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12 août 2004

Tatouage et renaissance

….. Stan s’effondra sur la plage ,  laissant les grains de sable envahir sa bouche . Quand il commença à étouffer , il eut un sursaut et se mit à cracher en toussant . Il pensa , je suis en train de devenir fou et reprit le chemin de son fare . Il resta de longs moments étendu dans l’eau fraîche du ruisseau . Quand , un peu calmé , il en sortit , la nuit était tombée . A tâtons , il regagna la cabane et alluma la lampe à pétrole . Il prit son livre  et s’immergea dans le récit. Quand il leva la tête , il y avait trois personnes assises en tailleur à coté de lui . L’aîné était un  quinquagénaire au port altier et à la musculature impressionnante . Son corps , à l’exception du visage , était entièrement tatoué de motifs géométriques compliqués . Il était accompagné de deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années qui se ressemblaient et lui ressemblaient . Seule leur poitrine et leur ventre étaient recouverts de signes étranges . Tous les trois portaient leur longs cheveux noirs dénoués . L’ancien le regardait avec bienveillance et les jeunes gens avec amusement . Le trio était intégralement nu .Curieusement , il ne fut ni terrifié , ni étonné . Il s’adressa à eux en rupésien.

-         Kaoha nui , je suppose que c’est votre maison ? Je m’appelle Stan et je crois que je suis fou ! Vous aussi je présume ?

L’aîné hocha la tête et fit entendre une belle voix grave .

-         Kaoha nui , je suis Tatea et voilà mes fils , les jumeaux Venini et Tameti . C’était notre maison , mais maintenant nous habitons ailleurs . Quant à la folie , qui peut dire ?

-         Vous êtes quand même tout nu ! Moi d’habitude , je porte des vêtements , mais là j’ai décidé de ne plus en mettre parce que je crois bien que je suis fou.

-         Si tu nous vois nus c’est que nous devons l’être ! En ce qui te concerne tu n’es pas dément mais simplement malheureux . Tu es un homme et tu t’accroches à l’enfance

comme le nouveau né au sein de sa mère . Nous venons t’aider à passer ce cap que tout jeune maori doit franchir . Tu es effectivement nu et nous allons te vêtir .

-         C’est gentil mais mes habits sèchent et je pense pouvoir les enfiler tout seul et….

-         Je ne parle pas de tes défroques d’occidental mais des signes qui doivent montrer la voie à tout jeune maori vers l’age adulte et l’accompagner durant sa vie entière . Je parle du tatouage que tu porteras gravé sur ta peau !

-         Tu sais je ne suis pas un pur maori ,ma mère….

-         Oui je sais Tiare dont l’arrière grand mère , en arrivant de Chine , après la mort de son mari survenue pendant le voyage , a épousé en deuxièmes noces un membre de la famille Kaipeka  . Quant à ton père Hector sais-tu que son nom français Boutefeu lui vient d’un lointain ancêtre qui , au moyen-age , a mis le feu au château seigneurial , après qu’il eût pris la tête d’une jacquerie ? Remarques que ce sont ses descendants qui ont hérité du surnom , parce que lui n’a pas eu le temps d’en profiter . Il a été pris , roué et écartelé  . Ses restes ont été jeté aux cochons.

-         Bon sang !  Papa est au courrant ?

-         Je ne pense pas que ce soit d’un grand intérêt pour lui en ce moment !

-         Mais toi , comment sais tu tout cela ?

-         J’ai appris . Mais la généalogie n’est pas ma vocation . Je suis tatoueur et c’est à cette fin que je suis là . Es-tu prêt à subir l’épreuve ?

-         Pourquoi pas ? A la condition que ce ne soit pas sur tout le corps .

-         Rassures-toi . Nous n’avons pas le temps . Il m’a fallu des années pour arriver à ce résultat . A chaque étape de la vie , correspond un nouveau tatouage . Toi tu es un jeune guerrier aussi je te propose un motif pectoral et ventral comme celui que tu peux voir sur mes fils . Autrefois on disait qu’il protégeait des lances et des balles . Aujourd’hui nous dirons simplement qu’il t’aidera à te souvenir de tes origines dans ta nouvelle patrie et t’évitera de les renier .

Stan regarda le torse des deux garçons et trouva leurs tatouages très élégants dans leur simplicité . Ils formaient , au niveau de la poitrine , deux motifs circulaires  suggérant deux visages de tiki . Ces demi-dieux aux allures d’extra terrestres avec leurs gros yeux et leur nez aplati étaient la représentation la plus fréquente dans la mythologie maori pour symboliser l’homme et tout ce qu’il y avait de divin en lui . Les abdominaux des jumeaux étaient recouverts de lignes géométriques gracieusement entrelacées . Enfin une ceinture composée de cercles , alternativement ronds et ovales ,  enserrait leur bas ventre jusqu’à la naissance du sexe . Cette proximité avec l’ appareil reproducteur le gêna un peu .

-         C’est vraiment nécessaire d’aller aussi bas ? De  plus on ne le verra même pas . D’habitude je ne me promène pas à poil !

Les garçons se mirent à rire et une lueur amusée pour ne pas dire lubrique dansa dans le regard du tatoueur .

-         Ne t’inquiètes- tu pas de protéger ta virilité ? Sais-tu que certains braves se faisaient même tatouer le prépuce ? Pour le reste notre art atteint les limites imposées par la santé du corps . Trop irrigué et donc trop propice aux infections . Quant à ne pas le voir , je ne suis pas d’accord . La personne qui partagera ta couche pourra s’en repaître tout à loisir . Pour les autres le mystère n’en demeurera que plus attrayant .

-         Mouais , c’est d’accord . Tu commences quand ?

-         Tout de suite !

Il fit un signe de la tête à ses fils qui se levèrent et ouvrirent la malle qui avait tant intrigué Stan à son arrivée .Un tel empressement l’étonna .

-         Ne vaudrait-il pas mieux attendre la lumière du jour pour un travail aussi précis ?

-         Pour des raisons indépendantes de notre volonté nous ne pouvons travailler que la nuit ! Mais rassures-toi mes doigts obéissent à mon cerveau et non à mes yeux.

Les jumeaux revinrent avec un coffret en bois de santal joliment ouvragé , une demi coque de coco et des noix de bancoulier . De la boite ils sortirent un assortiment de peignes de tatouage aux dents acérées ainsi qu’un tuyau de bois utilisé comme maillet . Tatea vit sur le plancher la trousse de premier secours et en sortit un paquet de coton et un petit flacon de désinfectant . Il   imprégna un morceau d’ouate d’eau oxygénée et entreprit de nettoyer consciencieusement ses instruments de travail . Les peignes se composaient de fines plaques osseuses au bout desquelles le tatoueur avait pratiqué des incisions dans le but d’obtenir des dents très fines , légèrement incurvées de manière à retenir le pigment .La taille et le nombre des pointes variaient en fonction du résultat recherché. Chaque lamelle était solidement fixée à un  manche en bois finement sculpté .  Tatea  versa un peu d’antiseptique  sur le bas ventre de Stan et le frotta avec du coton. Celui-ci en fut étonné.

-         Tu commences par là ?

-         Oui , c’est la partie la plus sensible et celle qui met le plus de temps à guérir . Tu vas souffrir mais mes fils vont t’aider.

Stan pensa qu’en dehors d’un coup de maillet sur la tête  , il ne voyait pas bien quelle aide les deux garçons pourraient lui apporter . Venini maintenait un bâtonnet de bois allumé sous les noix de bancoulier enfilées sur une baguette métallique .  Tameti , pendant ce temps , recueillait  la suie dégagée par la combustion des petits fruits dans la demi coque disposée au-dessus du foyer improvisé . Quand ils jugèrent la quantité de suie suffisante , ils éteignirent les noix . Venini sortit et revint avec un des cocos verts récoltés par Stan . Il prit la machette et pratiqua en quelques coups habilement portés , un orifice rond par lequel il fit couler un peu d’eau dans la demi coque . Il mélangea le liquide et la suie jusqu’à obtenir une teinture uniformément noire. Tatea plongea la main dans la boite et se saisit d’un fusain . Il traça sur le pubis du jeune homme les contours du tatouage qu’il voulait y imprimer . Il travaillait vite et avec une grande précision . La faible clarté projetée par la lampe à pétrole ne semblait pas le gêner . Il dessinait les yeux mis-clos , et sa belle main aux veines saillantes enchaîna lignes , courbes , cercles et ovales . Quant il eut fini , Stan put admirer sur son bas ventre , une fidèle reproduction de la ceinture que le tatoueur avait réalisée sur la peau de ses fils .

-         Tu es prêt ?

-         Oui !

Stan avait la gorge sèche et sa transpiration se mit à couler à flot lorsque Venini s’assit sur ses cuisses tout en maintenant  ,de ses doigts , la peau tendue autour de la zone à tatouer . Tameti s’accroupit au dessus de lui et lui saisit solidement les épaules .  Tatea trempa un de ses peignes dans la teinture , le plaça sur le dessin pubien et  frappa des petits coups de maillet secs et répétés  sur la partie supérieure de l’outil  . Stan se cabra , surpris par la douleur qui irradia  tout son corps . Il ne put s’empêcher de lâcher un cri , s’efforçant ensuite de serrer les dents . Les deux fils du tatoueur essayèrent , tout en le maintenant solidement , de lui faire oublier sa souffrance en se lançant dans des commentaires comparatifs sur son anatomie et la leur .  Un coup porté avec une force particulière lui arracha un hurlement . Le tatoueur travaillait avec rapidité ne s’arrêtant que pour tremper son peigne dans le pigment ou éponger avec une compresse les sérosités mêlées de sang s’écoulant des scarifications . Toutes les demi-heures il faisait une pose pour permettre au jeune homme de récupérer un peu . Tameti lui donnait régulièrement à boire de l’eau de coco. La séance se prolongea toute la nuit . Stan était tombé dans un état de stupeur où il ne sentait plus la douleur tant celle-ci avait imprégné le moindre recoin de son être pour finir par être partie intégrante de son corps . Il perdit toute notion de temps , bercé par les mélopées langoureuses que les jeunes aides avaient entonnées . Peu avant l’aube ,il fut étonné de ne plus entendre les claquements du maillet . Tatea et ses fils étaient en train de ranger le matériel. Stan jeta un coup d’œil sur le travail accompli . Il eut un haut le corps . Là où il espérait un dessin net aux contours précis , il ne vit que chairs boursouflées , noircies et sanguinolentes esquissant vaguement le motif initialement prévu . Le tatoueur tint à le rassurer .

-         Ne sois pas effrayé . Le tatouage va prendre son aspect définitif dans les jours à venir . Reposes-toi et ne manges que des produits frais . Ils ne manquent pas , comme tu as pu le constater ! Evites de mouiller cette partie de ton corps . Nous reviendrons ce soir .

Il disparurent happés par la nuit .Stan s’endormit et ne se réveilla que dans l’après midi . Il se sentit affamé , assoiffé et vaguement fiévreux . N’ayant pas le courage de retourner à la pêche, il finit la carangue que les feuilles de purao avaient conservée dans un état de fraîcheur acceptable . Il  mangea des oranges et but un coco vert . Il se promena le long de la mer , fasciné par un groupe de frégates qui guettaient du haut du ciel les fous et les sternes occupés à pêcher en se laissant tomber sur leur proie . Lorsqu’un de ces oiseaux avait réussi à s’emparer d’un poisson , il reprenait son vol en le tenant fermement dans son bec . C’est ce moment que choisissaient les frégates pour fondre en piqué sur lui et lui voler son butin .Vu de loin la mêlée formait un tourbillon de becs et d’ailes enchevêtrés . Comme son bas ventre qu’il osait à peine regarder , le faisait souffrir Stan regagna son abri précaire en frissonnant . Il essaya de lire , mais finit par s’endormir d’un sommeil agité . Lorsqu’il ouvrit les yeux , Taeta et ses fils étaient assis à ses cotés   et le regardaient dormir . Cette nuit fut consacrée au tatouage du ventre . Le supplice reprit pendant de longues heures au cours desquelles Stan demeura dans un état semi comateux , ne faisant surface que lorsque l’un des garçons lui ouvrait la bouche pour lui faire avaler de l’eau de coco . Ils avaient du allumer un feu pour faire cuire un fruit à pain , car il sentit qu’on lui enfournait dans le gosier un morceau tiède de mei . Il mastiqua péniblement et avala avec difficulté cet aliment compacte .Puis il retomba dans sa léthargie . Il n’entendit pas les trois hommes partir au petit matin et passa sa journée à délirer . Lorsqu’il sortit de sa torpeur , le soleil était sur la point de se coucher. Il se sentit mieux et surtout il mourrait de faim . Il ne put résister à la tentation d’ouvrir une de ses boites. Après l’avoir réchauffée sur le feu il en dévora le contenu en se servant d’une tranche de mei en guise de cuiller comestible . La troisième et dernière nuit vit la réalisation du tatouage pectoral . Lorsque tout fut finit , le maître contempla son œuvre avec satisfaction .

-         Maintenant tout est entre tes mains , Stan ! J’ai fait mon travail et nos chemins se séparent ici . Reposes-toi et à ton réveil quitte cette vallée et n’y reviens jamais ! Tu appartiens encore au monde des vivants . Ne te laisse pas attirer par celui des morts , tu le connaîtras bien assez tôt et pour l’éternité .  Vas vers la lumière et oublies le royaume des ombres . A quoi bon se soucier de ce qui est inévitable ?

Stan avait un million de questions à lui poser mais Tatea mit un doigt sur ses lèvres .

-         Tu détiens les réponses  ! Ta vie t’appartiens , n’en fait pas reposer le poids sur autrui .

Le maître allait sortir , quand il se retourna une dernière fois .

-         Quand ton tatouage aura pris son aspect définitif , regarde autour de ton nombril . Une certaine personne m’a demandé de rajouter une inscription .

Avant que Stan ait pu ouvrir la bouche , Tatea avait disparu . Le jeune homme se leva malgré la douleur qui lui tenaillait le corps et gagna l’entrée de la cabane . Il ne vit personne , mais hurla à plein poumons :

-         Merci à tous les trois ! Je ne vous oublierai jamais !

Il essaya ensuite , en se contorsionnant, de voir la marque sur son nombril , mais sa peau était encore trop boursouflée pour en distinguer précisément le tracé . Son torse d’ailleurs présentait  l’aspect d’un champ de bataille , disons Waterloo au moment où l’empereur espérait Grouchy et que ce fut Blücher qui surgit !

Il dormit quelques heures , puis comme le lui avait conseillé le maître , il se prépara à quitter la vallée .Il enfila non sans peine ses vêtements et ses chaussures . Après plusieurs jours de nudité , ils lui firent l’effet d’une armure . Stan laissa une grande partie de ses provisions inutilisées sur le coffre à coté de la lampe. Il espérait qu’une âme en peine comme lui pourrait en avoir l’usage . En outre il souhaitait s’alléger le plus possible  . Il remplit sa gourde d’eau de coco , emporta quelques oranges et citrons et prit le chemin du retour . Il retrouva sans peine ses traces dans le forêt de purao et rattrapa facilement le sentier caché .

 

Commentaires

C'est amusant, j'ai l'impression de lire ici le tome précédent ce que tu écris ailleurs.

Écrit par : oliviermb | 13 août 2004

Tout à fait exact!

Écrit par : Manutara | 13 août 2004

Et qu'est-ce qui determine l'ordre de publication ?

Écrit par : Zhoul | 13 août 2004

Salut Zhoul . L'ordre , mais il n'y a pas d'ordre voyons!

Dans le cas du tatouage en raison de la chronologie inverse l'ordre du récit est de facto respecté . Mais c'est un hasard! Le chaos règne sur nos existences !Pourquoi pas en littérature ? Tous les jours tu rencontres des gens et des situations nouvelles sans que tu saches ni pourquoi , ni comment .Peut-être ne le sauras-tu jamais . Peut-être arriveras-tu à dénouer l'écheveau subtile que le hasard aura tissé autour de toi...Tout ça pour te dire que rien n'a de sens...Je vais de ce pas me faire sepuku!

Écrit par : Tai Heke | 14 août 2004

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