain que le ciment et la tôle avait-il précisé . Or de cette petite construction , il ne restait pas la moindre trace . Et pourtant , quinze jours plus tôt…Hector eut le sentiment que depuis le départ des militaires français personne n’avait vécu ici , tout en sachant que c’était faux . Une seule chose était certaine :  les rescapés n’avaient pas passé la nuit ici  ou sur la plage . Une dizaine d’hommes et de femmes aurait laissé des traces : empreintes de pas ,  branches cassées… Il continua , marchant comme un somnambule,  pour s’arrêter sous le grand manguier chargé de fruits . Il était situé au centre de ce qui avait été jadis une base militaire , à présent un champ de ruines répugnantes, où les plantes grimpantes  disputaient l’espace aux mousses et aux champignons aux formes fantasques . L’odeur de décomposition émanant des fruits tombés à terre augmentait encore cette impression de déchéance , d’abandon et de mort . Il frissonna , saisi d’une irrépressible envie de prendre la fuite . Il en fut dissuadé par l’arrivée de ses compagnons . Ceux-ci , si loquace d’habitude , gardaient un silence incrédule . Inconsciemment , ils avançaient serrés les uns contre les autres . Hector songea que s’il ne reprenait pas rapidement les choses en main , ils allaient tous se mettre à hurler . Il joua , avec la plus totale des mauvaises fois , le rôle du commandant de paquebot qui , sentant son navire sombrer , se rend au grand salon et ouvre le bal avec la doyenne des passagers …..

 

 

Extrait du « Livre sans nom »

11:10 | Lien permanent | Commentaires (0)

……. C’était une des premières fois qu’Hector avait vu le breton sourire . Il l’aimait bien , ce vieux marin torturé par un secret trop lourd à porter pour continuer à vivre parmi ses semblables . Puisqu’il s’entêtait à vouloir mourir sur ce bout de terre , autant lui rendre ce qui lui restait de vie le moins désagréable possible .  C’est ce qu’avait pensé Hector , orphelin depuis l’âge de neuf ans , quand ses parents avaient dévissé de la face Nord du Cervin . Dans leur descente aux enfers , ils avaient entraîné une cordée de quatre hollandais . Trois cent mètres en chute libre , cela avait du être long ! Pendant ces interminables secondes quelles pensées dans ces corps encore sains mais déjà morts ? Il avait imaginé mille fois , dans sa cervelle d’enfant , les hurlements , les jurons , les merde et les godverdam soudés dans une ultime étreinte linguistique ! Lui , il attendait leur retour dans la chambre d’un hôtel cossu de Zermatt,  à la charge d’une Fraulein au teint rose et à la poitrine opulente . Elle lui avait annoncé l’atroce nouvelle , en suisse allemand , ce qui avait encore rehaussé l’horreur et l’ignominie de cet instant . Depuis ce jour , Hector avait conçu pour la montagne une aversion insurmontable et une affection indéfectible pour tous les anciens , une sorte de culte rendu aux mânes de ses parents , disparus trop tôt pour qu’il puisse  dans leur vieillesse leur restituer le sacrifice de leur jeunesse. Une main posée sur son épaule le tira de ses réminiscences douloureuses pour le replonger dans un présent sulfureux . Taaroa , aux commandes du hors-bord , l’interrogeait du regard .Puisque l’accès à la rivière leur était interdit , Hector lui indiqua un point de la plage . La plage , justement , encore un autre problème ! Normalement auraient du s’y bousculer les rescapés attirés par le bruit du puissant moteur et le sifflement métallique de la chaîne filant dans l’écubier . Mais rien ! Bon sang l’avion  les a repéré , les a survolé . Il a répondu à leurs signaux en battant des ailes . Ils savent qu’ils ont été repérés . Ils doivent bien se douter que c’est du côté de la mer que viendront les secours . Alors pourquoi ne sont-ils pas là . Et puis toute cette végétation ! C’est insensé . Des pensées , pas toujours très agréables se bousculaient sous le crâne d’Hector . Il y en avait une qui commençait à s’imposer et le terrorisait . Le seul à connaître le chemin menant du plateau à la baie était…Stan , son fils . Si personne n’était là , c’est tout simplement qu’ils se trouvaient encore là haut , attendant qu’on les fasse descendre, parce que le seul qui aurait pu les guider était hors d’état de le faire , blessé ou pire …mort !

-         Ils sont sûrement au camp . Impossible d’atteindre la plage sans le voir . Loïc a certainement du les recueillir . Ils dorment . Ils sont crevés c’est tout .

Doumé avait senti le désarroi de son ami et essayait de trouver une explication aussi logique que possible à l’invraisemblable .

-         Ah oui . Et la disparition du voilier ? Comment tu l’expliques ? Et ce foutoir végétal ?

Hector gesticulait en direction de l’estuaire encombré par une forêt millénaire .Doumé ne s’avoua pas vaincu .

-         Imagine que depuis notre dernière visite , il ait finalement décidé de mettre les voiles !  Comme il n’était plus là pour débrousser , la nature a repris ses droits ….Ca pousse vite par ici .

La dernière partie de la phrase avait été murmurée sans grande conviction . Les deux jeunes matelots s’étaient assis sur les galets et regardaient obstinément le large . Roni  s’était approché de l’estuaire en essayant d’apercevoir les restes de l’ancienne base , mais l’enchevêtrement d’arbres et de lianes limitait la visibilité à quelques mètres . Hector fut le premier à pénétrer dans la rivière et progressa avec hargne, enjambant  branches et   racines  . Il prit pied sur l’autre rive et se dirigea dans la direction du campement , se frayant à la force de la machette un chemin au milieu du fouillis végétal . Il entendit le reste de l’équipe se mettre en mouvement et suivre péniblement ses traces . Il butta sur les restes de la première maison avant même de l’avoir  aperçue . C’était tout simplement impossible . Un incroyable retour dans le passé lorsque lui et ses hommes avaient aidé le breton à rendre cet endroit habitable . Cinq longues années s’étaient écoulées depuis ce moment et l’infatigable vieillard avait entretenu cet endroit , débroussant , élaguant , plantant , nettoyant bâtiment par bâtiment  sans jamais réellement en occuper aucun . Il avait préféré édifier , le long de l’un d’entre eux , un auvent en feuilles de cocotier tressées sous lequel il venait s’abriter de la pluie et du soleil . Plus sain que le ciment et la tôle avait-il précisé . Or de cette petite construction , il ne restait pas la moindre trace . Et pourtant , quinze jours plus tôt…Hector eut le sentiment que depuis le départ des militaires français personne n’avait vécu ici , tout en sachant que c’était faux . Une seule chose était certaine :  les rescapés n’avaient pas passé la nuit ici  ou sur la plage . Une dizaine d’hommes et de femmes aurait laissé des traces : empreintes de pas ,  branches cassées… Il continua , marchant comme un somnambule,  pour s’arrêter sous le grand manguier chargé de fruits . Il était situé au centre de ce qui avait été jadis une base militaire , à présent un champ de ruines répugnantes, où les plantes grimpantes  disputaient l’espace aux mousses et aux champignons aux formes fantasques . L’odeur de décomposition émanant des fruits tombés à terre augmentait encore cette impression de déchéance , d’abandon et de mort . Il frissonna , saisi d’une irrépressible envie de prendre la fuite . Il en fut dissuadé par l’arrivée de ses compagnons . Ceux-ci , si loquace d’habitude , gardaient un silence incrédule . Inconsciemment , ils avançaient serrés les uns contre les autres . Hector songea que s’il ne reprenait pas rapidement les choses en main , ils allaient tous se mettre à hurler . Il joua , avec la plus totale des mauvaises fois , le rôle du commandant de paquebot qui , sentant son navire sombrer , se rend au grand salon et ouvre le bal avec la doyenne des passagers …..

 

 

Extrait du « Livre sans nom »

10:32 | Lien permanent | Commentaires (0)

14 août 2004

La légende

-         …….Au fait Loic , vous avez parlé à plusieurs reprises des autres . Qui sont-ils ?

Le vieil homme soupira , s’assit , arracha une grande feuille de purao dont il se servit pour chasser les insectes qui tournoyaient autour de sa tête .

-         Vous allez me prendre pour un fou , mais régulièrement , la nuit , j’entends le son d’instruments de musique , tambours et fluttes . Au début je pensais que mon imagination me jouait des tours , que c’était le sifflement du vent dans les feuilles , le bruit du ressac et que sais-je ! Et puis je les ai vu . Sur la plage , autour d’un grand feu. Ils dansaient , hommes , femmes , tous nus , leurs corps enduits de monoï  réfléchissant la lueur des flammes . De très beaux corps je dois dire .

-         Vous avez essayé de communiquer avec eux ?

-         Bien sur . Mais donnez-moi la méthode pour entrer en contact avec des hallucinations ! Ils m’ont toujours ignoré . Ca me rendait dingue .

-         Avez vous vu leur visage ?

-         C’est bizarre , maintenant que vous m’en parlez je réalise que je suis incapable de me souvenir de leurs traits . Vous voyez , j’ai du tout imaginer .

-         Pas sur . Il existe une légende sur cette île . Elle n’a jamais été vraiment peuplée , mais recevait régulièrement la visite de certains habitants de Tauro Pupu . La Sentinelle bien avant la colonisation française s’appelait Motu Tapu ou île interdite si vous préférez . Seuls avaient le droit de s’y rendre les Tau’a  ou prêtres et leur suite . Il existe ici une pierre granitique d’une certaine qualité qu’on ne trouve nulle part ailleurs . Elle était utilisée pour fabriquer des herminettes dont les prêtres se servaient pour sculpter les objets sacrés . La légende raconte qu’il y a longtemps  survint une disette terrible à Tauro Pupu . Elle fut provoquée par une période de sècheresse exceptionnellement longue . On avait abattu le dernier cochon depuis longtemps . Les filets et les hameçons des pêcheurs ne ramenaient plus aucun poisson . Les provisions de popoi étaient presque épuisées .Les cours d’eau se tarirent . Les prêtres décidèrent d’interdire aux habitants d’aller  en mer pour pêcher afin d’apaiser le courroux des dieux et assurer ainsi le retour du poisson . Une vingtaine de jeunes gens , garçons et filles , refusant de se laisser mourir de faim , décidèrent , comme cela arrive souvent avec les adolescents,  de braver les interdits de leurs aînés . Ils dérobèrent une pirogue double et mirent le cap sur Motu Tapu . Ils espéraient trouver à manger et ramener de quoi sauver la population de leur île . Ils pensaient chasser les cochons sauvages  . Ils anticipaient également une ample récolte de urus et prévoyaient de ramener au bout de leurs hameçons carangues , poissons perroquets , thons et tazards  . Ils savaient qu’ils violaient un tabou mais comptaient sur la clémence des Tau’a s’ils parvenaient à sauver la population de la famine . Une chose est certaine , on n’entendit plus jamais parler d’eux .Hommes et bateau disparurent sans laisser de traces . Certains affirment que leurs esprits sont restés prisonniers de Motu Tapu et qu’ils se réunissent sur la plage pour danser dans l’espoir de plaire aux dieux et de pouvoir enfin gagner Havaiki,  le paradis maori .J’ai même rencontré des témoins oculaires de ce genre de manifestation . Vous n’êtes pas le premier . Toujours est-il que peu après la disparition des jeunes gens,  le poisson revint en quantité sur les rivages de Tauro Pupu et la pluie se mit à tomber en abondance .

Hasenfratz avait écouté avec attention le traduction du récit que lui fit Fabio. Il bougea ses mains soignées aux long doigts spatulés , comme s’il essayait de saisir dans l’air une idée fugace .

-         Mais dis-moi ,  pourquoi les prêtres ne sont-ils pas allés eux-mêmes chercher à manger sur la Sentinelle , si cette île regorgeait à ce point de nourriture ? Le tabou n’aurait pas été brisé et ces gamins inexpérimentés ne seraient sans doute pas morts .

-         A ta question , je répondrai par deux autres questions . Qu’est-ce qui te fait penser qu’à une si faible distance , les ennuis climatiques de Tauro Pupu n’ont pas également frappé Motu Tapu avec les mêmes conséquences . Par ailleurs pourquoi Dieu a-t-il laissé mourir son fils sur la croix ? Les sacrifices humains ,c’est un truc vieux comme le monde ! Enfin c’est une légende et les légendes ….

Il ouvrit la main droite devant sa bouche et souffla doucement dessus , éparpillant dans la nuit une poussière de mots .

Hasenfratz réfléchit un instant et conclut par un hochement de tête pensif….

 

Extrait du « Livre sans nom »

18:22 | Lien permanent | Commentaires (3)

13 août 2004

Gros temps

 Le Reva Maru faisait route de toute la puissance de ses sept cent chevaux dans le petit matin . Le thonier défonçait la mer , rejetant de chaque côté de son étrave des tonnes d’eau . A l’intérieur du carré chaque membre d’équipage s’était efforcé de trouver la position la moins inconfortable possible pour résister aux coups de boutoir de l’océan .Tous les panneaux avaient été condamnés et la chaleur était étouffante . Roni , le maire , était affalé sur un coin de la banquette , la chemise ouverte sur sa poitrine velue agitée de soubresauts chaque fois qu’il essayait de rendre ce qu’il avait déjà donné depuis bien longtemps . Tout ce qu’il souhaitait c’était que la mort mît le plus rapidement possible un terme à ses tourments . Taaroa et Kohoe les deux pêcheurs , les pieds calés contre le vaigrage , jouaient à la belote en mordant régulièrement dans une baguette de pain d’un mètre de long remplie de pâté de tête et d’une excellente salade de museau . Parfois Roni soulevait une paupière lourde et regardait d’un œil vitreux les deux jeunes gens planter leurs belles dents saines dans les baguettes , faisant jaillir un jus brunâtre sur leurs mentons .Maudissant  alors l’espèce humaine en général et les marins en particulier , il laissait aller sa tête  dans le vide , pendant qu’un maigre filet de bile s’écoulait de sa bouche pour disparaître aussitôt , happé par le tangage , dans les profondeurs du navire .Doumé , le vieux mécanicien vietnamien , sortit de son bleu de travail crasseux une blague à tabac dont il bourra une vielle pipe aussi culottée qu’un alpiniste belge . Il l’alluma en rejetant des volutes de fumée bleuâtre par le nez , rendant instantanément l’atmosphère surchauffée de la petite pièce  irrespirable .Le maire eut une nouvelle série de renvois aussi bruyants que stériles . Kuku , le cuisinier avait réussit à faire chauffer un peu de café , manquant de se faire ébouillanter à plusieurs reprises . Il l’apporta au capitaine dans une bouteille thermos qu’il tenait serrée contre lui comme si une vague pouvait , à chaque instant , faire irruption dans le bateau pour la lui arracher des mains . Il progressait avec prudence , en apesanteur lorsque le bateau tombait au fond d’un creux , pesant des tonnes lorsque la coque s’écrasait contre la muraille liquide .Il finit par atteindre la passerelle d’où Hector n’avait pas bougé depuis une trentaine d’heures . Il était installé dans son fauteuil de seul maître à bord , les yeux fixés sur l’horizon , la visière de sa casquette rabattue sur le front pour  se protéger des rayons du soleil levant . Il avait confié la marche du bateau au pilote automatique et se contentait de jeter de temps en temps un coup d’œil au  GPS et à l’écran du radar . Pour l’heure ,la Sentinelle lui renvoyait un écho situé à une quinzaine de milles . Une heure de route pensa-t-il, anticipant déjà le plaisir de serrer son fils dans ses bras . Il prit avec reconnaissance le gobelet que lui tendit Kuku et but avec avidité le liquide brûlant et sucré . Le cuisinier contempla la surface tourmentée du Pacifique au travers du pare-brise régulièrement submergé  .La silhouette familière de l’île se découpait à l’horizon .Il reporta ensuite son regard sur le boss , comme ils l’appelaient affectueusement entre eux .

-         Ca va  Moana ? Tu ne veux pas dormir un peu ? Je peux m’occuper du bateau pendant ce temps .Je te réveillerai quand nous serons à un mille ou deux du motu .

-         Merci , mais nous sommes presque arrivés . Si le vent n’avait pas forci cette nuit , nous y serions déjà ! Avec cette panne de moteur hier , nous avons vraiment joué de malchance ! Heureusement que Doumé nous a tiré de ce mauvais pas ! Sacré vieux !

Kuku , sourit et mit une main sur l’épaule du capitaine .

-         Tu sais , moi-aussi je suis content de  revoir Stan . Il nous a manqué !

Hector posa sa main sur celle de son équipier et hocha la tête à plusieurs reprises . Après un dernier coup d’œil jeté à la surface tourmentée du Pacifique , Kuku retourna à sa cambuse. Malgré la fatigue le capitaine se sentait bien , divinement bien . Quelle différence avec le départ dans l’obscurité de ce sinistre dimanche soir , en route vers une destination inconnue , en charge d’une mission impossible ! Mais il l’aurait parcouru ce satané bout d’océan ! Il en aurait fouillé les moindres recoins , jusqu’à la fin des temps si nécessaire ou plus sérieusement jusqu’à épuisement de ses réserves de gas-oil ! Lorsque Jude , porteur de magnifiques nouvelles , l’avait contacté sur sa BLU , il lui avait semblé que le poids de plusieurs tonnes qui lui oppressait la poitrine depuis la veille s’était brusquement volatilisé . Il avait fait demi-tour en abaissant à fond le levier des gaz , mobilisant toute la cavalerie de son vieux moteur .Il lui en avait sans doute  demandé un peu de trop , car quelques heures plus-tard , le vaillant Baudouin (le moteur,  pas le défunt roi des belges) s’était arrêté en crachant par l’échappement une fumée blanchâtre de mauvais augure . Le verdict avait été sans appel . Joint de culasse explosé . Doumé avait même ajouté qu’il y avait plus d’eau dans l’huile qu’il n’en avait jamais bu dans toute son existence . Le courageux vietnamien s’était attelé à la réparation sans états d’âme . Il avait démonté la culasse encore brûlante , tandis que le bateau,  tombé en travers de la houle , roulait , embarquant à chaque embardée des centaines de litres d’eau par les panneaux restés ouverts pour mieux assurer la ventilation de la salle des machines . Les jeunes marins s’étaient relayés à la pompe à bras , accueillant avec soulagement les douches d’eau de mer tiède tombées depuis le pont . Hector se demanda comment le vieux avait pu tenir le coup dans cette fournaise . Quel âge pouvait-il avoir , soixante , soixante dix ? Difficile à dire , cela faisait vingt ans qu’il le connaissait et il lui avait toujours paru vieux , ou jeune , allez savoir . En fait il ne vieillissait pas à proprement parler , mais rétrécissait au fil des années . Un mécanicien hors pair , capable de détecter à l’ouie la moindre irrégularité dans la marche du moteur . Ce n’est pas lui qui aurait eu besoin d’un ordinateur pour établir un diagnostique ! Un gars de la vielle école ! Vieux ,vieille , toi aussi tu vieillis mon pauvre Hector , pensa-t-il avec amertume.  Un sourire flotta toutefois un bref instant sur ses fines lèvres monfrediennes . Il revoyait ses matelots former une chaîne pour faire passer au petit homme les boites d’huile qu’engloutissait avec un appétit pantagruélique la vénérable machine . Deux vidanges avaient été nécessaires pour éliminer toute trace d’eau dans le carter . A intervalles réguliers , les garçons substituaient aux boites ventrues  une brique de vin rouge dont le nom seul suffisait à provoquer d’épouvantable crampes d’estomac : «  Le marc au diable » . Pauvre Georges Sand se dit le capitaine en éclatant de rire . Voilà le secret de ce …diable d’homme ! Ce qui le maintenait en vie dans les pires circonstances . Après tout Mithridate n’ingurgitait-il pas quotidiennement de petites doses de poison afin de s’en prémunir ? Le capitaine en était là de ses pensées lorsque Doumé fit son apparition sur la passerelle , précédé par l’odeur acre que son tabac pour pipe , cuvée personnelle , diffusait à l’entour . Il s’agrippa au dossier du siège , pliant ses fines jambes , prêt à affronter la collision contre une déferlante dont il voyait la crête surplomber le navire  . Il y eut un choc violent , le moteur peina , le bateau enfourna et , recrachant comme un noyé, toute cette eau par les dalots  , sortit une fois de plus vainqueur de la lutte contre son élément. Profitant d’une brève accalmie , Doumé s’empara d’une paire de jumelles , ridiculement grandes pour son visage de gnome et scruta l’horizon .Il poussa un hurlement horrifié qui fit bondir Hector hors de son siège . Le mécanicien abaissa les jumelles et se tourna vers son capitaine , le visage décomposé , la terreur au fond des yeux .Il eut peine à articuler ces quelques mots terribles .

-         Une vague…énorme . Trente  mètres de haut au moins … Cette fois-ci on ne passera pas !

-         Quoi ? Tu en es sur ? Un tsunami ? Non c’est impossible …à cette distance de la côte !

Hector avait pali . Il s’empara des jumelles et balaya l’immensité déserte …..

 

 

 

Extrait du « Livre sans nom »

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12 août 2004

Tatouage et renaissance

….. Stan s’effondra sur la plage ,  laissant les grains de sable envahir sa bouche . Quand il commença à étouffer , il eut un sursaut et se mit à cracher en toussant . Il pensa , je suis en train de devenir fou et reprit le chemin de son fare . Il resta de longs moments étendu dans l’eau fraîche du ruisseau . Quand , un peu calmé , il en sortit , la nuit était tombée . A tâtons , il regagna la cabane et alluma la lampe à pétrole . Il prit son livre  et s’immergea dans le récit. Quand il leva la tête , il y avait trois personnes assises en tailleur à coté de lui . L’aîné était un  quinquagénaire au port altier et à la musculature impressionnante . Son corps , à l’exception du visage , était entièrement tatoué de motifs géométriques compliqués . Il était accompagné de deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années qui se ressemblaient et lui ressemblaient . Seule leur poitrine et leur ventre étaient recouverts de signes étranges . Tous les trois portaient leur longs cheveux noirs dénoués . L’ancien le regardait avec bienveillance et les jeunes gens avec amusement . Le trio était intégralement nu .Curieusement , il ne fut ni terrifié , ni étonné . Il s’adressa à eux en rupésien.

-         Kaoha nui , je suppose que c’est votre maison ? Je m’appelle Stan et je crois que je suis fou ! Vous aussi je présume ?

L’aîné hocha la tête et fit entendre une belle voix grave .

-         Kaoha nui , je suis Tatea et voilà mes fils , les jumeaux Venini et Tameti . C’était notre maison , mais maintenant nous habitons ailleurs . Quant à la folie , qui peut dire ?

-         Vous êtes quand même tout nu ! Moi d’habitude , je porte des vêtements , mais là j’ai décidé de ne plus en mettre parce que je crois bien que je suis fou.

-         Si tu nous vois nus c’est que nous devons l’être ! En ce qui te concerne tu n’es pas dément mais simplement malheureux . Tu es un homme et tu t’accroches à l’enfance

comme le nouveau né au sein de sa mère . Nous venons t’aider à passer ce cap que tout jeune maori doit franchir . Tu es effectivement nu et nous allons te vêtir .

-         C’est gentil mais mes habits sèchent et je pense pouvoir les enfiler tout seul et….

-         Je ne parle pas de tes défroques d’occidental mais des signes qui doivent montrer la voie à tout jeune maori vers l’age adulte et l’accompagner durant sa vie entière . Je parle du tatouage que tu porteras gravé sur ta peau !

-         Tu sais je ne suis pas un pur maori ,ma mère….

-         Oui je sais Tiare dont l’arrière grand mère , en arrivant de Chine , après la mort de son mari survenue pendant le voyage , a épousé en deuxièmes noces un membre de la famille Kaipeka  . Quant à ton père Hector sais-tu que son nom français Boutefeu lui vient d’un lointain ancêtre qui , au moyen-age , a mis le feu au château seigneurial , après qu’il eût pris la tête d’une jacquerie ? Remarques que ce sont ses descendants qui ont hérité du surnom , parce que lui n’a pas eu le temps d’en profiter . Il a été pris , roué et écartelé  . Ses restes ont été jeté aux cochons.

-         Bon sang !  Papa est au courrant ?

-         Je ne pense pas que ce soit d’un grand intérêt pour lui en ce moment !

-         Mais toi , comment sais tu tout cela ?

-         J’ai appris . Mais la généalogie n’est pas ma vocation . Je suis tatoueur et c’est à cette fin que je suis là . Es-tu prêt à subir l’épreuve ?

-         Pourquoi pas ? A la condition que ce ne soit pas sur tout le corps .

-         Rassures-toi . Nous n’avons pas le temps . Il m’a fallu des années pour arriver à ce résultat . A chaque étape de la vie , correspond un nouveau tatouage . Toi tu es un jeune guerrier aussi je te propose un motif pectoral et ventral comme celui que tu peux voir sur mes fils . Autrefois on disait qu’il protégeait des lances et des balles . Aujourd’hui nous dirons simplement qu’il t’aidera à te souvenir de tes origines dans ta nouvelle patrie et t’évitera de les renier .

Stan regarda le torse des deux garçons et trouva leurs tatouages très élégants dans leur simplicité . Ils formaient , au niveau de la poitrine , deux motifs circulaires  suggérant deux visages de tiki . Ces demi-dieux aux allures d’extra terrestres avec leurs gros yeux et leur nez aplati étaient la représentation la plus fréquente dans la mythologie maori pour symboliser l’homme et tout ce qu’il y avait de divin en lui . Les abdominaux des jumeaux étaient recouverts de lignes géométriques gracieusement entrelacées . Enfin une ceinture composée de cercles , alternativement ronds et ovales ,  enserrait leur bas ventre jusqu’à la naissance du sexe . Cette proximité avec l’ appareil reproducteur le gêna un peu .

-         C’est vraiment nécessaire d’aller aussi bas ? De  plus on ne le verra même pas . D’habitude je ne me promène pas à poil !

Les garçons se mirent à rire et une lueur amusée pour ne pas dire lubrique dansa dans le regard du tatoueur .

-         Ne t’inquiètes- tu pas de protéger ta virilité ? Sais-tu que certains braves se faisaient même tatouer le prépuce ? Pour le reste notre art atteint les limites imposées par la santé du corps . Trop irrigué et donc trop propice aux infections . Quant à ne pas le voir , je ne suis pas d’accord . La personne qui partagera ta couche pourra s’en repaître tout à loisir . Pour les autres le mystère n’en demeurera que plus attrayant .

-         Mouais , c’est d’accord . Tu commences quand ?

-         Tout de suite !

Il fit un signe de la tête à ses fils qui se levèrent et ouvrirent la malle qui avait tant intrigué Stan à son arrivée .Un tel empressement l’étonna .

-         Ne vaudrait-il pas mieux attendre la lumière du jour pour un travail aussi précis ?

-         Pour des raisons indépendantes de notre volonté nous ne pouvons travailler que la nuit ! Mais rassures-toi mes doigts obéissent à mon cerveau et non à mes yeux.

Les jumeaux revinrent avec un coffret en bois de santal joliment ouvragé , une demi coque de coco et des noix de bancoulier . De la boite ils sortirent un assortiment de peignes de tatouage aux dents acérées ainsi qu’un tuyau de bois utilisé comme maillet . Tatea vit sur le plancher la trousse de premier secours et en sortit un paquet de coton et un petit flacon de désinfectant . Il   imprégna un morceau d’ouate d’eau oxygénée et entreprit de nettoyer consciencieusement ses instruments de travail . Les peignes se composaient de fines plaques osseuses au bout desquelles le tatoueur avait pratiqué des incisions dans le but d’obtenir des dents très fines , légèrement incurvées de manière à retenir le pigment .La taille et le nombre des pointes variaient en fonction du résultat recherché. Chaque lamelle était solidement fixée à un  manche en bois finement sculpté .  Tatea  versa un peu d’antiseptique  sur le bas ventre de Stan et le frotta avec du coton. Celui-ci en fut étonné.

-         Tu commences par là ?

-         Oui , c’est la partie la plus sensible et celle qui met le plus de temps à guérir . Tu vas souffrir mais mes fils vont t’aider.

Stan pensa qu’en dehors d’un coup de maillet sur la tête  , il ne voyait pas bien quelle aide les deux garçons pourraient lui apporter . Venini maintenait un bâtonnet de bois allumé sous les noix de bancoulier enfilées sur une baguette métallique .  Tameti , pendant ce temps , recueillait  la suie dégagée par la combustion des petits fruits dans la demi coque disposée au-dessus du foyer improvisé . Quand ils jugèrent la quantité de suie suffisante , ils éteignirent les noix . Venini sortit et revint avec un des cocos verts récoltés par Stan . Il prit la machette et pratiqua en quelques coups habilement portés , un orifice rond par lequel il fit couler un peu d’eau dans la demi coque . Il mélangea le liquide et la suie jusqu’à obtenir une teinture uniformément noire. Tatea plongea la main dans la boite et se saisit d’un fusain . Il traça sur le pubis du jeune homme les contours du tatouage qu’il voulait y imprimer . Il travaillait vite et avec une grande précision . La faible clarté projetée par la lampe à pétrole ne semblait pas le gêner . Il dessinait les yeux mis-clos , et sa belle main aux veines saillantes enchaîna lignes , courbes , cercles et ovales . Quant il eut fini , Stan put admirer sur son bas ventre , une fidèle reproduction de la ceinture que le tatoueur avait réalisée sur la peau de ses fils .

-         Tu es prêt ?

-         Oui !

Stan avait la gorge sèche et sa transpiration se mit à couler à flot lorsque Venini s’assit sur ses cuisses tout en maintenant  ,de ses doigts , la peau tendue autour de la zone à tatouer . Tameti s’accroupit au dessus de lui et lui saisit solidement les épaules .  Tatea trempa un de ses peignes dans la teinture , le plaça sur le dessin pubien et  frappa des petits coups de maillet secs et répétés  sur la partie supérieure de l’outil  . Stan se cabra , surpris par la douleur qui irradia  tout son corps . Il ne put s’empêcher de lâcher un cri , s’efforçant ensuite de serrer les dents . Les deux fils du tatoueur essayèrent , tout en le maintenant solidement , de lui faire oublier sa souffrance en se lançant dans des commentaires comparatifs sur son anatomie et la leur .  Un coup porté avec une force particulière lui arracha un hurlement . Le tatoueur travaillait avec rapidité ne s’arrêtant que pour tremper son peigne dans le pigment ou éponger avec une compresse les sérosités mêlées de sang s’écoulant des scarifications . Toutes les demi-heures il faisait une pose pour permettre au jeune homme de récupérer un peu . Tameti lui donnait régulièrement à boire de l’eau de coco. La séance se prolongea toute la nuit . Stan était tombé dans un état de stupeur où il ne sentait plus la douleur tant celle-ci avait imprégné le moindre recoin de son être pour finir par être partie intégrante de son corps . Il perdit toute notion de temps , bercé par les mélopées langoureuses que les jeunes aides avaient entonnées . Peu avant l’aube ,il fut étonné de ne plus entendre les claquements du maillet . Tatea et ses fils étaient en train de ranger le matériel. Stan jeta un coup d’œil sur le travail accompli . Il eut un haut le corps . Là où il espérait un dessin net aux contours précis , il ne vit que chairs boursouflées , noircies et sanguinolentes esquissant vaguement le motif initialement prévu . Le tatoueur tint à le rassurer .

-         Ne sois pas effrayé . Le tatouage va prendre son aspect définitif dans les jours à venir . Reposes-toi et ne manges que des produits frais . Ils ne manquent pas , comme tu as pu le constater ! Evites de mouiller cette partie de ton corps . Nous reviendrons ce soir .

Il disparurent happés par la nuit .Stan s’endormit et ne se réveilla que dans l’après midi . Il se sentit affamé , assoiffé et vaguement fiévreux . N’ayant pas le courage de retourner à la pêche, il finit la carangue que les feuilles de purao avaient conservée dans un état de fraîcheur acceptable . Il  mangea des oranges et but un coco vert . Il se promena le long de la mer , fasciné par un groupe de frégates qui guettaient du haut du ciel les fous et les sternes occupés à pêcher en se laissant tomber sur leur proie . Lorsqu’un de ces oiseaux avait réussi à s’emparer d’un poisson , il reprenait son vol en le tenant fermement dans son bec . C’est ce moment que choisissaient les frégates pour fondre en piqué sur lui et lui voler son butin .Vu de loin la mêlée formait un tourbillon de becs et d’ailes enchevêtrés . Comme son bas ventre qu’il osait à peine regarder , le faisait souffrir Stan regagna son abri précaire en frissonnant . Il essaya de lire , mais finit par s’endormir d’un sommeil agité . Lorsqu’il ouvrit les yeux , Taeta et ses fils étaient assis à ses cotés   et le regardaient dormir . Cette nuit fut consacrée au tatouage du ventre . Le supplice reprit pendant de longues heures au cours desquelles Stan demeura dans un état semi comateux , ne faisant surface que lorsque l’un des garçons lui ouvrait la bouche pour lui faire avaler de l’eau de coco . Ils avaient du allumer un feu pour faire cuire un fruit à pain , car il sentit qu’on lui enfournait dans le gosier un morceau tiède de mei . Il mastiqua péniblement et avala avec difficulté cet aliment compacte .Puis il retomba dans sa léthargie . Il n’entendit pas les trois hommes partir au petit matin et passa sa journée à délirer . Lorsqu’il sortit de sa torpeur , le soleil était sur la point de se coucher. Il se sentit mieux et surtout il mourrait de faim . Il ne put résister à la tentation d’ouvrir une de ses boites. Après l’avoir réchauffée sur le feu il en dévora le contenu en se servant d’une tranche de mei en guise de cuiller comestible . La troisième et dernière nuit vit la réalisation du tatouage pectoral . Lorsque tout fut finit , le maître contempla son œuvre avec satisfaction .

-         Maintenant tout est entre tes mains , Stan ! J’ai fait mon travail et nos chemins se séparent ici . Reposes-toi et à ton réveil quitte cette vallée et n’y reviens jamais ! Tu appartiens encore au monde des vivants . Ne te laisse pas attirer par celui des morts , tu le connaîtras bien assez tôt et pour l’éternité .  Vas vers la lumière et oublies le royaume des ombres . A quoi bon se soucier de ce qui est inévitable ?

Stan avait un million de questions à lui poser mais Tatea mit un doigt sur ses lèvres .

-         Tu détiens les réponses  ! Ta vie t’appartiens , n’en fait pas reposer le poids sur autrui .

Le maître allait sortir , quand il se retourna une dernière fois .

-         Quand ton tatouage aura pris son aspect définitif , regarde autour de ton nombril . Une certaine personne m’a demandé de rajouter une inscription .

Avant que Stan ait pu ouvrir la bouche , Tatea avait disparu . Le jeune homme se leva malgré la douleur qui lui tenaillait le corps et gagna l’entrée de la cabane . Il ne vit personne , mais hurla à plein poumons :

-         Merci à tous les trois ! Je ne vous oublierai jamais !

Il essaya ensuite , en se contorsionnant, de voir la marque sur son nombril , mais sa peau était encore trop boursouflée pour en distinguer précisément le tracé . Son torse d’ailleurs présentait  l’aspect d’un champ de bataille , disons Waterloo au moment où l’empereur espérait Grouchy et que ce fut Blücher qui surgit !

Il dormit quelques heures , puis comme le lui avait conseillé le maître , il se prépara à quitter la vallée .Il enfila non sans peine ses vêtements et ses chaussures . Après plusieurs jours de nudité , ils lui firent l’effet d’une armure . Stan laissa une grande partie de ses provisions inutilisées sur le coffre à coté de la lampe. Il espérait qu’une âme en peine comme lui pourrait en avoir l’usage . En outre il souhaitait s’alléger le plus possible  . Il remplit sa gourde d’eau de coco , emporta quelques oranges et citrons et prit le chemin du retour . Il retrouva sans peine ses traces dans le forêt de purao et rattrapa facilement le sentier caché .

 

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10 août 2004

La vie reprend son cours...

….A une cinquantaine de mètres , une énorme crevasse de plusieurs mètres de largeur et de deux bons mètres de profondeur coupait la piste en deux . Le commandant appuya à fond sur le palonnier de droite .

-         A droite à fond, fils ! Aides-moi !

Ils pesèrent de tout leur poids sur le palonnier  .L’avion décrivit un demi cercle vers la droite dans un hurlement de pneus déchiquetés et de ferrailles torturées . Ils ne purent empêcher le train gauche de tomber dans la crevasse , tandis que l’aile se brisait au contact du sol . La secousse fut violente , mais le choc frontal avait été évité ! Le Fokker glissa encore quelques mètres dans cette inconfortable position avant de s’arrêter sur le bord de la piste . Un profond silence remplaça le vacarme de ces dernières heures .Puis après d'interminables secondes, un crépitement d’applaudissements venu de la cabine les rassura sur le sort des passagers . Par son hublot Teiki put voir l’issue de secours arrière droite s’ouvrir et Leiana sauter à terre . Elle aida les passagers à débarquer . La première à sortir fut la dame en rouge . Elle bondit agilement sur le sol et retroussant sa robe , détala comme un lièvre en levant  très haut ses genoux pointus . Papi et Teiki éclatèrent de rire . Elle fut suivie par une femme d’une quarantaine d’années . Hébétée , elle restait près de l’appareil et il fallut que son compagnon , un homme plus âgé  ,  la prenne par le bras pour qu’elle se décide enfin à s’éloigner . Puis ce fut le tour du vieux monsieur à la jambe dans le plâtre , porté par deux jeunes gens .Il serrait convulsivement une boite tout contre lui . Suivait un petit homme rond , blanc comme un cierge . Il fit quelques pas hésitants et il se serait effondré si le jeune maori sorti après lui  ne l’avait saisi par l’épaule . Fermait la marche un géant longiligne en chemise à fleurs , qui , avant de se laisser tomber à terre, déploya vers l’extérieur son interminable corps et se mit à agiter frénétiquement les deux bras pour saluer une foule imaginaire . Après être descendu , il contourna le Fokker d’un pas digne,  se planta devant le cockpit et fit un salut militaire impeccable . Teiki  sourit et lui rendit son salut . Puis il déboucla sa ceinture et entraîné par l’inclinaison du plancher tomba dans les bras du pilote .Il l’embrassa sur le front .

-         Tu l’as fait papi !…. Je ne le crois pas !…..Je t’aime !

-         Moi aussi fils , mais ne restons pas ici ! Ca sent le kérosène !

Il mirent tous les interrupteurs en position off et quittèrent l’appareil par la porte arrière .

 Les passagers , obéissant  aux consignes de Leiana , s’étaient regroupés à l’écart de l’avion . Quand ils aperçurent les pilotes qui marchaient dans leur direction , ils leur firent une véritable ovation . Une déflagration déchira le silence du crépuscule. Instinctivement , ils se couchèrent tous à terre . Un deuxième explosion secoua les restes de l’avion d’où surgirent de hautes flammes et une fumée noire . Une pluie de débris enflammés s’abattit autour d’eux . D’Aspreville , releva la tête et contempla ce qui restait de son avion . Il eut un pincement au cœur en voyant les tôles calcinées se tordre dans le ronflement des flammes .Il se tourna vers son copilote couché à côté de lui .

-         Je crois que je viens d’effectuer mon dernier vol !

-         Tu plaisantes papi . Tu as encore un tas d’heures à faire !

Le vieil homme retira sa montre ,une magnifique Rollex , le seul objet de valeur qu’il possédât,   prit la main de son équipier abasourdi et l’y déposa en lui faisant un clin d’œil. Puis sa tête retomba sur le sol et ses yeux se voilèrent . Les rougeoiements de l’incendie et du soleil couchant se mêlèrent pour saluer le départ de ce seigneur vers un endroit que seul les morts connaissent . Teiki , incrédule,  le secoua , l’embrassa , passa sa main dans la crinière blanchie agitée par le vent . Mais rien n’y fit , le vieux lion s’en était allé . Il le prit dans les bras et essaya de le remettre sur pied . Il sentit alors que sa main se couvrait d’un liquide tiède et poisseux . Il le reposa doucement sur le sol et à la lueur de l’incendie , vit que c’était du sang . Il arracha la chemise de son ami et distingua dans son dos le petit trou rond par lequel la vie s’était échappée .

Lorsqu’ils entendirent un cri déchirant venir de l’endroit où se trouvaient les pilotes , Jean et Sebastian se levèrent et se précipitèrent vers eux . Le jeune copilote était accroupi aux

cotés de son aîné et pleurait doucement. Sebastian voulut vérifier si le vieil homme respirait encore mais Teiki le repoussa gentiment en secouant la tête .

-         Un bout de métal dans le dos ….Je n’ai rien vu !

-         On peut faire quelque chose ?

-         Non . Je voudrais rester seul un moment avec lui …. Lui dire au revoir.

Ils se retirèrent en songeant à l’injustice du destin .En apprenant le sort du malheureux pilote , Maria-Ignacia s’effondra en larmes , trouvant en cela un exutoire à la tension accumulée au fil des heures. Jeb alla vomir derrière un buisson .Hasenfratz prononça un discours en anglais où il était question d’héroïsme et de médailles. Fabio consola Leiana . Et la dame en rouge…..Au fait où était-elle , celle-là ? Personne ne se souvenait de l’avoir vue depuis sa fuite éperdue . La nuit était tombée et seules les flammes qui continuaient à s’échapper de l’avion leur fournissait un peu de lumière .Une voix rauque se fit entendre dans l’obscurité .

-         Quelle sensiblerie ! Typiquement occidental ! Je suis étonné de voir que les jeunes maoris s’y laissent prendre eux-aussi ! Ce matin personne ne connaissait ce vieil homme et il aurait pu mourir dans la misère sans que personne ne songeât à s’en indigner ! Maintenant tout le monde le pleure !Que savez vous de lui ?

Un visage de tragédie grecque émergea de l’obscurité . La vision du chignon en forme de montgolfière les rassura . Jean mit les choses au point .

-         Si ce soir vous pouvez encore gambader , c’est grâce à ce vieil homme ! Aucun d’entre nous ne le connaissait il y a quelques heures et pourtant il a fait irruption dans nos vies en les sauvant .

-         Vous confondez tout . Bien sur je suis content qu’il ait bien fait son travail , mais de là à éprouver autre chose qu’une vague contrariété à l’idée de son décès….. .Et puis , c’est bien joli de nous avoir fait atterrir dans cette île déserte . Qu’allons nous devenir à présent !

Hasenfratz se faisait traduire le dialogue par Fabio , de manière simultanée . Il se campa devant la montgolfière.

-         Si vous n’étiez pas une femme je vous flanquerais mon poing dans la figure ! Traduis-lui , Fabio !

-         Inutile , jeune homme , je parle la langue de ce valet de l’impérialisme occidental ! En plus je ne suis pas une femme !

D’un geste théâtral , la montgolfière arracha son chignon laissant apparaître une calvitie précoce auréolée de cheveux grisonnants . Stan se prit la tête à deux mains .

-         Gaspar ! Oh non !

Hasenfratz qui ne s’étonnait plus de voir un homme déguisé en femme , prit son élan et envoya son poing vers le visage de la maquerelle impériale  . Mais , le haut fonctionnaire n’était pas un spécialiste du close-combat . Avec une rapidité que ne laissait pas supposer sa masse , Caligula para le coup , saisit le bras de son adversaire et le tordit . Hasenfratz émit un glapissement très peu digne pour un homme de sa classe . Fabio envoya un coup de poing dans les reins de Caligula ce qui lui fit lâcher prise. Le jeune homme se mit alors à sautiller autour du travesti en distribuant des coups dans l’air . Gaspar se redressa en tentant de reprendre son souffle .

-         Arrêtes tes singeries , pédale collaboratrice ! Je n’ai pas envie de me battre . Nous avons des problèmes plus urgents à régler ! D’abord je vous informe que  nous venons d’être victime d’un odieux attentat ourdi contre ma personne.

Fabio arrêta sa gigue et regarda le leader de l’opposition d’un air dubitatif…

 

Extrait de « L’innommable »

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09 août 2004

Le retour

Mon ami le prisonnier et moi nous chevauchions de concert sur le chemin poudreux tout en échangeant des propos lestes et licencieux dont la reproduction ne saurait figurer en ce lieu hanté en majorité de gens innocents et chastes . Mais bientôt au détour du chemin à cette malsaine gaieté succéda un réel chagrin . Au sommet du mont Chauve , dont les flancs pelés portaient encore les terribles stigmates du désastre , nous la vîmes se profiler . Nos montures arrêtèrent leur trot castrateur et adoptèrent l’allure convenant à ce funeste instant , le pas . La citadelle avait été , mais n’était plus . Oh bien sur , certaines tours se dressaient encore et le mur de guet feignait la veille alors qu’il ne tenait plus debout ! Mais , oh dieux , les demeures seigneuriales éventrées , les communs noircis , les écuries transformées en charnier , l’église , oui même elle , ce lieu entre tous sacré  où pourtant le courroux divin semblait s’être acharné avec une impitoyable cruauté ! Nous promenions notre désarroi de ruine en ruine lorsque d’une masure fissurée surgit un être pitoyable . C’était un vieillard bossu, plus proche de nonante que de septante qui marchait en s'appuyant sur une canne . Il avança dans notre direction tout en agitant sa main en une  muette supplique. Sa bouche édentée laissa passer un filet de voix qu’à chaque instant on craignait de voir trépasser .

- Ah , mes amis . Ne partez pas . Ca y est , j’y suis , j’ai tout réparé !

 

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