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16 août 2004

Le retour

……. C’était une des premières fois qu’Hector avait vu le breton sourire . Il l’aimait bien , ce vieux marin torturé par un secret trop lourd à porter pour continuer à vivre parmi ses semblables . Puisqu’il s’entêtait à vouloir mourir sur ce bout de terre , autant lui rendre ce qui lui restait de vie le moins désagréable possible .  C’est ce qu’avait pensé Hector , orphelin depuis l’âge de neuf ans , quand ses parents avaient dévissé de la face Nord du Cervin . Dans leur descente aux enfers , ils avaient entraîné une cordée de quatre hollandais . Trois cent mètres en chute libre , cela avait du être long ! Pendant ces interminables secondes quelles pensées dans ces corps encore sains mais déjà morts ? Il avait imaginé mille fois , dans sa cervelle d’enfant , les hurlements , les jurons , les merde et les godverdam soudés dans une ultime étreinte linguistique ! Lui , il attendait leur retour dans la chambre d’un hôtel cossu de Zermatt,  à la charge d’une Fraulein au teint rose et à la poitrine opulente . Elle lui avait annoncé l’atroce nouvelle , en suisse allemand , ce qui avait encore rehaussé l’horreur et l’ignominie de cet instant . Depuis ce jour , Hector avait conçu pour la montagne une aversion insurmontable et une affection indéfectible pour tous les anciens , une sorte de culte rendu aux mânes de ses parents , disparus trop tôt pour qu’il puisse  dans leur vieillesse leur restituer le sacrifice de leur jeunesse. Une main posée sur son épaule le tira de ses réminiscences douloureuses pour le replonger dans un présent sulfureux . Taaroa , aux commandes du hors-bord , l’interrogeait du regard .Puisque l’accès à la rivière leur était interdit , Hector lui indiqua un point de la plage . La plage , justement , encore un autre problème ! Normalement auraient du s’y bousculer les rescapés attirés par le bruit du puissant moteur et le sifflement métallique de la chaîne filant dans l’écubier . Mais rien ! Bon sang l’avion  les a repéré , les a survolé . Il a répondu à leurs signaux en battant des ailes . Ils savent qu’ils ont été repérés . Ils doivent bien se douter que c’est du côté de la mer que viendront les secours . Alors pourquoi ne sont-ils pas là . Et puis toute cette végétation ! C’est insensé . Des pensées , pas toujours très agréables se bousculaient sous le crâne d’Hector . Il y en avait une qui commençait à s’imposer et le terrorisait . Le seul à connaître le chemin menant du plateau à la baie était…Stan , son fils . Si personne n’était là , c’est tout simplement qu’ils se trouvaient encore là haut , attendant qu’on les fasse descendre, parce que le seul qui aurait pu les guider était hors d’état de le faire , blessé ou pire …mort !

-         Ils sont sûrement au camp . Impossible d’atteindre la plage sans le voir . Loïc a certainement du les recueillir . Ils dorment . Ils sont crevés c’est tout .

Doumé avait senti le désarroi de son ami et essayait de trouver une explication aussi logique que possible à l’invraisemblable .

-         Ah oui . Et la disparition du voilier ? Comment tu l’expliques ? Et ce foutoir végétal ?

Hector gesticulait en direction de l’estuaire encombré par une forêt millénaire .Doumé ne s’avoua pas vaincu .

-         Imagine que depuis notre dernière visite , il ait finalement décidé de mettre les voiles !  Comme il n’était plus là pour débrousser , la nature a repris ses droits ….Ca pousse vite par ici .

La dernière partie de la phrase avait été murmurée sans grande conviction . Les deux jeunes matelots s’étaient assis sur les galets et regardaient obstinément le large . Roni  s’était approché de l’estuaire en essayant d’apercevoir les restes de l’ancienne base , mais l’enchevêtrement d’arbres et de lianes limitait la visibilité à quelques mètres . Hector fut le premier à pénétrer dans la rivière et progressa avec hargne, enjambant  branches et   racines  . Il prit pied sur l’autre rive et se dirigea dans la direction du campement , se frayant à la force de la machette un chemin au milieu du fouillis végétal . Il entendit le reste de l’équipe se mettre en mouvement et suivre péniblement ses traces . Il butta sur les restes de la première maison avant même de l’avoir  aperçue . C’était tout simplement impossible . Un incroyable retour dans le passé lorsque lui et ses hommes avaient aidé le breton à rendre cet endroit habitable . Cinq longues années s’étaient écoulées depuis ce moment et l’infatigable vieillard avait entretenu cet endroit , débroussant , élaguant , plantant , nettoyant bâtiment par bâtiment  sans jamais réellement en occuper aucun . Il avait préféré édifier , le long de l’un d’entre eux , un auvent en feuilles de cocotier tressées sous lequel il venait s’abriter de la pluie et du soleil . Plus sain que le ciment et la tôle avait-il précisé . Or de cette petite construction , il ne restait pas la moindre trace . Et pourtant , quinze jours plus tôt…Hector eut le sentiment que depuis le départ des militaires français personne n’avait vécu ici , tout en sachant que c’était faux . Une seule chose était certaine :  les rescapés n’avaient pas passé la nuit ici  ou sur la plage . Une dizaine d’hommes et de femmes aurait laissé des traces : empreintes de pas ,  branches cassées… Il continua , marchant comme un somnambule,  pour s’arrêter sous le grand manguier chargé de fruits . Il était situé au centre de ce qui avait été jadis une base militaire , à présent un champ de ruines répugnantes, où les plantes grimpantes  disputaient l’espace aux mousses et aux champignons aux formes fantasques . L’odeur de décomposition émanant des fruits tombés à terre augmentait encore cette impression de déchéance , d’abandon et de mort . Il frissonna , saisi d’une irrépressible envie de prendre la fuite . Il en fut dissuadé par l’arrivée de ses compagnons . Ceux-ci , si loquace d’habitude , gardaient un silence incrédule . Inconsciemment , ils avançaient serrés les uns contre les autres . Hector songea que s’il ne reprenait pas rapidement les choses en main , ils allaient tous se mettre à hurler . Il joua , avec la plus totale des mauvaises fois , le rôle du commandant de paquebot qui , sentant son navire sombrer , se rend au grand salon et ouvre le bal avec la doyenne des passagers …..

 

 

Extrait du « Livre sans nom »

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