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13 août 2004

Gros temps

 Le Reva Maru faisait route de toute la puissance de ses sept cent chevaux dans le petit matin . Le thonier défonçait la mer , rejetant de chaque côté de son étrave des tonnes d’eau . A l’intérieur du carré chaque membre d’équipage s’était efforcé de trouver la position la moins inconfortable possible pour résister aux coups de boutoir de l’océan .Tous les panneaux avaient été condamnés et la chaleur était étouffante . Roni , le maire , était affalé sur un coin de la banquette , la chemise ouverte sur sa poitrine velue agitée de soubresauts chaque fois qu’il essayait de rendre ce qu’il avait déjà donné depuis bien longtemps . Tout ce qu’il souhaitait c’était que la mort mît le plus rapidement possible un terme à ses tourments . Taaroa et Kohoe les deux pêcheurs , les pieds calés contre le vaigrage , jouaient à la belote en mordant régulièrement dans une baguette de pain d’un mètre de long remplie de pâté de tête et d’une excellente salade de museau . Parfois Roni soulevait une paupière lourde et regardait d’un œil vitreux les deux jeunes gens planter leurs belles dents saines dans les baguettes , faisant jaillir un jus brunâtre sur leurs mentons .Maudissant  alors l’espèce humaine en général et les marins en particulier , il laissait aller sa tête  dans le vide , pendant qu’un maigre filet de bile s’écoulait de sa bouche pour disparaître aussitôt , happé par le tangage , dans les profondeurs du navire .Doumé , le vieux mécanicien vietnamien , sortit de son bleu de travail crasseux une blague à tabac dont il bourra une vielle pipe aussi culottée qu’un alpiniste belge . Il l’alluma en rejetant des volutes de fumée bleuâtre par le nez , rendant instantanément l’atmosphère surchauffée de la petite pièce  irrespirable .Le maire eut une nouvelle série de renvois aussi bruyants que stériles . Kuku , le cuisinier avait réussit à faire chauffer un peu de café , manquant de se faire ébouillanter à plusieurs reprises . Il l’apporta au capitaine dans une bouteille thermos qu’il tenait serrée contre lui comme si une vague pouvait , à chaque instant , faire irruption dans le bateau pour la lui arracher des mains . Il progressait avec prudence , en apesanteur lorsque le bateau tombait au fond d’un creux , pesant des tonnes lorsque la coque s’écrasait contre la muraille liquide .Il finit par atteindre la passerelle d’où Hector n’avait pas bougé depuis une trentaine d’heures . Il était installé dans son fauteuil de seul maître à bord , les yeux fixés sur l’horizon , la visière de sa casquette rabattue sur le front pour  se protéger des rayons du soleil levant . Il avait confié la marche du bateau au pilote automatique et se contentait de jeter de temps en temps un coup d’œil au  GPS et à l’écran du radar . Pour l’heure ,la Sentinelle lui renvoyait un écho situé à une quinzaine de milles . Une heure de route pensa-t-il, anticipant déjà le plaisir de serrer son fils dans ses bras . Il prit avec reconnaissance le gobelet que lui tendit Kuku et but avec avidité le liquide brûlant et sucré . Le cuisinier contempla la surface tourmentée du Pacifique au travers du pare-brise régulièrement submergé  .La silhouette familière de l’île se découpait à l’horizon .Il reporta ensuite son regard sur le boss , comme ils l’appelaient affectueusement entre eux .

-         Ca va  Moana ? Tu ne veux pas dormir un peu ? Je peux m’occuper du bateau pendant ce temps .Je te réveillerai quand nous serons à un mille ou deux du motu .

-         Merci , mais nous sommes presque arrivés . Si le vent n’avait pas forci cette nuit , nous y serions déjà ! Avec cette panne de moteur hier , nous avons vraiment joué de malchance ! Heureusement que Doumé nous a tiré de ce mauvais pas ! Sacré vieux !

Kuku , sourit et mit une main sur l’épaule du capitaine .

-         Tu sais , moi-aussi je suis content de  revoir Stan . Il nous a manqué !

Hector posa sa main sur celle de son équipier et hocha la tête à plusieurs reprises . Après un dernier coup d’œil jeté à la surface tourmentée du Pacifique , Kuku retourna à sa cambuse. Malgré la fatigue le capitaine se sentait bien , divinement bien . Quelle différence avec le départ dans l’obscurité de ce sinistre dimanche soir , en route vers une destination inconnue , en charge d’une mission impossible ! Mais il l’aurait parcouru ce satané bout d’océan ! Il en aurait fouillé les moindres recoins , jusqu’à la fin des temps si nécessaire ou plus sérieusement jusqu’à épuisement de ses réserves de gas-oil ! Lorsque Jude , porteur de magnifiques nouvelles , l’avait contacté sur sa BLU , il lui avait semblé que le poids de plusieurs tonnes qui lui oppressait la poitrine depuis la veille s’était brusquement volatilisé . Il avait fait demi-tour en abaissant à fond le levier des gaz , mobilisant toute la cavalerie de son vieux moteur .Il lui en avait sans doute  demandé un peu de trop , car quelques heures plus-tard , le vaillant Baudouin (le moteur,  pas le défunt roi des belges) s’était arrêté en crachant par l’échappement une fumée blanchâtre de mauvais augure . Le verdict avait été sans appel . Joint de culasse explosé . Doumé avait même ajouté qu’il y avait plus d’eau dans l’huile qu’il n’en avait jamais bu dans toute son existence . Le courageux vietnamien s’était attelé à la réparation sans états d’âme . Il avait démonté la culasse encore brûlante , tandis que le bateau,  tombé en travers de la houle , roulait , embarquant à chaque embardée des centaines de litres d’eau par les panneaux restés ouverts pour mieux assurer la ventilation de la salle des machines . Les jeunes marins s’étaient relayés à la pompe à bras , accueillant avec soulagement les douches d’eau de mer tiède tombées depuis le pont . Hector se demanda comment le vieux avait pu tenir le coup dans cette fournaise . Quel âge pouvait-il avoir , soixante , soixante dix ? Difficile à dire , cela faisait vingt ans qu’il le connaissait et il lui avait toujours paru vieux , ou jeune , allez savoir . En fait il ne vieillissait pas à proprement parler , mais rétrécissait au fil des années . Un mécanicien hors pair , capable de détecter à l’ouie la moindre irrégularité dans la marche du moteur . Ce n’est pas lui qui aurait eu besoin d’un ordinateur pour établir un diagnostique ! Un gars de la vielle école ! Vieux ,vieille , toi aussi tu vieillis mon pauvre Hector , pensa-t-il avec amertume.  Un sourire flotta toutefois un bref instant sur ses fines lèvres monfrediennes . Il revoyait ses matelots former une chaîne pour faire passer au petit homme les boites d’huile qu’engloutissait avec un appétit pantagruélique la vénérable machine . Deux vidanges avaient été nécessaires pour éliminer toute trace d’eau dans le carter . A intervalles réguliers , les garçons substituaient aux boites ventrues  une brique de vin rouge dont le nom seul suffisait à provoquer d’épouvantable crampes d’estomac : «  Le marc au diable » . Pauvre Georges Sand se dit le capitaine en éclatant de rire . Voilà le secret de ce …diable d’homme ! Ce qui le maintenait en vie dans les pires circonstances . Après tout Mithridate n’ingurgitait-il pas quotidiennement de petites doses de poison afin de s’en prémunir ? Le capitaine en était là de ses pensées lorsque Doumé fit son apparition sur la passerelle , précédé par l’odeur acre que son tabac pour pipe , cuvée personnelle , diffusait à l’entour . Il s’agrippa au dossier du siège , pliant ses fines jambes , prêt à affronter la collision contre une déferlante dont il voyait la crête surplomber le navire  . Il y eut un choc violent , le moteur peina , le bateau enfourna et , recrachant comme un noyé, toute cette eau par les dalots  , sortit une fois de plus vainqueur de la lutte contre son élément. Profitant d’une brève accalmie , Doumé s’empara d’une paire de jumelles , ridiculement grandes pour son visage de gnome et scruta l’horizon .Il poussa un hurlement horrifié qui fit bondir Hector hors de son siège . Le mécanicien abaissa les jumelles et se tourna vers son capitaine , le visage décomposé , la terreur au fond des yeux .Il eut peine à articuler ces quelques mots terribles .

-         Une vague…énorme . Trente  mètres de haut au moins … Cette fois-ci on ne passera pas !

-         Quoi ? Tu en es sur ? Un tsunami ? Non c’est impossible …à cette distance de la côte !

Hector avait pali . Il s’empara des jumelles et balaya l’immensité déserte …..

 

 

 

Extrait du « Livre sans nom »

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