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26 août 2004

L'île du long sommeil

Autrefois , il existait , perdue aux confins du temps et du Pacifique , une île où la civilisation avait atteint un degré de perfection tel qu’elle ne laissa aucun signe tangible sur le terrain ni aucun souvenir dans les manuels d’histoire . Cette page de non histoire serait sans doute demeurée ignorée de l’humanité si mes pérégrinations nautiques ne m’avaient mené en cet endroit , il y a quelques années . Nous naviguions au grand largue cap au 260 quand brusquement le pataras se rompit dans un craquement sec suivit d’un sifflement aigu . Je lofai en grand choquant les écoutes , puis fis affaler les voiles . Le mat dangereusement penché vers l’avant hésita un instant , puis se stabilisa , momentanément sauvé par les haubans . Je fis frapper la drisse de grand voile sur la cadène du pataras rompu et en étarquant grâce au winch à deux vitesses acheté chez Potters and Mill à Londres pour la somme de huit cents pounds cinq shilling et six pennies deux ans auparavant , le mat reprit sa position initiale . L’avarie était sérieuse . Il était hors de question de continuer vers les îles Tonga. J’interrogeai mon routier et vit qu’une terre , à peine un point sur la carte, se trouvait à une cinquantaine de milles au 344 vrai ,ce qui corrigé de la déviation et de la déclinaison nous donnait un cap compas d’environ 330°. Ce compas, un excellent ….bon mais je m’égare peut-être un peu. Je regardai l’horloge du bord et constatai que nous étions à quelques minutes du passage du soleil au Zénith . Je sortis mon sextant de sa boite , obtint un angle décent qui corrigé de la collimation et de l’excentricité et grâce à l’aide des éphémérides et des HO 249 , me donna une droite de hauteur tout à fait passable qui à ce moment de la journée se confond , comme chacun le sait , avec la latitude .Calculer la longitude ne fut plus alors qu’un jeu d’enfant grâce à mon chronomètre soigneusement étalonné . Sous voilure réduite , grand voile au bas ris , trinquette et foc numéro trois, poussés par un vent de sud-sud-est de force quatre nous atteignîmes notre destination à une vitesse moyenne de cinq nœuds .Nous arrivâmes vers dix heures du soir et mouillâmes le Lady Jane, un cotre aurique de cinquante cinq pieds, par un fond de dix brasses composé en grande partie de sable et de quelques concrétions coralliennes. Monsieur Oak , mon second , penchait pour l’ancre à jas , mais je tranchai avec décision pour l’emploi de la Danforth de cent  livres  capelée à quarante brasses de chaîne de quatorze .  Qu’eussiez vous fait à ma place ! Avant de m’endormir dans le poste d’équipage , je m’immergeai avec délice dans les pages d’un de mes romans favoris de Kipling « The fading light » . Je regardais, à la lueur vague de la lampe à pétrole ,  les visages de mes compagnons assoupis . L’austère figure d’ Oak qui semblait prier même en dormant , et l’air un rien niais du matelot Flundge qui était , il m’en coûte de le dire , d’une bêtise tout à fait consternante rendue à peine supportable par une beauté hors du commun. Nous transportions une cargaison de Bibles rédigées en sanscrit pour une école coranique de la Nouvelle Galle du Sud. Le retard surgi de manière inopinée dans l’accomplissement de ma mission ne manqua pas de retarder mon immersion dans un sommeil réparateur .

Le lendemain , alors que Flundge me tendait ma moque de Lapsang Souchoung fumé , je contemplais le havre où le destin nous avait fait échouer . La petite ville composée de maisons basses et délabrées s’étendait le long d’une baie à la beauté passée violée par un présent consacré au travail et à la prière. Les usines de transformation de poisson pointaient vers le ciel des cheminées qui tels des phallus obscènes maintenus en érection par l’appât du gain éjaculaient dans l’air épais une fumée poisseuse à l’odeur poissonneuse. Je gagnai la terre à bord du youyou manœuvré avec habileté par le jeune Flundge dont le torse d’éphèbe grec était défiguré par un tatouage maladroit qui disait «  MOM I LOVE YOU ».

Après avoir perdu la matinée en formalités administratives , je parvins à m’entendre avec le shipchandler , monsieur Koumar , un indien du Gujerat , sur la réalisation d’un nouveau pataras qui me fut promis pour le lendemain . Je n’eus point envie de regagner mon bord aussi musardai-je le reste de l’après-midi dans cette ville sans charme. Comme il m’arrive souvent dans ces cas , j’entrai dans une librairie et n’en ressortit que trois heures plus-tard . Entre autres merveilles , je découvris un vieux manuscrit rédigé en un allemand ancien à la calligraphie gothique. C’était  un cahier à la couverture brunâtre rongée par l’humidité et les charançons  . Un coup d’œil rapidement jeté me convainquit qu’il avait été écrit un siècle auparavant par un pasteur prussien de l’Eglise réformée luthérienne. Je n’eus même pas à le payer , le propriétaire , un irlandais centenaire , me l’offrit en récompense de mes nombreux autres achats.

Cette nuit , je la passai à user mes yeux brûlés par les soleil et le sel au décryptage de ce document d’un autre temps .

Le révérend Wilhelm Knoblauch était arrivé par une belle matinée de juin 1860 , débarqué volens nolens d’un baleinier yankee dont l’équipage excédé par son infatigable pruderie et sa permanente citation des saintes écritures aux moments les plus inopportuns , avait , mu par le louable souci  d’éviter un homicide , décidé de l’abandonner sur la première terre aperçue .

En ce temps l’île de Hiamoe , tel était alors son nom , était peuplée d’un millier de natifs au caractère doux pour autant qu’on respectât leurs coutumes. Un instant plongé dans le désarroi le plus total , le révérend se ressaisit rapidement et remercia le ciel pour cette épreuve inespérée .  Il s’avança vers ce qui constituait alors le chef lieu de Hiamoe , un ensemble de cases construites sur des pilotis et dont le toit était composé par un entrelacs savamment disposé de feuilles de cocotier . Il fut étonné par le silence régnant en cet endroit . D’un pas décidé il se dirigea vers la première habitation . L’absence de portes et de fenêtres lui permit d’avancer sa tête pointue au-delà du seuil . Il la retira avec toute la promptitude requise en pareille circonstance . Un homme et une femme endormis sur une natte posée à même le plancher ….sans qu’aucun vêtement n’occultât une nudité qui ne pouvait qu’offenser le créateur . Saisi d’effroi il remonta ses bas , ajusta ses hauts de chausse , vérifia son pourpoint , resserra les pans de sa lourde redingote et enfonça son chapeau rond jusqu’au oreilles. Il craignit que par un effet de mimétisme malsain , son austère défroque lui fût brutalement ravie par un esprit malin dont la lubricité l’eût instantanément transformé en prédicateur nudiste .Tel un ivrogne , lui qui n’avait jamais bu que la parole divine , Wilhelm erra toute la journée entre les humbles paillotes livrées à l’oisiveté et à la luxure , avant de s’effondrer victime d’une fièvre quarte qui le maintint plusieurs semaines aux frontières de la folie et de la mort . (à suivre)

 

 

Commentaires

Encore une histoire de trafic de drogue qui nous attend.

Recontre avec un nayade camée mais bellissima, nuit torride sur le deck humide et le goût des embrums sur le bout des seins..., palpitant !

Purée ! Ce métalanguage plaisancier n'est pas qu'une plaisanterie. Hyper réaliste et les prix ..., au centime près !

Trêve de confiseur, Manutara est un délice d'auteur blogueur.

note 14/20

Écrit par : | 27 août 2004

L'anonyme c'est moi, erreur , donc, j'en profite pour corser cette affaire de corsaire ensommeillé je recapitule donc :

Encore une histoire de drogue en vogue la galère qui nous attend pour nous mener en bateau !

Purée ce métalanguage plaisancier ! Manutara ne plaisante pas :hyperéaliste au centime près ! Bon, trêve de confiseur, c’est un délice que ce texte où l’on devine que le héros, à la peau tanée par le soleil, va rencontrer une fille camée, mais bellissima, qu’il va y avoir une nuit torride sur le deck humide avec le bout du sein gauche qui sent les embruns. Que la fille va profiter de cette lune de miel en mer, une nuit sans lune, pour transporter de la poudre dans un sac en polyéthylène que l’on peut acheter en gros à 20 centimes d’Euro les 23. Convertissez en monnaie british, ces cons qui veulent toujours rouler à droite et faire les marioles en sponsorisant les aristocrates excentriques), que les gardes côte vont s’en mêler et que la fille mourra parce qu’elle a tiré sur un garde avec le pistolet de fusée d’alarme dont je ne connais pas le nom vu que je suis nul en métalangage plaisancier…Bref, ça va barder sous les tropiques et sous la sueur des débardeurs. Manutara est incontestablement un auteur parmi les meilleurs des blogs de Hautetfort :

Note 14/20

Écrit par : Whanna | 27 août 2004

Merci! Vous êtes bien aimable !

Votre scénario est pas mal mais ce n'est pas du tout ce que j'avais en tête .

Quant au pistolet il lance des fusées de détresse . Mais un tel équipment n'est pas homologué par les affaires maritimes

françaises . Elles lui préfèrent des fusées déclenchées en tirant sur une ficelle située à la base de l'engin .Durant l'opération l'usager se brûle en général atrocement la main à moins que la chaleur provoquée par la combustion ne fasse fondre la frêle survie dans laquelle il s'est entassé avec femme , enfants et belle mère dont les cheveux permanentés émettront d'ultimes reflets violacés avant d'être irrémédiablement engloutis par les eaux polluées du port de Nice .

Écrit par : Manutara | 27 août 2004

Whanna est incontestablement l'un des commentateurs les plus exaspérant de Hautetfort.

Écrit par : oliviermb | 27 août 2004

Les commentaires sont fermés.