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28 août 2004

La mort subite

-         Mais c’est absurde ,on ne meurt pas comme ça !

Zénobie Péline donna un grand coup de pied dans le corps frêle recroquevillé au fond du lit . Il y eut un bruit mat et le cadavre émit un râle étouffé .

-         En plus , il restait la clôture à tirer et les canalisations à poser ! Non mais regarde moi cet idiot , on dirait qu’il se fout de moi .

La femme , une robuste femelle vosgienne élevée à l’ombre du Ballon d’Alsace dont elle avait,  par un mimétisme étrange, épousé les formes et la déclivité , se serait à nouveau livré à de regrettables voies de fait post mortem sur la personne déjà passablement effacée ante mortem de son époux , si l’adjudant Bougras ne l’avait retenue par le bras en émettant un discret claquement de langue désapprobateur . Le chef de la brigade de Gendarmerie de Flagelsec était accouru avec toute la promptitude autorisée par un corps de sumo grec sevré d’exercice physique depuis sa prime adolescence . Il avait trouvé la déplorable veuve dans un état d’hystérie rabique où le chagrin n’apparaissait qu’à titre purement honorifique . En lui ouvrant la porte elle se mit à glapir dans ce dialecte disgracieux qui défigure jusqu’aux paroles les plus belles .

 Eugène Bougras qui ne rêvait que de brousse et de lagons avait été affecté dans ces limes austères de l’hexagone après qu’une prise de conscience douloureuse l’eût amené à retourner son arme de service , un pistolet automatique de neuf millimètres , contre sa face congestionnée et à faire feu à plusieurs reprises . La camarde ne voulut point de lui ce jour là , aidée en cela par la maladresse congénitale du gendarme .

Bougras jeta un regard désolé sur le corps sans vie de son ami Edouard , un naufragé de l’existence comme lui . Toutefois la comparaison s’arrêtait là . Edouard , à la dérive sur son radeau avait été recueilli par un Barbe Noire en string léopard rencontré vingt ans auparavant dans un de ces camps de concentration balnéaire dispersés le long de la côte Adriatique italienne . L’adjudant , quant à lui ,avait trouvé le salut sous la forme d’un jeune infirmier sénégalais affecté au service psychiatrique de l’hôpital de M. où le gendarme était resté interné durant une quinzaine de jours. Le jeune homme partageait l’exil de son ami depuis deux ans . L’Africain était très beau et le gendarme un brave homme , aussi , pour étrange que cela pût paraître , l’improbable couple avait été admis au sein de cette communauté où la consanguinité avait créé une galerie d’êtres dont la difformité n’était pas exempte d’une certaine poésie .

L’arrivée du docteur Pelzmantel vint les distraire du mutisme dans lequel tous les deux avaient sombré . Zénobie se précipita au-devant de lui comme elle l’eût fait avec le plombier ou l’électricien dans l’espoir , en général déçu, de voir son outil de travail réparé .

Pelzmantel dit les paroles d’usage , en général jamais celles qu’on eût souhaitées , puis il examina le cadavre que la rigor mortis avait figé dans une position fœtale définitive .Quand il eut effectué les examens appropriés il  tourna son visage de musaraigne myope vers la femme dont la face , tranche de jambon avariée surmontée d’un cresson brunâtre , trahissait un fol espoir rapidement déçu.

-         Dites-moi docteur , il a souffert au-moins ?

-         Non Zé sa mort a été plus douce que sa vie . Il s’est endormi .Qui sait ? Peut-être a-t-il vu une porte entrouverte derrière laquelle il a deviné un ailleurs moins hostile, moins froid que son ici . Alors il a franchit le pas et la porte doucement s’est refermée . Regarde cet air serein . C’est rare chez les morts . Au dernier instant on observe en général un sursaut , une expression de surprise horrifiée , un ultime cri étouffé…

Pelzmantel dont la femme , une croate acerbe , avait su transformer chaque instant de leur vie commune en un chemin de croix auquel aucune crucifixion ne viendrait mettre un terme , éprouva une joie secrète en délivrant l’acte de décès , mettant ainsi un point final à une existence à peine ébauchée .

Bougras s’approcha du mort et le recouvrit de son drap .

-         Bon sang , docteur c’est possible une chose pareille ?

-         Hé , oui Eugène ça existe et s’appelle la mort subite !

 

 

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