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30 juillet 2004

Atterrissage forcé

……Le déclenchement de l’alarme l’interrompit . Le copilote, livide, se tourna vers lui.

-         Papi on est dans la merde ! Le numéro un se met  à chauffer lui aussi !

D’Aspreville réduisit les gaz et l’aiguille de l’indicateur de température revint dans la zone verte .Mais privé d’une partie de sa puissance , l’avion se mit à descendre lentement . Teiki jeta un coup d’œil sur l’altimètre et sur le variomètre donnant la vitesse de descente de l’avion.

-         Nous sommes à quinze mille pieds et nous perdons mille pieds minute…..On n’y arrivera pas !

-         Du calme . Laisses-moi réfléchir….. A quelle distance de la côte , le crash ?

Teiki se saisit de sa calculatrice.

-         Quarante milles ! Bordel !

-         A cette distance , ils ne nous retrouverons jamais à temps à supposer que je puisse poser cet engin sans casse.

-         Mais on peut tenir des jours dans les canots de sauvetage !

-         C’est vrai , mais encore faut-il en avoir !

-         Mais il y en a deux !

-         Mon pauvre , cela fait deux ans qu’on vole sans ! Ils n’existent que sur le papier ! Il n’y a que des gilets de sauvetage à supposer qu’ils ne soient pas rongés par les mites .

Le jeune homme le regarda avec incrédulité .

-         Alors nous sommes fichus !

-         Peut-être pas !

Le commandant déplia sa carte et lui montra un point perdu dans l’immensité du Pacifique .

-         A trente milles sur notre route , l’île de la Sentinelle. On ne devrait pas tarder à l’apercevoir. Bien avant que tu ne sois né , les français y ont installé une base navale.  Pour faciliter le ravitaillement , ils  ont construit une piste de mille cinq cent mètres de long . C’est notre seule chance !

-         Putain papi , ça fait quinze ans que la base a été fermée et l’île rendue aux chèvres et aux cochons ! Tu imagines l’état de la piste !

-         Vingt ans et j’essaye de ne pas imaginer ! A l’époque je pilotais un Transal et j’ai du y atterrir au moins une centaine de fois . Elle se trouve sur un plateau à mille pieds d’altitude  . Calcules moi notre altitude quand nous serons  à la verticale de l’île .

-         Trois mille pieds .

-         C’est jouable !Avec les dernières lueurs du jour…. Tiens voilà la Sentinelle .

 Elle se profila sur l’horizon , immuable tel un vaisseau de pierre dans le soleil couchant . L’hôtesse fit son apparition dans le cockpit .Elle avait perçu la baisse de régime du moteur et sentit que l’avion descendait.  Ella pensa , trop tôt pour l’approche finale .Elle parcourut le couloir en affectant un calme qu’elle était loin de ressentir , puis elle franchit la soute à bagage et finalement arriva au poste de pilotage . D’Aspreville la regarda et fut ému par sa jeunesse . Il jeta un regard en coin à son copilote et le revit deux ans plus tôt , lorsque frais

émoulu de l’école de l’air il était venu se présenter à lui .  Pour l’instant le jeune homme serrait les dents et tenait le coup . Il imagina également la panique des passagers .

-         Tu tombes bien Leiana ! Comment ça se passe en cabine ?

-         A part une dame qui a eu un début de crise d’hystérie , les passagers sont calmes .

-         Tant mieux . Tu leur diras qu’on va faire un atterrissage d’urgence sur la Sentinelle…Non , non , je ne suis pas fou . Pas le temps de t’expliquer . Fais leur prendre la position de sécurité et vérifie que leur ceintures soient bien bouclées . Ensuite à ton poste . Dès que l’appareil sera immobilisé , ouvres la porte et fais évacuer.  C’est tout.….Bonne chance !

Il fut interrompu par Teiki .

-         Six mille pieds . Trois minutes de la ….piste . Visibilité quinze milles . Couverture nuageuse trois huitième . Vitesse cent cinquante nœuds .Route au zéro quarante cinq.

-         A partir de maintenant , on est en vol à vue .

Le commandant réduisit les gaz et l’avion se mit à descendre plus rapidement.

-         Volets dix degrés

-         Volets dix degrés ….. Tu ne crois pas qu’on ferait mieux d’amerrir sous le vent de l’île et essayer de gagner la côte à la nage ?

-         Jamais fait d’hydravion ! En plus ces parages sont bourrés de requins . Qu’un seul d’entre nous soit blessé et perde son sang et ce sera la curée ! Volets vingt degrés .

-         Volets vingt degrés. Trois mille pieds. Vitesse cent vingt nœuds .

La Sentinelle s’approchait rapidement et les deux hommes commencèrent à distinguer les falaises battues par la longue houle du Pacifique . D’Aspreville réduisit encore les gaz et vira pour se mettre dans l’axe de la piste . Le bruit du moteur devint à peine audible.

-         Train sorti et verrouillé. Volets  trente degrés .

-         Train sorti et verrouillé. Volets  trente degrés . Onze cent  pieds. Vitesse quatre vingt cinq nœuds . Route au zéro quatre vingt dix.

Le rebord de la falaise s’avançait rapidemment . La piste était invisible et pourtant le pilote savait qu’elle était là , construite d’ouest en est pour faire face aux vents dominants . En abordant l’île , l’avion fut secoué par des turbulences . Un hurlement leur parvint de l’arrière de l’appareil . Enfin il la vit  , droit devant eux , recouverte d’herbes folles, de buissons d’épineux et de petits acacias qui avaient profité de la moindre fissure pour affirmer leur volonté de reconquête . Papi coupa les gaz et fit un superbe arrondi en tirant avec douceur le manche à lui .L’avertisseur de décrochage hurla . Les roues du Fokker touchèrent le sol exactement là où , trente ans plus tôt , les légionnaires avaient peint les lignes blanches signalant le seuil de la piste . Les arbustes happés par le fuselage et les ailes volaient en tous sens , produisant un bruit sourd . Debout sur les freins et les palonniers , les deux hommes essayaient de contrôler la folle course de l’appareil dont les roues rebondissaient sur les cailloux semés par les pluies torrentielles . Teiki exultait tout en surveillant le speedomètre.

-         Cinquante nœuds , quarante , trente ….Meeeeeeeeerde !……

 

 

Extrait du « Livre sans nom »

 

 

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29 juillet 2004

L'ami

La première fois que je le vis ce fut dans le passage souterrain menant de la rue du Mont- Blanc à la gare de Cornavin .Je m’apprêtai à récupérer ma voiture garée dans le parking . Comme je glissai quelques pièces dans une de ces machines qui , sans cesse , nous rappellent que le temps , c’est de l’argent , je sentis le contact d’une main brûlante sur mon avant-bras.

-         Por fa , me prestas diez francos ?

Je ne pus retenir un sourire. Le castillan  fort mal à la mendicité est adapté au point que le sollicité très vite en solliciteur se sent transformé.

-         Hola amigo , diez francos no son nada y un vacio van a dejar en mi billetera !

-         Seras pordiosero o tacano ? Yo te veia todo un caballero !

Confus , je lui tendis le double de la somme demandée . Il prit le billet , le plia et le fit disparaître dans la poche de son épais caban . Il me tendit la main , je la serrai et alors seulement je l’observai .Vingt cinq ans , les cheveux longs , maigre , très maigre , un visage brûlé par la fièvre et les intempéries . Enfin de très beaux yeux souriants et graves à la fois . Cette poignée de main dura , je ne sais , quelques minutes ou quelques siècles , mais scella définitivement son existence dans la mienne . Il était deux heures de l’après-midi et j’eus brusquement très faim . J’invitai mon nouvel ami à se joindre à moi . Je choisis un restaurant situé dans un vieux bateau à vapeur définitivement amarré à quai . On y mange relativement mal et il est situé dans un endroit , à deux pas du pont du Mont-Blanc, extrêmement bruyant. La clientèle ? En majorité des vacanciers grossiers et incultes . Est-il nécessaire de rajouter que les prix qui y sont pratiqués sont outrageusement élevés . Eh oui , je suis comme cela : jamais où l’on m’attend ! Pendant le repas , il mangea peu et parla beaucoup . Dans sa langue chantante il me dit venir du Sud du Chili , d’un petit village , Ensenada , naviguant entre lacs et mer , perdu entre  Andes et  volcans , auréolé de pluie et de lumière .Sebastian était son nom . Quand il me parla de son pays ses yeux se mouillèrent . Fut-ce de chagrin ou de colère , je ne sais . Peut-être les deux . Le reste je l’avais deviné en tenant sa main brûlante dans la mienne . Nous regardâmes passer dans la rade  un bateau lourdement chargé de passagers . Ceux-ci nous saluèrent en agitant les bras . Des indous à ce qu’il me sembla .Lorsque le calme fut revenu il me posa la question qu’à la fois je craignais et attendais.

-         Je peux rester avec toi ?

-         Es-tu bien sur de le désirer vraiment ? Je ne voudrais pas profiter de la situation !

-         Oui , en te voyant j’ai senti qu’enfin j’arrivais au port . C’est difficile à expliquer et heureusement beaucoup plus simple à ressentir !

Je soupirai et écartai les bras en signe d’impuissance.

-         Ite missa est !

-         Amen !

Nous éclatâmes d’un rire qui fit se retourner un grand nombre de mangeurs vers nous .Voir leurs faces mafflues et graisseuses , leurs silhouettes bouffies et disgracieuses , leur air satisfait de gros pleins de vide , leurs fesses débordantes de gras du bide , nous fit ,Sebastian et moi , éprouver une joie qui ,sans  doute, fut mêlée d’un certain effroi. La laideur amuse , c’est vrai , mais elle effraie aussi .

Nous quittâmes cette désagréable assemblée au milieu des regards chargés de haine et d’envie . A l’instant de monter dans ma grande voiture noire aux vitres teintées , Sebastian hésita . Malgré moi , je poussai un soupir de soulagement .Puis il se ravisa et s’installa dans le siège du passager .

 De mon séjour on peut voir le lac et les montagnes . Nous nous assîmes en silence et écoutâmes  la vie qui en tous lieux se manifestait .Le clapotis de l’eau ,le chant des oiseaux , le vent dans les feuilles , les insectes dans l’air ,les voitures sur la route et au loin l’appel du muezzin . Que fîmes nous pendant ces heures trop courtes ? Nous parlâmes beaucoup , rîmes souvent et pleurâmes un peu . La nuit ainsi se passa .

Au petit matin , nous descendîmes sur la rive du lac et regardâmes le soleil se lever . Il promettait chaleur et vie , espoir et joie . Une embarcation de la brume surgit et vers nous son étrave pointa . Un homme , seul , manœuvrait les avirons . La barque doucement accosta . Sébastian l’obole de sa poche  tira et au passeur , sans hésiter, en fit don . Puis , sans se retourner il embarqua . Doucement , sur l’onde tranquille le chaland glissa , laissant dans le sable une empreinte qui bientôt s’effaça .

En rentrant je songeai , en pleurs , ai-je eu tort,

Je ne sais ,  enfin c’est ainsi , je suis la mort !

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28 juillet 2004

La première page

« Le jour se levait . Dans le ciel vierge de toute nébulosité on pouvait distinguer les premiers reflets du soleil levant . Les eaux calmes du lac léchaient avec application les marches du débarcadère . Ca et là mouettes et goélands troublaient la limpidité extrême des flots de leurs plongeons . Plouf ! Ils s’immergeaient dans l’onde à la poursuite de poissons argentés que , triomphants , ils ramenaient à tire d’aile à leur progéniture affamée . Au loin , le massif alpin et montagneux se découpait dans toute sa splendide beauté . On pouvait deviner la Dent Blanche , le massif des Ecrins , le Cervin , l’Eiger , la Jungfrau , le Mont-Blanc , le Nyiragongo , le Fuji-Yama , l’Everest et bien d’autres sommets exceptionnellement visibles en ce splendide début de journée d’été . La petite maison nichée dans un parc fleuri au bord du lac  semblait encore dormir avec ses volets roses , obstinément clos sur un enfermement intérieur vraiment hermétique . Dans la chambre du haut , véritable petit nid d’amour, François s’étira en baillant . Il se retourna vers sa jeune épouse Charlotte et lui donna un chaste baiser sur le front . Il se leva ensuite et ouvrit les volets . Quelle vue : le soleil levant , les oiseaux marins , les montagnes lointaines , le lac lécheur . Le jeune homme sortit sur le balcon . C’était un beau garçon . Son pyjama gris à rayures rouges rehaussait encore l’extrême sensualité qui se dégageait de lui .François fit quelques mouvements de gymnastique en faisant craquer ses articulations rouillées . Sans réveiller Charlotte qui ronflait doucement , il descendit dans la cuisine pour préparer leur… »

 

-         Alors là ma chérie , je préfère t’arrêter tout de suite !

Sidonie interrompit la lecture qu’elle faisait à ses amis Simone et Jean-Paul . Elle regarda la femme avec un certain étonnement . Simone rajusta le turban qu’elle s’entêtait à porter malgré la chaleur étouffante. Ils étaient tous trois installés dans un petit kiosque au bord du lac , des boissons fraîches à portée de main sur une  table basse .

-         Il faut bien que tu comprennes une chose . Les maisons d’édition reçoivent en moyenne trente manuscrits par jour . Impossible donc de les lire tous . Alors , en général , les membres du comité de lecture se contentent de survoler les œuvres en sélectionnant l’une ou l’autre page au pif . En général c’est la première . Si elle est bonne , l’auteur sera lu , sinon…

Elle fit le geste de jeter un objet dans le lac ce qui eut pour effet d’attirer une bande de cygnes qui firent claquer leurs becs à quelques centimètres de la main du célèbre top modèle . Simone se leva en glapissant.

-         Chasses-moi ces bestioles !

Dans l’affolement son sac à main se renversa, éparpillant sur  le plancher tout un invraisemblable arsenal ludico-sadique , complément indispensable à l’obtention d’un orgasme acceptable dans l’accomplissement de son devoir conjugal avec son mari , Jean-Paul. Justement celui-ci se baissa et ramassa un vibromasseur japonais à deux vitesses . Il le mit en marche et se l’enfonça dans l’oreille . Simone récupéra le reste des objets épars et reprit le fil de la conversation .

-         Tu comprends , il y a un certain nombre d’incohérences dans ce que tu écris. Ainsi ce « léchaient avec application » . Enfin franchement ! Qu’en penses-tu Jean-Paul ?

Il oublia pour un moment son oreille et fit semblant de s’intéresser à la discussion. Il enleva ses lunettes et regarda Sidonie , c’est à dire que son œil gauche alla se perdre dans les branches supérieures d’un hêtre centenaire pendant que l’œil droit foudroyait un malheureux cygne en quête de nourriture . Sidonie éprouva une sensation assez proche du mal de mer . Ce malaise fut encore aggravé quand l’homme se mit à rire . Il y eut un chuintement allant crescendo. La bouche fut aspirée vers l’intérieur , le nez se replia entre les joues pendant que le menton se réfugiait dans son cou . Il prononça quelques mots à peine audibles qui se perdirent dans un accès de toux grasse . On put toutefois comprendre que ce qui gênait le grand homme n’était pas tant l’action de lécher mais l’objet de ce léchage . Impitoyable , Simone continua la destruction de l’humble manuscrit .

-         Evites aussi les onomatopées . Plouf ! Je te demandes un peu … Et puis les redondances  et je ne parle pas de l’invraisemblable énumération de sommets … Je ne suis pas alpiniste , mais le Fuji-Yama , en Suisse , est-ce bien raisonnable… ? Enfin et surtout c’est mou tout ça , on dirait la petite maison dans la prairie . Le soleil , les petits oiseaux… Tout est trop beau , trop parfait !

Jean-Paul qui s’amusait à faire mousser sa bière avec son vibromasseur , sembla se réveiller .

-         Il faut de la chatte et de la queue bien rigide . Que ça gicle , bordel !

Simone leva les yeux au ciel .

-         C’est dit crûment , mais il a raison ! Ainsi , François, retires lui cet affreux pyjama.  A poil le gaillard . A quoi pense un jeune homme  le matin en voyant sa bien-aimée endormie ? ….. Tu ne devines pas ? Certainement pas à faire des mouvements débiles de gymnastique . Il la prend bon-sang , il la pénètre , il la besogne… !

Sidonie jeta à son amie un regard affolé , elle qui n’avait  connu l’amour  que dans les livres de Barbara Cartland !

-         Ah ça , jamais ! Pas dans mon livre !

-         Bon si tu veux , mais il faudra alors prévoir une ou deux scènes de masturbation pour l’amant frustré !

-         Masturbation ?

-         Oui les mecs font ça comme on se mouche !

-         Dans ce cas….

-         Et surtout , il faut éveiller l’intérêt du lecteur dès la première ligne . Je vais te donner un exemple.

Elle sortit de son sac un livre , « Le destin miraculeux d’Edgar Mint »de Brady Udall , et lut la première phrase.

-         Si je devais ramener ma vie à un seul fait , voici ce que je dirais : j’avais sept ans quand le facteur m’a roulé sur la tête .

 

«  Ce matin là , le jour ne se leva pas et ne se lèverait plus jamais . Le vent poussait devant lui d’effroyables nuages noirs chargés de pluie et de grêle . Les montagnes étaient invisibles . Même l’Everest , ce géant au front immaculé , choisit de rester caché devant une si effrayante noirceur . Le lac roulait des eaux boueuses aux effluves pestilentielles. Ca et là des cadavres gonflés et décomposés de bêtes et d’humains venaient crever la surface . D’abominables oiseaux , les ptérodactyles , picoraient les yeux et les entrailles des morts. Des vagues monstrueuses balayaient incessamment le débarcadère et finirent par l’arracher. Dans la maison en ruine ouverte à tous vents , le couple terrorisé était recroquevillé sur un grabat fait de paille et de chiffons . Dans un coin, une chatte noire à la queue bien rigide urinait tout en guettant un rat de la taille d’un marcassin . François se leva . Il était presque nu à l’exception d’un débardeur et d’un slip kangourou . Il ne put ouvrir les volets car ils avaient été arrachés par la tempête . Il alla sur le balcon . La fureur des éléments le remplit de crainte et d’horreur . Il éternua . Il se saisit d’un mouchoir et se masturba vigoureusement deux ou trois fois dans un vacarme de trompettes du jugement dernier . Quand il se retourna vers Charlotte , il constata qu’elle était morte , le visage couvert de pustules violacées . Il descendit ensuite dans le jardin. En marchant au milieu des arbres déracinés , il gagna le portail , l’ouvrit et fit quelques pas sur la route déserte . Là ,il se coucha et attendit le passage de la voiture du facteur afin que celui-ci pût lui rouler sur la tête….. »

 

 

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La dispute

 …..Ils furent interrompus par l’arrivée de l’épouse du président . Elle avait bousculé le garde placé à la porte du bureau et son imposante silhouette s’encadrait à présent dans l’entrée .

-         Couuuuiiiiillon ! Qu’as-tu fait de mon petit frère ? 

Pakuku s’approcha d’elle et la prenant doucement par le bras essaya de lui faire quitter la pièce .

-         S’il vous plait madame , le président est en conférence .

Une claque magistrale , assénée par la main potelée et baguée de la matrone , l’envoya valser à l’autre bout de la salle .

-         Rappelles ton toutou ou j’en fais un eunuque et je l’expédie en Chine .

La formation littéraire de la première dame était des plus sommaire mais elle adorait lire les romans dont l’action se déroulait en Chine , autrefois, dans les palais de puissants mandarins . Pour elle , la révolution culturelle restait encore à faire …….

 Le président se leva en écartant largement les bras .

-         Voyons mon sucre d’orge , il ne faut pas te mettre dans ces états ! Ton frère est ici et se porte comme un charme…

-         Comme un charme ! Mon cul ! T u l’as fait arrêter , oui !

L’épouse présidentielle , au fil des ans ,était devenue assez vulgaire , une attirance certaine pour la bouteille n’ayant fait qu’aggraver ce que les dures réalités de l’existence avaient déjà , dans une large mesure , amorcé .

-         Arrêter ! Mais non , voyons ! Tout juste interrogé .Il faut dire que depuis un certain temps Ovide , que jusqu’ici je considérais comme mon propre frère….

-         Mais c’est ton frère !

Le président prit un air gourmé.

-         Euh , oui , si l’on veut ! Ovide , disais-je, semble avoir depuis quelques temps des relations contre nature et….

-         Bordel , c’est pas une raison pour le traiter de cette manière ! Je ne savais pas que la sexualité de mon frangin t’intéressait à ce point !

Marcelline s’empara de la bouteille de Whisky et but une longue rasade à même le goulot . Le président ouvrit grand ses yeux , pensa , qu’est-ce qu’elle raconte cette conne , puis partit d’un  éclat de rire un peu forcé .

-         Non , non , je ne parlais pas de cela ! Plût au ciel qu’il ne se fût agi que de frasques sexuelles ! Mais je ne savais pas que…. Bref ! Tu sais, moi , tant que les gens ne se

mêlent pas de politique…. Non je parle de ses contacts répétés avec mon ami Gaspar . Là ,on frise la haute trahison .

-         Merde , il a couché avec ce vieux con ?

Babar commençait à en avoir assez de cette discussion stupide . Il tapa du poing sur son bureau en hurlant .

-         Bon sang ! Si tu me laissais parler . Il ne s’agit pas de vulgaires histoires de fesses mais de l’avenir de ce pays ! Ovide est allé raconter des secrets d’Etat à l’un de mes plus féroces ennemis.

-         Quoi ? Que ça fait dix ans que tu es impuissant ! Tu penses le parti que le …..féroce Gaspar va tirer de ce scoop !

Elle  tendit la main vers lui en faisant semblant de vouloir le griffer .

-         Le féroce Gaspar ! Grrrrrr ! Grrrrr !

Le président sentit le sang refluer de son visage , sa vision se troubla et il eut l’impression de flotter dans l’espace . S’il avait eu une arme à sa portée , nul doute qu’il en eût fait usage . Il se contenta de la saisir  à la gorge avec la rapidité du crotale frappant sa proie paralysée par la peur et de serrer jusqu’à ce que le visage de la première dame devienne écarlate et sa respiration sifflante .

-         Ecoutes grosse truie , je vais te le rendre ton frère ! Mais dis- toi bien que je ne le fais qu’en souvenir de la belle jeune fille que j’ai épousée ……. il y a bien longtemps . Prends-le , soignes-le et colles le dans le premier avion , s’il y a encore un avion en état de fonctionner dans ce maudit pays ! Qu’il aille rejoindre tes parents !

Il la poussa ensuite dans l’un des nombreux fauteuils éparpillés dans son bureau . Elle y tomba avec le bruit d’une papaye pourrie s’écrasant sur un sol  gorgé d’eau . Marcelline regarda son mari avec une certaine curiosité . Elle se demanda si en enfonçant une lame effilée dans les chairs distendues de son ventre elle provoquerait une explosion ou bien un interminable déversement de graisse , de tripaille et d’excréments . Elle essayait d’imaginer l’air incrédule et horrifié du président regardant la vie s’échapper de son corps difforme  en un déferlement sanglant et putride . Babar vit les yeux haineux de sa femme  et frissonna . Il fit signe à Pakuku qui essayait de se faire oublier dans son coin , d’aller chercher Ovide . La méduse fut ravie de cette diversion et quitta précipitamment cet endroit chargé d’un mauvais mana . Il descendit dans les entrailles du palais et ouvrit la porte de la salle  « d’interrogation » , pour reprendre les mots de l’inscription faite à la peinture noire sur la porte en fer ….

 

Extrait du  « Livre sans nom »

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27 juillet 2004

La chute

Gatien quitta son appartement en début de soirée . Il avait du faire violence à son corps pour l’obliger à franchir cette frontière séparant la torpeur de l’éveil , le rêve de la réalité . Il avançait dans la rue se heurtant aux gens et aux choses sans réellement parvenir à les distinguer . Il n’était habité que par une obsession : arriver au 12 de la rue Caron et s’offrir à l’étreinte protectrice de l’Association pour être libéré de son vice .

Sa dépendance ne s’était pas déclarée de manière subite , mais insidieusement . Elle avait peu à peu pris possession de lui . Comme tout le monde , il avait commencé à goutter à l’ivresse en famille puis en société .Il avait joui de ce bien-être factice , de cette sensation de puissance trompeuse . Au début il s’y adonnait mensuellement , puis de manière hebdomadaire et enfin quotidiennement . Il s’était immergé avec délice dans cette Sodome du goût .Puis il s’y était vautré comme une truie dans sa bauge .Lui , l’employé modèle , avait laissé son  mal le détourner de son humble labeur . La moindre occasion était saisie avec avidité . Bien sur son rendement en souffrit .Il travaillait à l’ANPE et son rôle était d’initier la belle jeunesse de France aux arcanes du monde du travail . Il avait , d’habitude , un jugement très sur et savait concilier les aspirations des demandeurs d’emploi avec les exigences du patronat . Mais tout cela appartenait  au passé . Tout à sa dépendance , il avait été à l’origine de deux scandales retentissants . Ainsi , il avait confié à un tueur en série , activement recherché , un poste d’aide soignant  dans une maison de retraite . Tous les pensionnaires furent massacrés dans des conditions particulièrement atroces  ainsi que quelques rares parents venus rendre visite à leurs chers futurs défunts . Mais cela n’était que broutille .Jugez de l’effroyable erreur par lui commise alors que de son vice il était sous l’emprise ! J’ai peine à le dire , car sans nul doute on n’a vu pire , mais à un jeune français de type caucasien ,le RMI il accorda sans se douter de rien .Il n’en fallut pas plus , c’était déjà de trop , de l’agence , sans retraite, il dut fuir au trot !

Comme cela se produit , hélas , trop  souvent , à la perte de l’emploi succéda le départ de femme et enfants.

De manière compréhensible , il ne fut nullement affecté par cette double disgrâce . Il put alors, tout entier , s’enfoncer dans ses excès . Il verrouilla sa porte , ne se lava plus ,  ni ne se changea  , mangeant à peine . Il se mit à rire et à parler tout seul . Certains jours ,  on l’entendait pleurer .Il ferma sa porte aux rares amis restés fidèles jusque dans la débâcle .  Il commença à souffrir d’ hallucinations , à voir se projeter sur les murs de son salon les images ourdies par son cerveau malade . Un jour, il se regarda dans un miroir et ne se reconnut point. Il décida  qu’il était temps de mettre fin à cette folie.

Alors qu’il approchait du terme de sa longue marche , il ne put s’empêcher de s’arrêter devant un café . Il vit des consommateurs  s’adonner à toutes sortes de dérèglements. Il franchit la porte . Là , il rejoignit la compagnie de ceux qui ,comme lui, avaient tout perdu , même et surtout la raison . Ainsi l’un de ces malheureux surveillait en permanence les faits et gestes de sa concierge , un autre consacrait toutes ses forces à la quête d’un testicule disparu dans son enfance . Le plus atteint proclamait , tel un ancien combattant  ballotté de défaite en défaite, ses taux faramineux d’alcoolémie aux différents stades de sa misérable existence .

Gatien quitta ou plutôt s’enfuit du tripot afin de retrouver la sécurité relative de la rue. Quand il arriva  rue Caron , la grande salle où se réunissaient les membres de l’Association était remplie de malades de tous âges et de toutes conditions . Il s’assit entre un jeune homme tout de noir vêtu et une dame âgée en tailleur Channel . Une jeune femme monta sur l’estrade et prit la parole .

-         Je souhaite la bienvenue à nos nouveaux adhérents . Le principe est simple . Chacun peut , doit même , venir ici et s’exprimer sans crainte , devant ses sœurs et frères . La guérison est à ce prix ! Chantons maintenant notre hymne !

La centaine de participants se leva et , élevant les bras au plafond ( certains , les fumeurs, allumèrent des briquets), entonna allegro ma non tropo ce chef-d’œuvre de l’art vocal qu’est ,

« Vous n’aurez pas l’Alsace et la Loraine » .

Lorsque l’écho des dernières paroles s’éteignit dans l’auditorium comble , au milieu des sanglots et des hoquets , la maîtresse des lieux s'adressa à la foule .

-         Je demande maintenant à un volontaire de venir ici et de se présenter à ses camarades .

Hommes et femmes se dévisagèrent en hésitant . Timidement , Gatien se leva et d’une démarche chancelante gagna l’estrade au milieu des applaudissements . La prêtresse le poussa sur le devant de la scène en l’encourageant . La gorge nouée il prononça ces paroles salvatrices .

-         Je m’appelle Gatien et je suis  blogueur !

17:01 | Lien permanent | Commentaires (7)

Le bien et le mal

........L'ainé planta son regard d'un bleu liquide presque transparent dans les yeux du jeune homme. Celui-ci rougit , résista un moment puis , vaincu , baissa la tête .

-          Si nous parlions un peu de toi . Voyons …..études secondaires dans un des meilleurs collège du pays , université de Flog , doctorat en ethnologie cum laude à l’âge de vingt trois ans .Langues , outre l’anglais , le français et l’espagnol .Et maintenant dans les allées du pouvoir ! Ah oui ….célibataire endurci. Côté familial un père industriel , une mère au foyer et un grand frère divorcé . Pas fameux le frangin . Je lis ici , études interrompues au milieu du secondaire , petits boulots , petites amies , la drogue ….la dérive classique du fils à papa .Il est actuellement manutentionnaire dans une grande surface à l’autre bout du pays .

Une longue cendre tomba sur les pages du dossier que le ministre parcourait de ses yeux d’épervier. Il l’épousseta d’un revers de la main avant de refermer la chemise cartonnée. Il sortit ensuite une petite clé de la poche de son gilet et s’en servit pour ouvrir l’un des tiroirs de son bureau . Il y choisit une disquette qu’il introduisit dans l’unité centrale .Avant de la lancer, il se tourna vers le jeune homme.

-          Rien à ajouter à cet élogieux curriculum vitae ?

-          Comme quoi ?

-          Une touche personnelle . Tu dois bien avoir des passions en dehors de ton travail , un hobby ….une petite amie que sais-je ?

Clarence inspira une grande bouffée d’air , s’assit en face de son patron , rejeta la tête en arrière et fixa obstinément le plafond recouvert d’une grande fresque représentant la victoire du Bien sur le Mal . Le Bien était symbolisé par un jeune homme blond éclatant de santé , entièrement nu à l’exception d’une plume opportunément placée devant son sexe . Le garçon  précipitait du haut d’une falaise le mal représenté par un homme déjà âgé , le teint basané , les traits bouffis, enveloppé dans une toge rouge qui dans sa chute se déployait un peu comme une aile delta . Au début Clarence avait eu du mal à s’habituer à cette présence au-dessus de lui . Chaque fois qu’il pénétrait dans le bureau de son patron , il rentrait inconsciemment la tête dans les épaules de crainte de voir le mal volant se décrocher du plafond pour venir s’écraser à ses pieds . Pour l’instant , c’était plutôt le plancher qui donnait des signes d’instabilité .

-          Vous savez très bien que je n’ai pas de petite amie ! Ca doit figurer là dedans !

Il pointa un doigt vague en direction du lecteur de disque . Ballstretcher tira sur son cigare et rejeta violemment la fumée sur le côté .

-          Et…. ?

-          Et c’est tout . Ma vie privée ne présente strictement aucun intérêt ! C’est le calme plat absolu !

Le ministre  cliqua plusieurs fois sur la souris en soupirant . L’écran géant s’alluma sur une des cloisons de la salle . Clarence percevait du coin de l’œil la lueur diffuse émise par l’image qui venait de s’afficher . Il s’efforça de continuer à fixer le mal planant au-dessus de lui .

Ballstretcher émit un petit sifflement admiratif ….

Extrait du " Livre sans nom"

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26 juillet 2004

Le tatouage

…… Il ne sut jamais s’il s’était endormi ou évanoui , toujours est-il qu’il se réveilla dans des draps immaculés au petit hôpital du village . Ce ne fut pas exactement un réveil , mot suggérant la fin du sommeil et le retour à l’état de veille , mais plutôt une lente reprise de conscience . Avant d’ouvrir ses yeux il reprit petit à petit possession de son corps . Il remua ses jambes faisant jouer leurs muscles endoloris . Il bougea ensuite ses doigts en les comptant mentalement . Il  força ensuite son cerveau à lui réciter les déclinaisons en allemand, langue qu’il abhorrait par dessus tout . Satisfait du résultat , il sut qu’il n’était pas frappé d’amnésie . Il essaya ensuite de chasser le mauvais goût dans sa bouche en remuant sa langue aussi sèche qu’un morceau de bois . Il s’autorisa enfin quelques gémissements pour vérifier l’état de ses cordes vocales . Cela dut fonctionner car il perçut des pas discrets autour de lui et une voix féminine lui chuchoter à l’oreille :

-         Bonjour Stan , tout va bien , tu es à l’hôpital . Tu nous as fait une de ces peurs ! Allez , ouvres tes beaux yeux !.

Il obéit et la première chose qu’il vit fut le visage outrageusement fardé de Robert , l’infirmier mahou . Stan avait toujours eu des problèmes avec les mahous . Il les appréciait pour leur gentillesse mais ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain malaise quand un de ces êtres androgynes s’approchait de lui . Avec Jean , ils avaient toujours pris un soin extrême de soigner leur apparence de jeunes mâles virils . Ils en rajoutaient même allant jusqu’à régler leurs désaccords à coups de poings pour se réconcilier ensuite lors de joutes amoureuses non moins vigoureuses .A dix-huit ans pour se prouver leur amour et leur courage ils avaient décidé de

mutuellement se marquer les fesses au fer rouge avec les initiales de l’autre .Devant l’impossibilité de trouver le matériel adéquat , ils s’étaient rabattus sur deux énormes Partagas dérobés à Benedict . Ils les avaient fumés à s’en rendre malade , puis lorsqu’il n’en resta plus qu’un petit tiers , ils se dévêtirent, s’enlacèrent  et avec une parfaite synchronisation chacun éteignit son  mégot incandescent sur la fesse droite de l’autre .Ils étouffèrent leurs cris de douleur en se mordant mutuellement l’épaule .Il leur fallu dormir pendant une semaine à plat-ventre et éviter de s’asseoir . A ce jour Stan  conservait encore la marque imprimée dans sa chair par la solide mâchoire de son ami , alors que tout trace de brûlure avait depuis longtemps disparu ! A cette évocation il sentit une monumentale érection s’emparer de son membre en même temps qu’une douleur déchirante . Il se saisit le bas ventre en gémissant. Robert souleva le drap.

-         Oh , oh , le coquin ! C’est la sonde urinaire qui te fait mal , je vais te l’enlever .

Avec habileté , il lui retira la fin tuyau puis s’attarda un moment à contempler , sur sa poitrine et son ventre , le tatouage  que Stan ne se sentait pas encore prêt à affronter . Pour l’instant il regardait la perfusion s’écouler goutte à goutte dans ses veines . Robert soupira en rabattant le drap.

-         Vous les mecs , vous avez toujours besoin de prouver quelque chose . Je me demande qui t’a fait ça ! De la belle ouvrage à l’ancienne . Pas  d’infection . Je ne vois plus personne ici qui soit capable de travailler aussi bien en utilisant les procédés traditionnels .

-         D’abord je te signale que toi aussi tu es un mec avec une paire de….

-         Oh Stan , ne sois pas méchant !

Quand il vit les yeux de Robert se remplir de larmes , il eut brusquement honte et peur de ressembler à son père et à ses jugements sans appel.

-         Désolé , je m’excuse ! Je ne vais pas bien en ce moment . Pour répondre à ta question , c’est le vieux Tatea  qui m’a tatoué.Il était assisté de ses deux fils … Moi , je ne trouve pas le travail aussi génial que ça…..

Il s’interrompit car Robert avait blêmi sous son maquillage . Il recula et feignit de remplir sa feuille de soin .

-         Et ça s’est passé où ?

-         A la baie sans nom . Bel endroit mais un peu difficile d’accès .

-         Te ava ikoa ko’e ?

-         Oui!

Robert hocha la tête avec l’air de dire , c’est bien ce que je pensais . Il s’excusa et sortit pour aller chercher le médecin de garde . Celui-ci arriva quelques instants plus tard . Il vérifia la feuille de soin , ausculta Stan et délivra son verdict .

-         Déshydratation , épuisement du à l’effort physique et à une alimentation insuffisante . Une chance que le chauffeur de taxi vous ait trouvé inconscient au bord de la route . Ca fait près de vingt quatre heures que vous dormez . Rappelez vous de cela la prochaine fois : quand on fait un effort physique intense , il faut boire , boire et encore boire.

Il articula avec soin cette dernière recommandation , comme il aurait pu le faire pour un gamin mentalement attardé .Pour donner plus de poids à son assertion à chaque  « boire » il fléchissait légèrement les genoux dans un craquement de planche pourrie . Ayant énoncé cette vérité percutante , il allait partir quand Stan , le rappela .

-         Et pour mon tatouage , docteur , tout est normal ?

-         Ah , ouais , ce machin . Médicalement tout est normal . Il n’y a pas d’infection et la petite croûte qui recouvre les scarifications tombera d’elle-même dans quelques jours. 

C’est votre état mental , pour avoir voulu subir un tel supplice , qui m’inspire plus d’inquiétudes . Mais je soigne les corps et non pas les esprits .

Ceci dit , il sortit de la chambre et de sa vie . Robert revint avec le repas du soir et tint compagnie à Stan tandis qu’il aspirait avidement les aliments  plus qu’il ne les avalait .

Il avait du se rendormir , car quand il rouvrit les yeux , un homme sec d’une soixantaine d’années se tenait dans l’embrasure de la porte . Il hésitait à entrer . Son nez en bec d’aigle semblait humer l’air de la chambre   en quête de quelque relent méphitique.  Ses yeux d’un bleu délavé , profondément enfoncés dans des orbites surmontées de sourcils touffus et grisonnants , s’efforçaient de détecter une présence maligne venue des profondeurs du royaume des ténèbres .La bête immonde ne semblait point hanter ces lieux . D’un pas décidé il entra et s’assit au chevet du malade resté silencieux devant cette étrange apparition. L’homme contempla le visage halé et émacié du garçon . Ses longs cheveux étalés sur l’oreiller et sa barbe clairsemée de plusieurs jours en faisaient une version asiatique du Christ. Il se plongea dans la contemplation de la partie du torse qui émergeait du drap. Il vrilla son regard dans celui de Stan et scruta son âme . Il plaça sa main droite sur la tête du garçon et récita un pater et un ave . On n’est jamais trop prudent pensa-t-il ! C’était le père Antonio Saavedra ,  prêtre salésien qui avait la charge , depuis une vingtaine d’années , de l’école catholique du village . Natif de Tolède, sa foi était aussi trempée que le meilleur des aciers qui avaient fait la réputation de sa ville  .  Cet homme intelligent et intègre  possédait un savoir immense  . Il avait su comprendre la culture maori et tout comme l’Eglise avait spolié ce peuple de son patrimoine culturel au fil des siècles , il avait su rendre aux habitants de l’île  leur fierté et leur dignité en étudiant leur langue et leurs coutumes et en les faisant figurer au programme de son école . La population lui vouait un véritable culte . Sa voix au parler rocailleux raisonna dans la nuit silencieuse .

-         Ah , mon fils , tu me poses un problème ! Je te regardes et je vois le tourment d’une passion amoureuse , le chagrin , l’incertitude….mais du mal , pas la moindre trace ! Et pourtant ce tatouage ne peut-être que diabolique car je reconnais sans hésitation possible la main qui l’a tracé . Tatea !

-         Ah bon ! Moi il m’a fait l’impression d’être un grand sage !

-         Le malin adopte les déguisements les plus divers ! Racontes-moi tout !

Stan qui commençait à éprouver une sainte frousse , ne se fit pas prier et raconta en détail les évènements survenus pendant la semaine passée . Il resta évasif sur les motifs de sa dispute avec son père , les jugeant hors sujet . Il parla jusqu’à une heure avancée de la nuit . De temps en temps le père Antonio l’interrompait pour lui demander de préciser l’un ou l’autre point de son récit . Régulièrement , Robert passait la tête par la porte , regardait avec sévérité le père mais n’osait lui demander de partir . Après tout c’était lui qui était allé le chercher .

Quand Stan se tut , un long silence s’établit . Le père était visiblement perturbé .

-         Je n’ai aucune raison de mettre en doute ton récit et pourtant….. Mais je vois que tu n’es pas au courrant , c’est normal , comment le saurais-tu ? Tu n’habites pas ici . Lorsque tu dis que Tatea est un sage tu as raison . C’était même mon grand ami et mon professeur dans beaucoup de domaines . Le malheur survint il y a trois mois environ . Tatea habitait avec ses deux fils dans la baie sans nom . Il y menait une vie heureuse consacrée à la pêche , la chasse et surtout à son art . Lorsqu’un jeune voulait se faire tatouer , il prenait son bâton de pèlerin et se rendait chez le maître qui l’accueillait à bras ouvert . C’était devenu une espèce de rite initiatique . Ors un matin , ses deux fils partirent dans leur pirogue pour aller pêcher le thon . Le soir , ils n’étaient pas rentrés . Tatea pensa qu’ils avaient du trouver du poisson et voulaient passer la nuit en mer . Le

matin toujours personne ! Il ne savait que faire . Il n’avait plus de bateau et  le village se trouvait à deux jours de marche . S’il partait et qu’ils rentraient en son absence ? Comment le saurait-il ? L’arrivée d’un cousin venu lui apporter de menues provisions dans son bateau à moteur , le tira d’embarras . Ils partirent ensemble vers les lieux de pêche habituels de ses fils . Rien !  Il n’y avait aucune trace d’eux . Le cousin appela sur sa radio les autorités au village et les recherches furent organisées . Pendant plusieurs jours des dizaines d’embarcations sillonnèrent la zone . La marine envoya un avion de reconnaissance qui  quadrilla de larges portions d’océan . Tout cela en vain ! Il fallut bien de rendre à l’évidence . Les deux garçons étaient perdus . La dernière fois que je revis Tatea ? Il y a deux mois . Il avait maigri et semblait très déprimé . Je l’ai invité à déjeuner chez moi et nous avons parlé de tout et de rien . A aucun moment une plainte n’a franchi ses lèvres . En me faisant ses adieux il m’a simplement dit : « Pardonnes moi , mais je ne peux pas laisser plus longtemps ces garçons tout seuls » . J’avais compris , mais que pouvais-je faire ? Une semaine plus-tard son cousin  le découvrit pendu à une branche de banian . L’homme qui t’a fait ce tatouage et les deux garçons qui l’ont aidé sont morts depuis plusieurs mois . Et pourtant , aucun doute possible c’est bien eux que tu as vu dans la baie sans nom !

Vers la fin du récit , Stan commença à ressentir des picotements sur tout le corps . Il eut l’impression que les poils de ses bras se hérissaient et que ses cheveux se dressaient sur la tête. Il aurait voulu hurler , mais il resta obstinément muet . Il devait-être livide car le père le regarda avec inquiétude et parti chercher Robert . Celui-ci fit se coucher Stan sur le coté et lui massa le dos tout en essayant de le calmer . Une fois le souffle revenu Stan se souvint d’un détail , qui vu sous un jour nouveau , pouvait sembler terrifiant .

-         Une fois son travail achevé , Tatea m’a dit qu’une certaine personne lui avait demandé de rajouter une inscription autour de mon nombril.

-         UNE CERTAINE PERSONNE !

-         Oui !

-         Oooooh mon Dieu !

Le père arracha le drap et essaya de lire l’inscription en tendant la peau autour du nombril du jeune homme . Mais sa vue déficiente ne le lui permit pas . Robert essaya à son tour mais ne fut pas plus heureux . Il partit à la réception et revint avec une loupe . Il put alors clairement déchiffrer les quatre lettres j, e, a, n . Le père parut soulagé .

-         Dieu merci , ce n’est pas le chiffre de la bête ! Jean… voyons cela peut-être Jean le Baptiste , ou Jean Damascène ou Jean de Capistran ou Jean de la Croix ou encore Jean Bosco . Mon Dieu , les Jean ont fourni à l’Eglise une telle cohorte de saints !

-         Servier ! C’est Jean Servier !

-         Tiens , je ne le connais pas !

-         Rassurez-vous mon père . Ce n’était pas un saint ! C’était mon ami . Il s’est tué en moto à la même époque où les deux fils de Tatea ont disparu en mer . J’imagine le souk qu’ils doivent mettre la haut tous les trois  !

 

Extrait du "Livre sans nom"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                              

 

 

 

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A l'ombre du géant

L'homme était descendu du train au pied de l'Eigergletcher . Il regarda le dernier wagon du convoi chargé de japonais pénétrer au cœur de la montagne . Dans une heure il arriverait et déposerait sa cargaison de touristes au sommet de la Jungfrau . Pauvre vierge , pensa-t-il . Violée quotidiennement par des hordes d'estivants indifférents à la montagne enveloppée dans son suaire de brumes .Ils s'agglutineraient probablement dans ces boutiques remplies d'objets innommables et inutiles . Ils dégusteraient une de ces délicieuses Wurst débordante de graisse et d'amidon .Pour soulager ensuite leurs vessies débordantes et leurs intestins gonflés de flatulences méphitiques ils utiliseraient les toilettes à dépression , réussite sans précédent de l'engineering sanitaire helvétique permettant aux représentants de toutes les nations du monde de déféquer à quatre mille mètres d'altitude! Globalscheisse !Au retour, le train s'arrêterait quelques minutes devant les deux ouvertures pratiquées dans la face Nord . Avec un peu de chance ils pourraient voir un alpiniste à bout de force essayer de gagner l'abri salvateur de cette gare creusée dans les entrailles du géant .

L'homme ,Tiez était son nom , descendait sur l'étroit sentier qui longeait la base de la face Nord de l'Eiger . Il marchait les yeux en l'air . Il était là lorsque la montagne avait surgit du chaos de roches déchiquetées dans un vacarme effroyable . Il avait vu le Tout naître du néant dans un enfantement sans cesse répété .Il était l'avant , le maintenant et l'après . Il avait toujours été là et serait encore là lorsque plus rien n'existerait . Il accompagnait chaque créature , minérale ,végétale , animale,humaine de son début à sa fin . Il était avec ce pauvre Longhi ,quand , abandonné par son coéquipier à quelques dizaines de mètres du sommet, il avait agonisé pendant des jours , suspendu au bout de sa corde .Tiez avait plongé son regard éternel dans les yeux terrorisés de l'alpiniste italien et avait partagé avec lui ces secondes , devenues infinies .Il avait une affection particulière pour ces conquérants de l'inutile , ces don Quichotte alpins pour qui il prenait une importance démesurée .Tiez , d'une manière générale aimait les humains car eux seuls , s'ils ne pouvaient le voir , se retournaient sur son passage .Parmi les minéraux il avait une affection toute particulière pour le sable et l'eau , fluides et solides à la fois .Arrivé à mi-chemin , il vit monter vers lui un jeune homme . Il pensa d'abord à un alpiniste désireux d'arriver au refuge avant la nuit afin d'entreprendre l'improbable ascension du géant au petit matin . Mais le marcheur trébuchait à chaque pas , s'arrêtait pour souffler en se tenant les côtés puis repartait en chancelant, son corps mince et bien proportionné tiré en arrière par le poids de son sac à dos . Lorsque le jeune homme ne fut plus qu'à quelques mètres de lui , Tiez vit qu'il était beau . Qu'on ne se méprenne pas , il ne s'agissait pas seulement d'une beauté physique et vulgaire , mais de cette qualité qui donne à certains humains des allures d'éternité . Pour ce garçon , tout comme il l'avait fait pour d'autres ,Tiez décida de s'arrêter . Il s'immergea au fond de ses yeux bleus profonds comme des lacs de montagne et leur fit voir ce que la pluspart des humains ignoraient . Le garçon s'étendit à l'abri d'une grosse pierre plate et sortit un carnet de sa poche . Il se mit à en remplir soigneusement les pages . D'autres promeneurs passèrent , regardèrent le jeune homme se moquèrent de sa mise négligée , de ses cheveux longs,de son sac déchiré . Mais lui indifférent au passage des randonneurs , continuait à écrire .Tiez resta avec lui . Il n'y eut plus ni jours ni nuits . Il n'y eut plus ni été ni hiver . Il n'y eut plus que l'écriture . Quand il eut rempli tous les feuillets de tous ses cahiers , l'écrivain était un vieillard . Il se leva et reprit sa marche indifférent à son corps ravagé que depuis longtemps il avait cessé d'habiter .

Avant d'arriver dans le  village au fond du vallon , Tiez fit une halte dans le petit cimetière . Il aimait bien cet endroit . Chaque pierre tombale était un monument érigé à sa gloire . On a beau être éternel , on n'en a pas moins sa fierté !

Juste quand il arrivait devant la petite église , l'horloge ,de sa voix cristalline , sonna huit coups .

De Tiez , cher lecteur , l'identité sans aucun doute tu auras deviné! 

 

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24 juillet 2004

Au coeur des ténèbres

Ca y est j'y suis! Chaque fois que je me retrouve à M. la maudite , ça me fait le même effet . Sensation d'un cauchemar récurrent .

Mon frère est là qui m'attend devant cet immeuble ridiculement luxueux dans ce quartier irrémédiablement sordide , mais tout n'est-il pas sordide dans cette ville ? Il s'est assis dans le siège du passager et la lourde porte en fer s'est ouverte . Nous nous engouffrons dans la gueule obscure du parking . Une première grille nous arrête , puis une autre . Elles s'ouvrent et se ferment en silence dans le clignotement d'une lumière rouge . J'arrête la voiture louée à Zurich devant l'un des nombreux garages qui bordent l'artère principale de cette métropole souterraine .J'ai encore en tête les bons moments passés avec mes amis suisses .Je dois avoir un vague sourire qui continue de flotter sur mes lèvres , car J., mon frère , me demande d'un ton cassant:

- Pourquoi ce sourire idiot?

Pour la première fois depuis mon arrivée , je le regarde vraiment .Sa peau est grise , parcheminée. Des cernes noires s'allongent tels des sables mouvants sous ses yeux .Son nez forme un éperon saillant entre ses joues creuses et ridées .De ses beaux cheveux , autrefois bouclés ,il ne reste que quelques épis soigneusement peignés .Quel désespoir à ce point l'habite pour que des ans , le poids l'écrase de manière aussi subite? Je ne sais pas , mais cet homme l'an dernier encore si fort et beau , me semble aujourd'hui n'être nourri que d'un peu de pain et d'eau . Hélas , corps et âme jusqu'au tréfonds sont brisés et c'est dans son oeil que la vie s'est réfugiée.

- Bon tu me réponds ? Qu'est ce qui te fait rire?

Je regarde autour de moi. Une foule de créatures hagardes glisse dans ce long souterrain . Ils ont vieilli, mais je les reconnais . Je prétends ne pas les voir , mais eux s'arrêtent et me fixent , silencieux , attentifs , pleins d'espoir. Je les salue en tremblant . Ils hochent la tête , agitent les bras.Ils me font signe de les suivre . J'essaye de hurler. La plainte lugubre résonne au fond de cette caverne dans laquelle on n'entre ni ne sort . Tout juste y nait-on .

Ma tête heurte le rebord de la table . J. , éclate de rire . Ca va , j'ai du m'endormir ,c'est le décalage horreur . Je constate avec plaisir que mon frère a retrouvé ses cheveux! Il se lève , s'empare d'un grand sac à dos prêt depuis longtemps , me tend la main et s'en va . Je suis seul avec mes fantomes pour quinze jours .Terrifié , je m'abrutis de télévision . Je recommande Arte aux déprimés . Il faut soigner le mal par le mal .Durant la nuit , je suis réveillé par des bruits diffus qui se transforment peu à peu en vociférations puissantes . Je distingue nettement , "enfoirés, pédés".Je me lève et m'approche de la fenètre . Deux bandes de jeunes s'affrontent dans la rue devant un bar de "mala muerte" , à coups de pieds , de poings et de barres de fer . Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi je précise jeune! Comme si on avait déjà vu des bandes de vieux se battre dans la rue ! Je ricane tandis qu'un enfoiré s'effondre , immédiatement entouré par plusieurs pédés .Chaque ville a les légendes qu'elle mérite . A Rome les Horace contre les Curiace . A M. les enfoirés contre les pédés .Ils ont maintenant totalement deshabillé l'enfoiré . Il hurle " non , pas les couilles!" Bigre , ça devient sérieux. Je regarde autour de moi . Un vieux Loden est posé sur un fauteuil . Je le jette par la fenêtre dans une tentative vaine et dérisoire de sauver le misérable qui s'est mis à pleurer . Ses comparses loin de lui porter secours , observent hypnotisés !Le manteau descend en planant avec une certaine élégance . Il recouvre entièrement l'un des protagonistes , justement le castrateur . Il lève la tête , me voit , me menace de son opinel en hurlant , enfoiré ! Une sirène au loin . Les jeunes se dispersent. L'enfoiré se relève . Bon ; il est toujours entier . Il enfile le Loden et s'en va calmement en me faisant un petit signe de la main.

Le lendemain , première visite en enfer . Je n'ose sortir de la voiture . J'écoute Isabel Parra , ma chilienne favorite . C'est beau et triste .

La première porte du sas s'est refermée, m'isolant de la rue , du bruit , de la vie...Une caméra braque son groin de porc sur moi et me renifle . Je décline mon identité. Le deuxième panneau de verre coulisse en chuintant .L'odeur m'assaille . Javel , urine , bouffe , excréments , peur , ennui, mort .Des ombres glissent. Certaines me heurtent sans me voir . D'autres me touchent , palpent mon visage , enfouissent leurs doigts crasseux dans mes cheveux . Certaines m'embrassent .D'autres me frappent , me pincent , me tirent , m'entrainent .Une dame , élégante, se roule dans ses immondices. Une jeune fille d'origine maghrébine se précipite et la gronde gentiment .Je n'aurai plus à préciser l'origine de ces saintes vestales , gardiennes du grand secret . Elles sont toutes maghrébines .La force manque aux aryens pour un tel travail!

Je vais dans la salle à manger . Dérisoire , un menu décline les différentes variétés de bouillies servies à ces hôtes édentés .

Elle , est là ,impériale dans son fauteuil roulant . Même du fond de sa folie , elle domine encore.Elle regarde avec mépris sa voisine dans la bouche sempiternellement ouverte de laquelle un ange enfourne une pâte verte .La vieille éructe et son gosier , tel un volcan en éruption , projette une lave verdâtre qui inonde ses flancs décharnés .

Elle , me voit et me toise de son regard égaré .Je ne ferai pas la même bêtise que l'an dernier .Je lui avais dit , je suis ton fils , mais elle ne m'avait pas cru . Cette fois je la salue poliment .

- Bonjour madame , je suis votre homme de compagnie .

Ses yeux s'éclairent d'une lueur de raison .Elle sourit en me tendant sa main rongée d'arthrite .

- Ah....un homme!

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23 juillet 2004

Le déjeuner sur l'herbe

Le prisonnier me fit le reproche à un moment indéterminé du temps , de ne pas créer de liens . Evidemment il pense , et comment lui en vouloir , que je ne sais pas , que je ne peux pas , que je suis incapable de créer des liens . Bref que je suis trop con! C'est vrai pour une foule de raison , mais pas celle-là .Je connais ce secret redoutable qui peut ,d'un coup de souris , transformer la vie d'un honnête homme qui travaille , regarde la télévision tous les jours , met de l'argent à la banque , en un enfer auprès duquel celui de Dante fait figure de colonie de vacances colombienne (quand même). Non , ce ne sont pas ces scrupules qui m'ont retenu . Après tout , si un journal intime fait l'objet d'une publication cybernétique , c'est pour être lu , trituré , analysé , copié , falsifié,plagié et finalement transmis à d'autres afin qu'à leur tour... Je rappelle à mes lecteurs (si j'en ai etc...) que mon domicile est antique et inconfortable . C'est la citadelle de Hautefort. Les coupures d'électricité sont fréquentes et peu de choses y fonctionnent correctement . Ainsi un geste aussi simple que de poster un billet devient un épreuve insurmontable. Souvent dans l'obscurité je me perds dans les venelles au pavé glissant  s'enchevêtrant en un labyrinthe inextricable et lorsque je crois avoir touché au but c'est  dans une oubliette sans fond que je chois! Ainsi j'imagine le désarroi de ce frêre journaleux le jeune comte Henri de G. d'A.sur Y.Il venait de terminer un doux billet destiné à sa promise , Berthe B.(ce pauvre Henri n'a jamais saisi la différence entre mail et blogue). Je ne résiste pas au plaisir de vous en reproduire la fin.

"....j'ai l'espoir que ces quelques mots dénués de tous artifices , hormi ceux que m'inspire Cupidon , sauront trouver le chemin sinueux et semé d'embuches , menant à votre coeur pur et chaste....... Votre Henri de G. d'A. sur Y.

Henri cliqua de son aristocratique index sur la case marquée "poster". Il attendit d'interminables secondes . Son texte sublime avait disparu , mais rien , absolument rien , ne permettait de penser qu'à l'autre bout ( Henri est croyant) la missive eût été reçue par celle à qui la supplique était destinée .Juste un grand blanc . Henri enleva ses lunettes et enfouit son long visage de phtisique mannien dans ses mains blanches, vierges de toute souillure laborieuse . Ses yeux d'albinos presbyte distinguèrent, au travers de l'épais brouillard de leur  quasi-cécité , l'ombre de mots jetés sur l'écran.Il remit ses lunettes . Il lut et relut à plusieurs reprises l'étrange message écrit dans la langue de Shakespeare qu'il pratiquait peu ou mal :

- FUCK YOU , SON OF A BITCH ! KICK YOUR ASS OUT OF HERE!.....The Webmaster.

Voilà c'est comme cela qu'on nous traite à la Citadelle . Alors si poster un billet est un tel problème , imaginez pour les liens! Les chaines et le fouet oui! Il n'empêche , j'aime cet endroit . Je m'y trouve bien et en bonne compagnie . Tiens , hier soir en fouillant dans un vieux coffre , j'ai trouvé un petit recueil d'histoires courtes . Je vous en livre une : " Déjeuner sur l'herbe"

" En ce bel jour de l'an 1378 de notre Seigneur , chevauchoient deux destriers blancs sur la route menant au castel du seigneur de Boisjoli . Sur le premier palfroi venoit un jouvenceau , Eudes seigneur de Fontsec et en le second la jouvencelle Cunégonde , fille chérie du seigneur de Boisjoli . L'un et l'aultre puceaux estoient .Comme le sol chaudement bruloit et les palfrois moulte poussière soulevoient , les deux jouvenceaux au bord d'un ru s'arrestoient. Eudes prestement  au pied de son destrier choit et d'un élan vers sa belle se jetoit afin que du palfroi la goule ne se cassoit .Au bord de l'onde la portoit et tous quatre jouvenceaux et palfrois longuement se désaltéroient .La jouvencelle de ses impedimenta un casse croite sortoit et les deux puceaux avec appétit mangeoient.Ravis et repus les deux sur le chaume s'allongeoient....

Des coups violemment frappés à la porte sortirent Charles de l'état de transe créatrice dans lequel il était tombé depuis le matin . Il sauvegarda le texte péniblement composé , enfila une robe de chambre trouée , traversa le minuscule appartement et ouvrit la porte . C'était madame Mignard ,la convierge*, accompagnée de monsieur Vergette le propriétaire des lieux . A eux deux , ils représentaient probablement un résumé de tout ce que Charles détestait le plus au monde . D'abord ils étaient effroyablement laids , de cette laideur sans charme et sans recours . Madame Mignard ressemblait à une guenon avec ses jambes arquées , ses longs bras noueux et son petit visage frippé couronné d'une moisissure qu'elle s'entêtait à appeler ses cheveux. Monsieur Vergette quant à lui devait-être le produit du croisement d'un tapir avec une truie . Son nez exerçait sur Charles une fascination malsaine. Une espèce de masse de chair molle , douée d'une vie propre et percée de deux orifices parfaitement sphériques .Charles avait toujours eu envie d'y enfoncer ses doigts et de tordre l'immonde groin .Pour l'instant , le groin était braqué vers lui et  réclamait trois mois de loyer en souffrance . Quand Charles lui parla du livre qu'il allait bientôt publier , de l'avance que lui consentirait son éditeur , le groin émit un sifflement et quelques gouttes de morve fétide vinrent asperger les joues de l'écrivain .Tandis que Charles essayait de gagner les quelques jours qui le séparaient de la rue , la Mignard avait passé sa  tête chafouine par l'embrasure de la porte et reniflait l'intérieur du petit appartement , notant mentalement les rideaux déchirés , la moquette trouée , la peinture des murs eraflée , le sofa défoncé .Ses petites narines retroussées avaient flairé la misère , l'échec ,  la pauvreté . Une odeur , subtile et puissante, encore légère mais clairement identifiable commençait à s'insinuer dans l'air chargé de désespoir : l'odeur de la mort . Le nez simiesque renifla avec avidité ces rémugles infernaux .Envahi d'une Schadenfreude ignoble , il esquissa même un sourire , je dis bien il ! Le nez de l'abominable guenon sourit lorsque le groin de Vergette signifia au malheureux Charles son congé pour la fin du mois .Quand les deux appendices nasaux , unis dans la laideur,  se furent retirés , Charles  s'éffondra sur son canapé . Il laissa son regard errer par le fenêtre ouverte . Des immeubles faisant face à d'autres immeubles . Des fenêtres s'ouvrant sur d'autres fenêtres . Des hommes et des femmes qui jamais ne se verraient !

Quand de leur sommeil s'éveilloient , de chaleur quasi trépassoient . Tous deux se désnudoient et dans l'onde se lançoient . Corpus à corpus se frottoient tant bien que les pubendas du jouvenceau gonfloient et dans la pucelle se mettoient . Longuement baisoient .Estourbis et fourbus , damoiseau de damoiselle et tous deux , de l'onde se restiroient. Alors grand vacarme oient . Dans le ru deux gueux se noient . De figure éspouvanstable l'un et l'aultre estoient . Animaux paressoient . Gouloient en langue qui ni d'Oc, ni d'Oil estoit . Eudes les regardoit et voir créastures démoniasques pensoit. Un carreau sur son arbaleste installoit et la foumelle visoit : dans le cul le trait se fichoit!Prestement autre carreau à son damoiseau , la damoiselle tendoit. Le trait dans le museau du mâle s'enfonçoit.Les deux bestes bien marries beaucoup gueuloient , pleuroient et moultes supplications lançoient .Jouvenceau et jouvencelle un maximum se marroient!

*Note de l'auteur : faute de frappe , il faut lire concierge! Convierge...n'importe quoi!

 

 

 

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22 juillet 2004

La lumière qui s'éteint

Hier soir la citadelle était plongée dans l'obscurité . Surcharge du réseau m'a-t-on expliqué! C'est consternant , nous ne sommes que deux locataires ! Comment cela se peut-il ?La réponse me fut donnée lorsque le courrant eut été rétabli , six heures plus tard . Une aile du château , jusque là inoccupée , baignait dans une douce  lumière. Une jeune fille se pencha à la fenêtre et me fit un signe timide de la main avant de tirer les rideaux. Je n'ai pu voir son visage mais je crois bien qu'elle était jolie .Le prisonnier avait sa tête des mauvais jours . Il s'est montré un court instant sur son balcon , a haussé les épaules en lançant , bah une femme, puis est retourné s'allonger devant son écran géant de télévision .

La religion encore . Je suis tombé sur un journaleux (je préfère à blogueur) qui avait fait encadrer  et suspendre une citation du lévitique au-dessus de son lit (c'est une allégorie) . Un peu dans le style de ce qu'on imprime sur les paquets de cigarettes pour détourner les fumeurs de leur vice : la cigarette tue , rend impuissant , aveugle, sourd etc... A cette différence près que le thème abordé par cet extrait, tiré d'un livre vieux de trois mille ans , se rapporte à l'activité sexuelle et distille un message hautement dissuasif capable de rendre impuissant un troupeau de buffles en rut. J'ai donc essayé , dans mon commentaire , de minimiser le contenu de ce message en le réduisant à une simple recommendation du ministère de la santé de l'époque .Mais j'ai l'impression que mon interlocuteur ne m'a pas cru!

La religion toujours . Autre journaleux ,autre style ,autre histoire qui va me servir de point de départ pour une réflexion toute personnelle . Cette fois mon journaleux est un homme dans la force de l'âge . Je l'imagine élégant , cultivé , raffiné, esthète. Il monte dans sa voiture , allons, un engin pas trop vulgaire , une Jaguar disons . Il s'arrête devant un hôtel qui sans être d'un luxe excessif garantit tout de même à ses hôtes des conditions d'hébergement acceptables . En sortent deux individus , l'un maigre , l'autre corpulent . Ils sont sanglés dans des costumes mal finis aux couleurs criardes . On devine tout de suite des ressortissants d'une ex-république soviétique ayant fait fortune dans l'import-export de véhicules d'occasion neufs en regardant leurs mains épaisses, chargées de bagues aux reflets irisés . Ils montent dans la Jaguar , l'un à l'avant , l'autre à l'arrière . Ils saluent le conducteur  , P., en ponctuant leurs éclats de rire  de grandes claques sur son élégante veste Armani .La voiture démarre , direction Reims et sa cathédrale , l'une des plus belles d'Europe .

Ils pénètrent dans la nef et sont brutalement immergés dans un silence épais rempli de mille sons diffus : craquement des prie-Dieu,  murmure des fidèles ,  grincement des portes , cliquetis des pièces tombant dans les troncs et voix lointaine du prêtre officiant à un mariage entre un marin-pêcheur de Kobe et une gardienne de parking de Yokohama . Une cinquantaine de nippons sont assis sur les bancs situés à proximité de l'autel . Les chaussures des ex-soviétiques émettent un couinement désagréable . P. les invite à s'asseoir afin de ne pas gêner la cérémonie . A un  moment donné , il se met debout et les yeux levés sur les vitraux ,  fait un pas de côté dans l'allée centrale. Il n'a pas vu une dame  d'un âge certain , s'avancer d'un pas hésitant d'échassier craintif . Le choc est inévitable et la frêle ancienne est projetée à plusieurs mètres de là . C'est une septuagénaire vêtue avec recherche . Il ne serait pas étonnant que son ensemble portât la griffe d'un grand couturier. P , horrifié de sa maladresse se précipite pour aider la dame à se relever . Mais celle-ci bondit sur ses jambes avec la vivacité d'une panthère dérangée dans son sommeil .Elle lui plaque sa main décharnée et griffue sur les parties et serre avec une force étonnante , un rictus sadique et lubrique sur ses lèvres d'où s'échappe une suite d'insultes ordurières:

- Bordel espèce d'enculé tu peux pas faire attention !!!!

  P. , le malheureux , que peut-il faire d'autre , émet un gémissement qui rapidement se transforme en une longue plainte lugubre à mesure que la harpie affirme son étreinte testiculaire. Les japonais se retournent et persuadés que ce petit intermède a été organisé à leur intention font ce qu'ils font toujours dans ces cas là , ils filment avec des caméras aussi petites que redoutablement efficaces . Quand la vieille a épuisé son chapelet d'injures , elle lui file un coup de boule (il faut appeler un chat , un chat!) . P. s'effondre , le visage ensanglanté . Mais la folle n'en a pas encore finit avec lui . De ses talons pointus elle lui martèle les côtes et le visage . A cet instant P. est à un coup d'escarpin de la mort . L'un des ex-soviétiques , le maigre , sort un Béretta logé sous son aisselle et fait feu à deux reprises  . Mami Bagherra fait un bond de trois mètres et retombe à côté de P. Les japonais applaudissent . L'étranger au Beretta salue , s'approche de P., fouille ses poches et en retire les clés de la Jaguar . Bizeness is Bizeness ! Les deux hommes , se signent et disparaissent à jamais par la grande porte . Le témoignage des japonais sera déterminant pour innocenter P. Il n'en demeure pas moins qu'il devra passer deux semaines à l'hopital . La dame quant à elle se porte comme un charme . Elle avait eut la prudence de s'équiper d'un gilet pare-balles Cardin .

A peine rentré chez lui , P. se précipite sur son ordinateur et convoque le ban et l'arrière ban de sa cour de journaleux. Ordre du jour : disparition du sacré sous l'assaut du matérialisme exacerbé de la société de consommation .La discussion fut des plus passionnantes . Chacun fit assaut de sagesse , de culture et d'intelligence . Et modestes avec ça les journaleux . Je suis ignare mais Platon a dit... Je n'ai aucune culture mais s'il me semble Bachelard affirmait... Je suis un rustre mais Kant n'avance-t-il pas.... 

Cette assemblée de sages n'arriva à aucune conclusion particulière et c'est aussi bien ainsi . Moi je trouve le fait divers ( à peine modifié) que je viens de conter tout à fait édifiant . Il résume à lui tout seul , l'abîme de turpitudes dans lequel peut nous faire choir la religion . Tous les ingrédients sont réunis: Sang , violence et fric!Je laisse à chacun le soin d'en tirer la substantifique moelle . Et , enfin , si je m'étais fait tabasser par une petite vieille dans une église , je me méfierais....

 

 

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21 juillet 2004

Timeo hominem unius libri

Il faut que je reparle un peu du "pooja" , mais juste un peu , c'est promis .Cette nuit , à une heure fort tardive ou matinale , mon amie Sylphide , mais puis-je encore employer ce mot , me téléphone (il faut dire que dans mon incommensurable bêtise je lui avais donné l'adresse de mon site).Pour elle , en Suisse , c'est déjà l'après-midi .Ca m'a étonné qu'elle m'appelle  . Vingt mille kilomètres , ce n'est pas rien !Et là elle m'admoneste avec une violence décuplée par le fait qu'au bout de deux minutes , ne trouvant plus ses mots en français , elle passe au suisse allemand.O ami lecteur , t'es tu déjà fait tancer en schwitzer Dutch ? C'est laid , c'est très laid . Traumatisant même . Le "pooja" , un mot à l'ésthétique douteuse en français se transforme en "trrrrrr putchchaaaa". Un marteau piqueur germanophone englouti par les eaux croupissantes d'un étang verdâtre . Je rigole ,  mais il n'en demeure pas moins que j'ai commis une grosse gaffe hier en présentant le "pooja" comme la version urdu du jogging!En fait ce mot recouvre une réalité  pratiquée par toutes les couches de la population indienne et européenne , sans distinction ni de classes ni d'âges et peut-être de races , mais là je suis moins sur....Enfin c'est un must quoi! Dans les soirées branchées on se réunit entre ami et on fait son "pooja" en donnant ce qu'on peut. De l'argent , des bijoux , de la tête de veau , des fleurs , des bons du Trésor ,une photo d' Ardisson criblée de balles , les clés de son appartement , bref tout ce qui tombe sous la main des initiés .Aruma elle, et bien, elle a donné son bras .Les sacrifices humains sont admis .C'est plus rare , mais cela peut se faire.Eh oui , le "pooja" est un culte dédié aux divinités indoues:Ganesh, Shiva , les 9 planètes, Kalsa et Lakshmi . Il y a 16 étapes à respecter dans ce culte notamment se faire sonner les cloches (ça j'ai donné) et faire des offrandes au feu ( Agni devta) . Voilà j'ai promis à Sylphide de faire un rectificatif et j'ai tenu ma promesse , tout en ayant la certitude d'avoir été la seule personne sur terre à ignorer ce qu'était un "pooja" .Quant à la pauvre Aruma , elle gigotait autour du feu sâcré quand elle a glissé sur une pelure de mangue jetée par ce facétieux de Hanuman ....et elle est tombée dans les flammes qui ont attaqué avec délice et avidité son très chic ensemble de chez Dior . Heureusement que c'est costaud ces machins là! Elle s'en est tirée avec des brûlures au bras droit . Voilà c'est tout ! Je me suis empressé de lui envoyer un courrier électronique où je lui souhaite entre autres choses "une prompte réincarnation" .Je sens que je vais encore avoir des problèmes!

Au milieu des injures ordurières dont Sylphide m'a abreuvé pendant une demi-heure et dont , heureusement , le sens m'a échappé en grande partie , j'ai relevé que j'étais un mécréant qui ne craint pas Dieu . Erreur chère Sylphide , je crains Dieu , j'en ai une frousse bleue , j'en ai tellement peur que depuis l'âge de quatorze ans j'ai essayé de mettre la plus grande distance entre Lui et Moi . Je dit Lui , mais je n'ai jamais vraiment cru en son existence . Trop compliqué! Trop de travail! Créer l'univers...en expansion , peupler la terre de plantes , d'animaux , d'hommes tout en gérant leur quotidien. Tout détruire régulièrement .Monter une partie de l'humanité contre l'autre . Etre en même temps "Gott mit uns" et "in God we trust" !Non rien à faire ! Aucune force fût-elle d'essence divine , ne pouvait avoir conçu un jeu de Go d'une telle  absurde subtilité! Lorsqu'à l'époque je confessai mes doutes au père Salzwurst il eut ces paroles historiques :

" Et Pien tu es pas dans la merte mon karçon!"

Ma tante Marthe  enseignait la catéchèse aux petits pauvres des quartiers défavorisés ce qui lui valut entre autres problèmes de se faire violer par un nain . Elle essaya maintes et maintes fois de me ramener dans le droit chemin . Maintenant que j'y pense , mes parents disaient toujours en parlant d'elle , cette pauvre Marthe (elle était fort riche) , comme si la pauvreté de ses petits paroissiens avait fini par déteindre sur elle.Elle aurait surement plu au prisonnier! Elle me disait , songe aux flammes de l'enfer et aux joies du paradis . La seule représentation que j'avais de l'enfer à l'époque , était une reproduction de Jérome Bosch. Des centaines de damnés nus , en train de copuler férocement . Le paradis de tante Marthe était plein de nuages , de moutons et d'anges aséxués jouant de la harpe du matin au soir . Je devais y retrouver pour l'éternité toutes les personnes que j'avais aimées...et aussi celles que j'avais cordialement détestées ! Imagines cher lecteur , après mille trillards d'années de purgatoire , une paille comparé à l'éternité , tu arrives au paradis et qui retrouves-tu là haut: tous les Fesse-Mathieu que tu avais cru laisser derrière toi en mourrant!Et ça pour l'éternité! Non , non et non! Vive le néant .

Et les religions ? Elles se suffisent à elles-mêmes .Elle n'ont pas besoin de dieux . Grandes faucheuses d'hommes et d'espoir elles se sont depuis longtemps disqualifiées aux yeux d'un improbable créateur. Prenons les religions judéo-chrétiennes , enfin chrétiennes , cela vaut mieux (funeste signe des temps).J'ai beaucoup de sympathie pour le Christ . C'était en tous points un homme que l'on aurait aimé compter au nombre de ses amis . Intelligent , poli, habile de ses doigts , toujours prêt à rendre service , pas rancunier.Non décidément , je le préfère à l'autre , enfin vous voyez qui je veux dire . Le problème c'est que de toute cette vie de tolérance , d'amour , de pardon les hiérarques du culte n'ont retenu qu'un seul instant : sa mort . Toute l'idéologie chrétienne est construite autour de la crucifixion . Cette mort atroce en soi , les princes de l'Eglise l'on voulue plus effroyable encore en diffusant l'idée d'un Christ cloué sur la croix . Historiquement on sait que les suppliciés étaient attachés , non pas pour des motifs humanitaires mais pour des raisons techniques . Il n'y a aucune raison de supposer que les romains se soient acharnés avec une cruauté particulière sur ce condamné qui ne menaçait en rien leur pouvoir . Un film vient de sortir à ce sujet et symbolise bien la perversion du message du Christ. Le slogan de ce pseudo renouveau charismatique est " Sang , violence et fric" ! Bienvenue au Gold Gotha!

Quelles ont pu être les pensées des indiens caraibes en 1492 , lorsque pour la première fois un prêtre espagnol leur a mis une croix sous le nez en leur disant " Te bautizo en nombre del Padre ....", pendant que quelques têtes hirsutes aux visages figés dans une expression horrifiée d'étonnement , roulaient dans le sable blanc de l'île de San Savador? La vision d'un homme émacié, cloué sur une planchette de bois a du provoquer en eux un tel effroi qu'ils ont choisi la seule solution possible: disparaître..pour toujours!

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20 juillet 2004

A la recherche du pooja perdu

Retour d'une promenade dans les journaux adjacents ( je sais que le terme exact est blogue , mais je suis désolé , vraiment , je ne peux pas ) . Epuisant .Que de talents épars sur la toile . Pas la classe du prisonnier , évidemment , mais bien , très bien même .Et le sérieux des sujets abordés!  Les questions "hot" du moment , les exemples puisés dans le quotidien ! Je me fais honte avec mes petites satires de collégien! Figurez-vous, je ne sais plus qui aborde la question du relèvement du slip hotelier . Je sais que dans ce secteur reignait des règles draconiennes en la matière , mais apprendre qu'en son implacable soif de régir notre existence dans ses moindres détails , le législateur a , une fois de plus ,renforcé les règles relatives au port du slip , fût-il hotelier ,une onde que dis-je , une bouffée d'indignation m'envahit . Que fait donc BHL ? Mais je ne veux pas empiéter sur les domaines où certains de mes confrères , aux compétences indubitables , excellent . D'autant plus que le hasard a fait , que moi aussi , je peux soumettre à la sagace réflexion de mes lecteurs (si j'en ai etc...) une question de la plus haute importance , non pas glânée dans les entrefilets médiatiques mais tirée d'un fait divers vécu par une de mes amies  .

Je viens de recevoir un courrier électronique ( le courriel , ça non plus , je ne peux pas)de mon amie Sylphide . Elle est de retour en Suisse dans sa Zurich natale ce dont tout le monde , à commencer par moi , se fiche comme de Colin-Tampon. Mais dans cette missive aux accents alarmistes elle me précise qu'elle revient d'un voyage en Inde où , comme chaque année , elle a livré son corps décharné aux mains expertes de masseurs védiques .Le Veda par les mains en quelque sorte . Sylphide m'a montré un jour des photos de l'ashram où elle avait été hébergée. Le gourou avait une bonne gueule de maquereau affairiste et ses aides semblaient tout droit sortis d'une production pornographique de bas-étage avec leurs gueules d'adolescents libidineux . Massages védiques , tu parles!

Il faut quand même que je parle un peu de Sylphide . C'est une femme qui passe sa vie à voyager , en général dans des endroits où personne n'aurait l'idée d'aller . Elle doit faire une dizaine de tours du monde par an . C'est une femme précieuse : elle connaît un nombre incroyable de personnes sur les cinq continents . Mais elle est un peu bizarre . De toutes façons je ne m'intéresse qu'aux gens bizarres . En mai dernier , en route pour mon pèlerinage annuel à "M. la maudite" , je me suis arrêté à Zurich . Par un miracle extraordinaire , Sylphide s'y trouvait . Je l'invite à diner . Elle passe me prendre à l' hotel . Elle est accompagnée d'une amie indienne , Aruma, aux allures de dame patronesse .Sylphide insiste pour choisir le restaurant . Elle est végétarienne , j'aurais du me méfier ! Dans cette ville superbe qui regorge d'établissements de premier ordre , elle a réussi à nous faire manger dans une gargotte minable ayant atteind un degré remarquable de perfection dans l'abjection des plats servis . Mais avant d'ingurgiter l'espèce de bouse de yack sèchée qui tremblottait dans nos assiettes , Sylphide s'est crue obligée de se lancer dans une suite de contorsions grotesques ponctuées de "ooooommmm" psalmodiés crecendo .Parait que c'est pour purifier le temple qui nous sert d'enveloppe charnelle et je ne sais quelle autre fadaise . En sortant de là Aruma et moi nous nous sommes précipités dans un Churrasco  et gavés de viande à moitié crue baignant dans une sauce béarnaise bien grasse . Cela faisait plaisir de voir cette Brahmane en tailleur Channel , chargée d'or comme un reliquaire sicilien , attaquer sa côte de boeuf avec la voracité d'un tigre du Bengale en laissant le sang couler sur son chemisier .

Or c'est d'Aruma qu'il s'agit dans le courrier de Sylphide . A ma consternation j'apprends , je cite, que " Aruma s'est cruellement brûlée au bras droit en faisant son pooja quotidien ". Rien , aucune explication . Juste ce mot dans son austère nudité "pooja"! Evidemment , Sylphide ne doute pas un instant que le "pooja" a franchi les frontières de l'ancien empire des Mogols pour venir prendre la place qui lui revient dans notre pauvre langage quotidien ....On se fait un petit pooja ce soir?...Tu me prêtes ton pooja?...Je met quoi ce soir? Le pooja rouge ou noir ....Le cours du pooja s'est brusquement effondré à la bourse . La panique est générale! ....Adolphe Dufion devient champion du monde du lancer de pooja!

Le dictionnaire , lui , n'a pas encore intégré ce mot à l'allure de crachat ou , à la rigueur , d'éternuement . Comme la nature ne m'a doté d'aucune imagination , je reste dans l'ignorance la plus absolue quant à la signification de ce mot . Tel un adjudant Bougras du vocabulaire je peux juste, à l'extrème rigueur, me livrer à quelques conjectures .

Sylphide me parle d'un pooja , oui mais pas n'importe lequel , le pooja quotidien ! Nous disposons maintenant d'un indice précieux . Qu'est ce qui est quotidien dans la vie courrante?Commençons par le plus évident .

Le pain . Remplaçons pooja par pain et nous obtenons : Aruma s'est brulée en faisant son pain quotidien . Pourquoi pas . Surgit cependant un problème culturel . Les indiens ne mangent pas de pain mais des espèces de crêpes au goût fade . Bon , je vois Aruma dans sa cuisine faire une crêpe dans une poêle . Elle la lance en l'air , essaye de la rattraper , mais la crêpe  , au lieu de retomber dans l'ustensile de cuisine tendu en une supplication muette , choit de manière inopinée sur le bras droit de la cuisinière brahmane et la brûle atrocement . Ouais , pas mal , si ce n'est que jamais Aruma ne s'occuperait de faire quelque tâche ménagère que ce soit , la cuisine moins que tout autre . Reste une autre piste.

Je remplace pooja par jogging . Ces  mots se ressemblent : ils sont tous les deux étrangers . Du coup , je comprends tout .Aruma fait son jogging quotidien . Où ? Elle habite Mumbay , donc pas question de courrir dans la rue .Trop de monde . Il y a un grand parc dans la banlieue de cette mégapole . Un très grand parc de 250 hectares "le Sanjay Gandhi national park" . Elle court depuis une demi-heure lorsque des fourrés surgit un militant du tamil nadu armé d'un lance-flammes . Il repère cette opulente brahmane dans son survêtement L. . Il ne connait évidemment pas la marque mais voit le gros lézard imprimé sur l'étoffe . Le symbole de l'équipe de cricket adverse!Il n'hésite pas une seconde . Ca rigole pas en Inde avec le cricket.Il vise Aruma tétanisée et ouvre l'arrivée de carburant . Une flamme jaillit quand brusquement un tigre bondit sur le terroriste , déviant l'engin de mort qui s'éteint .Impuissante Aruma voit le félin emporter sa malheureuse proie dans la jungle . Ce n'est qu'une fois le calme revenu qu'elle se rend compte que son bras est brûlé.

En fait c'est une histoire toute simple , d'une banalité criante , mais j'éprouve une certaine fierté d'avoir été capable de m'en tenir , pour une fois , aux faits dans toute leur rigueur .

 

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19 juillet 2004

Une journée dans la vie du prisonnier

Extrait du jourmal du prisonnier:

13 sinistrose de l'ère du Leptospire .

" Ce matin je suis tiré d'un profond sommeil par les hululements stridents de mon réveil. L'air de Flamenco , musique que je hais , joué par le groupe que j'abhorre le plus au monde (los machos) , me vrille les tympans.

- Dame veneno ,que quiero moriiiir!

-Dame veneeeeenoooo !

-  Que prefiero la muerte que vivir contigo !

- Dame veneeeenooooo! Aie para morir!

Bon sang donnez-leur du veneno et faites les taire!Je saute de mon lit , enveloppé dans mon drap en soie , tel un empereur romain  , période décadente de préférence. Je me précipite dans ma salle de bain en marbre de Carrare et plonge  dans le Jacuzzi. L'infernale musique s'arrête enfin . C'est un truc mis au point par mère . Tant que je ne suis pas levé et immergé dans mon bain , "los machos" continuent à réclamer à corps et à cris , surtout à cris , un trépas cent fois mérité . Je consulte ma Breitling . Neuf heures deux ...du matin en plus! A peine trois heures à New York ! Il est vrai qu'à Tokyo , il est déjà dix-neuf heures . Ce crétin de manu taré disait quelque chose au sujet du temps , mais c'était tellement débile que je ne me souviens plus quoi . Encore un cadeau de mère , cette montre . D'ailleurs tout ce que j'ai me vient d'elle! Même moi , je suis made in mère!Je la hais!

Après une toute petite misérable demi-heure , juste quand je commençais à me rendormir , des jets d'eau glacée ma propulsent hors de mon bain.Encore une idée de mère! Je crois que je vais la surnommer Aggripine... Moi je serai son Néron . Ouais pas mal! Parce que tout le monde , ou presque , sait ce que Néron a fait de sa petite maman chérie!

Le lecteur , si j'en ai ,ce dont je doute ( en plus je suis hypocrite), se demandera pourquoi je me lève à l'aube en cette journée acnéenne et purulente ( je dis ce que je veux dans mon journal!) . C'est que depuis une semaine je travaille ( deux heures...par semaine évidemment). Je donne des cours de latin à un jeune homme qui a un certain retard , pas seulement en latin du reste!

J'enfile ma tenue de motard . Pantalon de cuir et blouson sans manches . On est en été . Une suggestion de manu taré . A ma première rencontre avec Serge , mon élève , les choses ne se sont pas très bien passées . J'ai eu l'impression qu'il me regardait de haut . Je l'ai noté dans mon journal . Manu l'a lu et m'a dit de me présenter à ma prochaine leçon en tenue de motard . Bon , pourquoi pas? J'ai même acheté un casque . Il ne manque que la moto!

Je me regarde dans le miroir , je me tourne et me retourne . Ouais , pas mal ! Je vais dans la chambre .Le vent fait voler les rideaux . Je sors sur le balcon . J'aime cette maison, enfin ce chateau .Les jardiniers travaillent déjà dans le parc . Mère se plaint toujours à son amie Germaine , une lesbienne ou un truc dans ce genre.

-Mon Dieu , si tu savais le travail que me donne ce parc de cinquante hectares!

Comme si elle avait jamais travailé !

Léon vautré sur le lit , dort toujours .  Qu'il est beau !J'aime l'observer dans son sommeil . Il a l'air si vulnérable . Quand il rêve il se met à gémir et bouge sa jolie tête dans tous les sens . Lui ,oui , je l'aime! Je m'approche et carresse son joli poil brillant . J'embrasse sa truffe fraiche . Il ouvre ses petits yeux jaunes et cruels . Léon c'est mon seul ami . C'est un beau mâtin de Naples de quatre vingt-dix kilos. Quand il met ses pattes sur mes épaules , il est plus grand que moi . Depuis qu'il a bouffé le Rotweiler de mère , c'est le seul animal de la maison .

Léon et moi nous descendons en courrant . Il se met à aboyer en essayant de me rattraper . J'aime bien quand il aboie , ça énerve mère . Justement elle est là , dans la salle à manger , assise au bout de la grande table telle une impératrice .Faut dire qu'elle est encore belle , mère , avec ses cinquante trois printemps .A , l'autre bout , à une journée de marche , Claude le mec à ma mère .Je l'aime bien parce qu'il est franchement très moche et très con . Il a des poils partout , sur le corps , sur la figure , dans le nez et les oreilles , sauf sur la tête , là il est complètement chauve . Remarquez il a une bonne gueule , on dirait un orang outang . Alors ,  pourquoi la belle Aggripine et le vilain Claude ? C'est qu'il est aussi riche que laid et un chateau , ça coûte cher à entretenir! Claude est dans le prêt-à-porter encore que je me suis souvent demandé qui pouvait bien être assez débile pour être prêt à porter ce qu'il vend .

En me voyant , mère pousse un petit cri .

- Mon Dieu , quelle mise , mais tu n'y penses pas!

Quelle expression idiote ! Bien sur que j'y pense! Je ne me suis quand même pas mis cette tenue absurde sur le dos par inadvertance!Claude lui , me lance :

- Alors , on se déguise en homme!

Bon Dieu qu'il est con! Je ne le tuerai peut-être pas! Il m'a souvent demandé de venir travailler dans son entreprise merdique . L'autre jour il m'a sorti un truc incroyable . On était au bord de la piscine et il remet ça avec son histoire de travail.

- Je t'assure tu devrais venir travailler avec moi . Il parait que vous autres les....gays , vous avez très bon goût!

Je le regarde étonné et je me mets à rire . Si vous aviez vu sa face de mandrill virer au rouge .

J'avale mon petit déjeuner et je saute dans ma voiture . Mère n'a rien trouver d'autre pour me faire chier que de m'acheter une Rolls ....blanche!

Je presse sur un bouton et la capote ( le toit quoi) se lève . Je démarre et je descends vers la ville . Car nous habitons sur les hauteurs . C'est plutôt joli . Mais mère m'a fait sentir que j'étais de trop . Elle va m'éxiler en ville dans un petit loft minable de trois cent mètres carrés . Pauvre Léon !

Le cours de latin s'est très bien passé . Le gosse , en me voyant , a ouvert la bouche et a lancé , ouah. Venant de lui , c'est déjà beaucoup. Il a même fait semblant d'essayer de comprendre la première déclinaison . Encouragé , j'ai embrayé sur l'Enéide , mais il était tellement occupé à jouer avec mon casque que j'ai préféré laisser tomber . Ca a failli se gâter quand il m'a demandé la marque de ma moto . Je n'y connais rien , alors j'ai répondu " Une Mishima 10. 000" . Je ne sais pas s'il m'a cru!

J'avais laissé ma voiture un peu à l'écart . Des arabes , à moins que ce ne soient des gitans ont tagué les portières . D'un côté ils ont écrit " Nike ta mer" de l'autre "pédé" . Quelle imagination!

Ce soir j'étais invité à une exposition de peinture : vingt toiles du jeune espoir , Armand Flamberge . Le thème : la tauromachie . J'ai bien vu ses peintures mais le rapport avec les courses de taureaux m'a quelque peu échappé . Chaque toile était recouverte de tâches brunes de formes et de tailles variées . Vers la fin de la soirée , j'étais déjà passablement bourré , le peintre s'est approché de moi .  Un jeune mec pas mal je dois dire . Il me passe un bras autour des épaules et me demande :

- Alors qu'est-ce que tu en penses?

- Ben , c'est de la merde...non?

- Exact de la bonne , de la vraie , de l'authentique merde de taureau !

 

 

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18 juillet 2004

Pêche au gros

Après m'avoir abreuvé de termes techniques incompréhensibles , le docteur Charkovitch résuma mon cas par ces trois mots très simples :

- Tumeur au cerveau.

Il y eut un long silence pendant lequel il compulsa les clichés de mon scanner intra-cranien , les résultats d'innombrables analyses , les rapports d'éminents spécialistes, tous étalés sur son prodigieux bureau en teck.Il finit par rassembler tous ces documents épars pour les glisser dans une chemise en plastique vert bouteille . Je pensai , le vert , la couleur de l'espoir! Quand il eut terminé son travail de rangement  son regard croisa le mien . C'était un homme d'une soixantaine d'années , légèrement vouté. Son front lisse , vaste  comme un champ opératoire , réfléchissait les quelques rares rayons qu'un soleil de novembre avare laissait filtrer dans la pièce immaculée , au huitième étage de cette Babylone médicale.Il sembla déçu par mon absence de réaction . Je savais , depuis mon enfance , que j'étais condamné .Il ne me restait plus qu'à mettre un nom sur cette sentence de mort . C'était à présent chose faite.Il répéta son verdict en le détaillant:

- Tumeur cancéreuse au lobe pariétal droit.

Histoire de montrer un intérêt poli , je hochai la tête.

- Ah bon ! Je vais devenir dingue ?

Question idiote , parce que je savais pertinemment que je l'étais depuis longtemps déjà . Le cancérologue agita devant son visage ses grandes mains aux doigts spatulés, comme pour mettre en fuite cette idée désagréable.

- D'aucune manière , vous resterez lucide jusqu'au bout . Mais il va falloir que vous vous battiez.... que nous nous battions! Nous avons encore toute une batterie de tests à effectuer . Ensuite je préconise une chirurgie agressive , suivie de séances de bombardements aux rayons X et pour terminer une chimiothérapie invasive . Evidemment nous n'éviterons pas les dommages collatéraux . Heureusement que vous avez une très bonne assurance . On peut faire trainer les choses encore deux ou trois ans!...Mais que faites vous?

Las d'écouter  ce général d'opérette manoeuvrer ses troupes en blanc équipées d'armes de destruction massive , je m'étais levé et commençais à enfiler ma veste fourrée , indispensable complément vestimentaire pour l'îlien que j'étais .Le professeur se leva à son tour et vint se placer entre la porte et moi . Il réitéra sa question .

- Qu'allez vous faire maintenant ?

Je pensai à cette anecdote racontée par je ne sais plus qui . Deux gamins d'une dizaine d'années jouent au ballon . A un moment donné , le plus jeune des deux s'arrête de lancer la balle et demande à son copain:

- Si on te disait que tu vas mourir dans une heure , que ferais-tu .

L'autre gosse réfléchit un instant et répond :

- Je continuerais à jouer au ballon .

C'est la rèponse que je fis à l'éminent praticien . Il me regarda . Je lus l'effroi dans ses yeux . Je compris qu'il était obligé de remettre en question son diagnostique du maintien ad finem des mes facultés intellectuelles . Son désarroi m'émut . Je rectifiai.

- Je vais rentrer à N. et là je verrai bien .

- Mais vous êtes fou! Le voyage interminable , la chaleur , l'humidité vont réduire de moitié le temps qu'il vous reste à vivre . Et la situation sanitaire dans ces îles , un désastre!Comment ferez-vous pour vous faire traiter?

Je l'écartai poliment du revers de la main . Il résista un moment , mais comme j'étais plus jeune et , pour un temps encore , plus fort que lui, il finit par me laisser passer . Avant de refermer la porte , je lui lançai:

- Rassurez-vous docteur , je n'ai pas l'intention de me soigner!

J'étais en train d'arpenter l'interminable couloir à la recherche d'un ascenseur lorsque j'entendis le bruit de pas rapides derrière moi . C'était Charkovitch.Il se mit devant moi tout en continuant à marcher à reculons. Il me fit la description de toutes les choses désagréables qui allaient m'arriver:la douleur , la paralysie progressive des membres , la perte de l'ouie , de la parole ....Il conclut sa tirade en hurlant très fort:

- BORDEL MAIS VOUS ALLEZ MOURIR!

Des patients déambulant dans les couloirs en trainant leurs perfusions sur des perches roulantes , nous lancèrent des regards de bêtes traquées. Peu désireux de provoquer un scandale je m'arrêtai .

- Ecoutez , docteur , j'ai  compris tout ce que vous m'avez dit et j'ai pris ma décision. JE NE ME FERAI PAS SOIGNER! C'est clair?

Mais Charkovitch était comme ces pêcheurs au gros . Ils ont ferré un marlin de grosse taille et sentent qu'ils sont gréés trop légers . Au lieu d'essayer de ramener la bête en force , ce qui se solderait par la rupture de la ligne , ils laissent filer des centaines de mètres de fil en ne serrant que légèrement le frein .

Il me mit la main sur l'épaule et me fit signe de le suivre . Je me dis , bon si cela peut lui faire plaisir. Nous nous arrêtames devant une chambre . Sur la porte , un nom: Mr Hubert Marron . Avant d'entrer le professeur m'expliqua en deux mots la pathologie du patient .

- Un très beau cas de cancer du côlon . On lui a fait une résection . Rien à voir avec votre cas bien sur... Mais ça fait cinq ans qu'on réussit à le maintenir en vie .

Il frappa à la porte ,par habitude, et entra . Je vis d'abord les tuyaux de monsieur Marron avant que de voir ce qui restait de son corps . Je dit ses tuyaux , parce qu'ils étaient devenus partie intégrante de son organisme. Il y avait bien sur les inévitables perfusions , au nombre de quatre ,qui instillaient , goute à goutte , les drogues nécessaires à la survie du malheureux . Un  tuyau jaillissait des profondeurs du lit et laissait s'écouler un liquide jaune dans une pochette en plastique . Une autre poche , suspendue à côté de la  premiere , récoltait une substance brunâtre . C'est vers elle que l'attention du médecin se porta en tout premier lieu . Il la palpa et la soupesa , produisant un clapotis désagréable . Il se tourna vers moi , un sourire triomphant sur son austère visage .

- Un anus artificiel dernier cri ! C'est-y pas beau ça ?

J'eus un haut le corps . J'imaginais déjà le titre de ma prochaine nouvelle , "Le dernier cri de l'anus artificiel de l'épouvantable docteur C." Mais Charkovitch était tout à son rôle d'amphytrion . Il me montra une grosse canule sortant de la gorge de monsieur Marron pour aller se connecter à un respirateur installé sur une table roulante.

- C'est qu'il nous a fait une de ses peurs avant-hier soir , ce brave Hubert . Il a voulu nous quitter!Ah le garnement! Mais , hop , une jolie trachéotomie et c'est reparti comme en quarante!

Le professeur tapota familièrement une chose grise, sans doute un bout d'épaule appartenant au supplicié. Il y eut un gargouillis au niveau de la gorge , puis un grondement souterrain. Quelques gouttes tombèrent dans la pochette brune.Je me précipitai pour vomir dans les toilettes que monsieur Marron n'utiliserait sans doute plus jamais .A mon retour Charkovitch avait les yeux braqués sur la télévision fixée à un coin du plafond .Il se déhanchait au son d'une ranchera chantée par des mariachis tibétains.

- Quel chance il a Hubert! Pendant qu'on bosse comme des damnés, ce veinard se prélasse dans son lit à regarder la télé!

Plus que les tuyaux , les canules , les sondes , les anus artificiels , ce qui m'horrifia fut cela . Cinq années de Thierry Ardisson , de Claire Chazal ,de Drucker, de Ruquier, de PPDA !Cinq années de guerres , d'attentats, de meurtres et de viols passés en boucle ! Cinq années de sitcoms minables , de séries débiles et de films américains consternants!Heureusement qu'il y avait Thalassa !Je jetai un dernier regard au gisant . C'est à ce moment seulement que je vis ses yeux , deux braises ardentes qui me disaient , FUIS! Je quittai la chambre et me mis à courrir dans le couloir pour m'engouffrer dans le premier ascenseur disponible. La porte se refermait dans un grincement métallique , quand une main s'imisça entre les deux battants . C'était Charkovitch . Je pensai lui flanquer mon poing sur la figure , mais j'eus brusquement peur d'avoir à passer en prison le peu de temps qu'il me restait à vivre   . Je feignis de l'ignorer. Il ne dit rien tout le temps que dura le trajet vers le rez-de -chaussée . Quand la porte s'ouvrit , je me précipitai au dehors et parcourus le hall d'accueil à grandes enjambées , le professeur toujours sur mes talons . J'avais presque atteind le sas d'entrée lorsque Charkovitch m'asséna l'ultime estocade .

- Vous allez devenir aveugle , oui... AVEUGLE!

Je m'arrêtai  haletant et me retournai lentement vers lui . C'était ça... il m'avait eu .

Le pêcheur sentit que le poisson était à lui .A toute vitesse , il rembobina la ligne . Le marlin fit surface , épuisé . Il put voir son oeil rond affolé , sa puissante nageoire dorsale. Le pêcheur prit sa gaffe et l'approcha de la tête de l'animal. A l'instant du coup de grâce ,  le marlin donna un puissant coup de queue , jaillit hors de l'eau en fouettant l'air de son rostre . Il y eut un claquement sec . La ligne se détendit et l'animal rejoignit les profondeurs .

 

J

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17 juillet 2004

Le déluge

Ce matin là , pour la première fois depuis 370 jours la pluie cessa de tomber à N. . Il y eut des signes précurseurs durant la nuit . La lueur de quelques étoiles encore trop rares déchirant , par endroit , le rideau des brumes . Ce vent d'Est annonciateur du rétablissement prochain des alizés.Et bien sur , ce matin , ce soleil auquel nous n'étions plus habitués . Après tout ce temps passé ,  immergés dans  une semi-obscurité étouffante , nos yeux reçurent ce brutal afflux de lumière avec une reconnaissance meurtrie .La baie aux eaux encore boueuses , les falaises auxquelles l'érosion avait donné l'apparence démente de sculptures abstraites inachevées , les pics aux arêtes scandaleusement vierges , le fouillis végétal composé d'arbres centenaires au milieu desquelles des lianes velues étaient parvenu à établir des ponts imaginaires , les cascades qui avaient transformé les flancs des montagnes en écluses sempiternellement ouvertes , toutes ces choses et bien d'autres encore , notre pauvre regard atrophié par cette longue abstinence put enfin  les observer . En sortant de nos demeures ravagées nous pûmes voir à quel point nous étions tous hâves et prématurément vieillis .Les enfants avaient l'aspect d'adultes , les adultes paraissaient des vieillards et les vieillards étaient morts depuis longtemps .L'humidité règnait en maîtresse , sur la nature , sur nos foyers mais également sur nos corps spongieux, ridés , rétrécis . Cette impitoyable humidité  omniprésente ne s'était pas contentée d'étendre son emprise sur le tangible , elle s'était également frayée , sournoisement , un chemin dans l'esprit des hommes , altérant de manière irrémédiable leur jugement  .

 Le déluge s'abattait impitoyablement sur N.depuis trois mois . Les ponts avaient été emportés , les routes coupées , les récoltes détruites, les maisons endommagées .Le poisson avait fui vers le large, soucieux d'éviter la noyade dans toute cette eau douce. Des femmes donnèrent naissance à des créatures monstrueuses. Ainsi les archives de l'hopital de N. font mention de cinq énarques et de quatre normaliens nés de mères apparemment saines .Il y eut même un sartrien , mais il ne survécut que quelques minutes . Le gynécologue , le docteur Menguele , toujours soucieux de voir son nom passer à la postérité , conserva les restes du malheureux dans un bocal rempli de formol . Mais le destin frappa là où on l'attendait le moins .Un matin , on avait  retrouvé  le père Abélard Oberstock solidement attaché au sommet d'un cocotier .Sa fidèle servante , André , un raerae d'un mètre quatre vingt dix , affichant sur la balance un bon quintal ,avait courru avec élégance entre les flaques , laissant dans la boue ,à chaque pas , des empreintes comparables à celles du yéti . De sa petite voix stridente il avait adjuré le père de revenir à la raison , de ne pas se donner en spectacle , de retourner à son ministère, de marier les vivants et d'enterrer les morts . Mais rien n'y fit . Le bon père refusait avec obstination de descendre de son perchoir .De sa voix de stentor , il lança vers le ciel des imprécations en un latin teinté d'un fort accent alsacien  . André retourna à la mission et s'en fut quérir le manteau en cachemire (dérobé à l'abbé Pierre dans des circonstances mal définies) du saint homme .Il lui fit passer la défroque au bout d'une longue perche. L'ecclésiastique consentit à s'en vêtir , puis se mura dans un mutisme absolu . André , image même du dévouement et de l'abnégation les plus absolus , se recroquevilla au pied du cocotier , et sous l'illusoire abri de son petit parapluie rose , attendit , telle la vierge Marie au pied de la croix . La vision de ce calvaire tropical , de ce Golgotha ultramarin , attira rapidemment l'attention des habitants .Bravant les intempéries ,  ils arrivèrent d'abord un à un , puis par petits groupes et ce fut bientôt toute la population de N.qui se trouva prosternée sur le petite esplanade boueuse faisant face au cocotier .  Des tentes s'élevèrent  pour abriter les pèlerins venus des autre îles . On improvisa une cantine dans l'église et quand celle-ci fut trop petite pour contenir la foule affamée , on ouvrit un  restaurant qui servit du poisson au lait de coco . Comme le phénomène durait depuis une quinzaine de jours , une chaine de restauration rapide inaugura une sucursale à N.  Le nouvel établissement , construit en quelques jours , prit la forme d'une immense noix de coco , tant il est vrai que marketing et bon goût , ne vont pas toujours de paire . Des paquebots se déroutèrent de leur itinéraire afin que leurs passagers pussent admirer l'étrange phénomène. On vendit à ces touristes d'un nouveau genre des reproductions du cocotier et de son illustre occupant .Il va sans dire que ces bibelots d'un goût douteux , furent à la hâte fabriqués en Asie par des enfants en bas-âge sous-alimentés . La presse et les médias s'emparèrent de l'affaire . Pendant plusieurs semaines , un célèbre chroniqueur mondain  , présenta son émission ,"Tout le monde empale" ,au pied du célèbre arbre.

Le vatican dépêcha monsignore Torlenana , dignitaire de la sainte inquisition, pour  "secouer le cocotier", celon l'expression que le Saint Père avait réussi à articuler durant ses dix minutes de lucidité quotidienne  . Il convient à ce propos de relater l'incident pénible qui se déroula à N. à l'arrivée de l'éminent homme de Dieu. Son premier souhait fut de se rendre à l'église afin que Dieu l'éclairât de son infinie sagesse dans cette périlleuse mission .  Après s'être frayé un chemin parmi les milliers de pèlerins, se perdant à plusieurs  reprises dans l'enchevêtrement , de barraquements , salles de jeux , boites de nuit , casinos, fitness club,restaurants,bistrots ,sushi bars,supermarchés, banques, concessionnaires automobiles, Torlenna finit par arriver devant la petite église . Evidemment il ne pouvait pas savoir que ce lieu sâcré entre tous avait été transformé en maison de tolérance . Lorsqu'il fut accueilli par une prostituée ouzbèque voilée de la tête aux pieds , il crut se trouver en présence d'une soeur ursuline. Il la serra avec effusion . Le traumatisme que lui causa la suite des évènements fut si grand , qu'il repartit le jour même pour sa lointaine patrie .Il dut mentir au saint père , mais ça il en avait l'habitude . Quant au père Abélard et à son fidèle André , cela faisait longtemps qu'on les avait oubliés . Quand la pluie cessa et que les esprits retrouvèrent leur sérénité , des recherches furent entreprises . A ce jour aucun des deux hommes n'a été retrouvé , vivant ou mort . Du cocotier , il ne reste pas la moindre trace.

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16 juillet 2004

La citadelle de Hautefort

Mon choix s'est porté sur le site qui a la bonté d'héberger mon journal en raison de son nom et aussi parce que le "prisonnier" y avait déménagé.Hautefort , ça a un certain panache , un petit air d'autrefois...

"Figurez vous que j'ai rencontré Blanche de Hautefort à la garden partie du colonel de Belle Verge! Non! Est-ce possible? Mais oui!"

 Bon , les choses s'étaient gâtées pour ce pauvre de Belle Verge quand il avait été muté en Allemagne . Ses subordonnés , sans égard pour son  illustre lignage , l'avaient impudemment surnommé "Bitte SchÖn" .Je ferme la parenthèse . Hautefort , ça me rappelait un peu Saumur et certains de mes camarades qui déclinaient leur identité comme on déroule une généalogie compliquée .Hautefort ,ce nom  renfermait aussi un  parfum d'hérésie certain . J'ai pensé aux Catharres...à Simon de Monfort . J'aime bien l'hérésie ! L'illusion a duré ce que durent les roses , l'espace d'un matin...Force me fut de reconnaître que ce que j'avais , dans ma hâte , lu Hautefort s'épelait en fait Haut et Fort . Dieu , quelle vulgarité!

Dans la première page de ce journal , disparue pour cause de click intempestif , j'essayais de me convaincre de l'utilité de tenir un blogue . Je n'avais découvert ce phénomène que récemment , aussi fut-ce avec un enthousiasme fébrile que j'introduisis le mot blogue dans le moteur de recherche favoris des plongeurs .La réponse arriva après une interminable attente de 0,18 seconde: 9.000.000 de sites répertoriés . Cela faisait beaucoup , d'un seul coup ...comme ça! Mais bon , je me suis promené dans une  centaine de journaux . C'est peu , mais cela m'a permis d'effectuer un petit classement tout à fait arbitraire et inutile .

 Les journaux tenus par les fanatiques de l'informatique .

- Ben oui j'ai mis Espadon sous un DotClear modifié...Je n'ai pas trop de temps en plus à consacrer au portage de Convea sur la plateforme de XPFE de Mozilla . Il faut vraiment être un as du XUL...

Chapeau bas et je passe mon chemin! (Personne n'aurait vu mon espadon?)

Les journaux tenus par des blogueurs au vocabulaire étrangement réduit:  

- ta 1 pb ?

- nan c du tt qi!     

Je les ai surnommés les "lol" . J'ignore ce que signifie ce mot ( lolita , lolo, lolypops...?Si quelqu'un pouvait me renseigner!) , mais il revient souvent et semble traduire une manifestation de joie . Je m'imagine ces blogués du langage sautillant en couinant lol , lol ,lol! Bien sur tout cela est très sympa(thique) ! Mais une chose m'inquiète :il m'a fallu trente secondes pour saisir les bases de ce moyen de communication , alors que cinq années m'ont été nécessaires pour ânonner de manière approximative l'anglais , l'allemand ou l'espagnol .En rétrécissant l'écrit  ne risque-t-on pas de réduire la pensée?   Comment traduire en langage "lol" la première phrase , pourtant simple , de ce monument de la littérature qu'est "la pitié dangeureuse" de Stefan Zweig ? 

" Toute l'affaire commença par une maladresse commise en toute innocence , une gaffe , comme disent les français" 

 "tt  la fère komensa pr 1 maladres komis en tt i no sens 1 gaf kom 10 ls francès" ?Le texte perd quand même beaucoup de sa saveur dans la traduction!

Les journaux d'une méticulosité maladive .

- Ce matin , comme tous les matins je me suis réveillé. J'ai ouvert mes yeux .Je me suis levé en mettant les pieds par-terre .Je suis allé dans la salle de bains qui se trouve au bout du couloir , à côté de la chambre de mon fils qui a trente ans et qui est toujours à la maison vu qu'il vit ici . Ensuite j'ai pris ma douche. Je me suis savonné avec du savon .Ensuite je me suis habillé avec des vêtements , un Tshirt et un "Jean ".C'est dimanche alors je m'habille décontracté avec des vêtements décontractés . Demain ce sera lundi .Ensuite j'ai pris mon petit déjeuner : des oeufs au plat , deux tranches de lard et demi , une tartine au miel d'acacias ramené par ma mère quand elle est venue nous voir l'hiver dernier , un verre de jus d'orange versé d'une boite de jus d'orange achetée à Sup. U. ( j' abrège pour qu'on ne reconnaisse pas le nom .... ma femme travaille à Carref. !) Ensuite j'ai bu une tasse de café fait avec une machine à café Phil........

Les bons journaux où l'auteur  parle de  littérature , art , cuisine , vie privée, politique, philosophie , démographie , transport aérien , géologie ,gynécologie, ethnologie , navigation , finances , économie politique ,spéléologie , religion ,orfèvrerie, hotellerie, médecine, mode, mécanique, architecture , pour ne citer que quelques uns des innombrables thèmes abordés par ces internautes à la culture abyssale .C'est fait en général avec une certaine dextérité linguistique non dénuée d'une pointe  humour . Ces blogues sont très agréables à lire par une nuit sans lune , lorsqu'il fait moins vingt degrés dehors et que trois mètres de neige bloquent la porte d'entrée de la maison .Dans les régions tropicales on remplacera la neige par un cyclone , un raz-de marée , une épidémie de peste bubonique ou par tout autre cataclysme entrainant une situation d'enfermement et de réclusion involontaires.

Les journaux des imbéciles qui se gaussent du remarquable travail fourni par les autres blogueurs . cf plus haut .

Et puis il y a les journaux sublimes et c'est dans cette catégorie qu'il faut ranger celui du prisonnier .

J'allais quitter , définitivement, les blogues et le monde des blogueurs , sans regrets , lorsqu'un dernier site attira mon attention . Il portait le nom de son auteur et c'était un joli nom . J'y entrai et ne pus en ressortir qu'après en avoir achevé la lecture par le dernier mot de la dernière phrase. J'étais envouté.Inutile de dire que la comparaison avec les autres journaux lus les jours précédents , n'aurait tout simplement eu aucun sens. J'avais là, devant mes yeux épuisés par une nuit de veille , Le Journal, celui dans lequel l'auteur se mettait à nu sans aucune fausse pudeur , nous livrait ses pensées les plus intimes, nous plongeait dans ses doutes , nous faisait aimer ses haines et craindre ses amours .

Ah , mais que sont les mots quand il s'agit de parler d'autres mots!Il faut s'enfoncer dans le journal du prisonnier , s'y attarder , frémir d'angoisse , trembler d'indignation , le vomir , l'adorer .Parfois,  il vous semblera apercevoir, fugitivement ,le propriétaire des lieux  occupé à soigner son jardin . Vous passerez à côté de lui , vous le saluerez , mais lui ne vous verra pas .  Il s'est enfermé dans une prison dont lui seul connait les murs et dont lui seul détient la clé.

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15 juillet 2004

Les physalies

 Dans le hurlement déchirant des ses turbo-propulseurs , l'avion s'immobilisa sur le tarmac du petit aérodrome de l'île de Tauro Pupu . Il était encore tôt et la température des plus  clémentes , à peine trente cinq degrés . Le voyage depuis Rupe Rupe avait été effroyable comme d'habitude , un peu plus que d'habitude même . Le système de pressurisation était tombé en panne . Le commandant , Armand d'Aspreville et son jeune second , Teiki Potu, avaient du débrancher le pilote automatique afin de maintenir l'appareil à un niveau de vol de six mille pieds , ce qui avait entrainé une épuisante navigation entre les cumulo-nimbus .Les deux hommes n'avaient toutefois  pu éviter les concéquences des turbulences sur le comportement du petit appareil de quarante places . Les passagers avaient tous été malades . On avait même frôlé l'incident sanitaire voir diplomatique , lorsque son excellence sir Ronald Tiputa , ministre des affaires étrangères des îles Oufala,avait manqué de s'étouffer en avalant son dentier . Mais l'hotesse , la frêle et superbe Leiana , avait su faire preuve d'un sang froid remarquable . Elle avait enfilé une solide paire de gants en caoutchoucs , ceux dont elle se servait pour récurer les toilettes à l'escale , et sans ciller avait plongé sa main droite dans le gosier du hiérarque qui à ce moment précis était tout proche d'entreprendre un voyage sans retour vers la mystérieuse et lointaine Waikiki. Bien entendu il n'est pas fait allusion ici à la station balnéaire des îles Sandwich , mais bien à ce séjour des morts qui joue un rôle si central dans la mythologie maori .Les passagers retinrent leurs vomissements , pendant que la jeune femme , un genou posé sur le torse puissant de l'homme d'Etat , arrachait du tréfonds de la gorge ministérielle  le complément dentaire passablement désarticulé . Il y eut un double hurlement , de douleur de la part de l'homme , de victoire de la part de la femme . En voyant ,niché au creux du gant rose, le postiche buccal auquel adhéraient encore les reliefs des repas pris précédemment par son excellence , les passagers se vomirent les uns sur les autres  en se congratulant . Lorsque les bagagistes ouvrirent , quelques heures plus-tard ,les portes de l'avion , l'odeur terrible qui se dégagea de la cabine leur sauta au visage .La chef d'escale , Yolande Travloche , une chinoise contrairement à ce que pourrait laisser supposer son nom (anciennement Trang Long), fit un malaise et il fallut l'allonger un instant à l'abri du soleil , sous une des ailes de l'appareil . Le comité d'accueil se composait du maire , Roni Metua , de ses adjoints , de divers notables locaux et d'une troupe de danseurs des très célèbres ballets de Tauro Pupu .Les toere et les pahu se mirent à résonner pendant que garçons et filles quasiment nus , s'élançaient sur le tarmac dans un tamoure endiablé . Lorsque  sir Ronald apparu soutenu par deux de ses collaborateurs, livide , édenté , son élégant costume recouvert de déjections inommables , les tambours se turent et les danseurs s'immobilisèrent . Roni rangea son discours écrit dans un anglais chancelant et s'élança au devant de son hôte, rafflant au passage ses couronnes de fleurs à la petite fille élue pour faire un compliment à l'illustre visiteur . La gamine vêxée se mit à pleurer . Roni serra le ministre dans ses bras , avec plus distance que d'habitude , tout en lançant autour de son cou une dizaine de colliers faits de plantes et de fleurs odorantes . Quelques instants plus-tard le cortège officiel démarrait dans un rugissement de moteurs au milieu d'un nuage de poussière . Laissons-les partir , ils ne nous intéressent plus . Laissons les autres passagers monter dans les taxis , les voitures d'amis ou de familiers et emprunter la piste sinueuse menant au village . A présent ne restent plus qu'une vingtaine de voyageurs en partance pour la capitale , Rupetville , située en la lointaine Rupe Rupe . Un rescapé de ce vol cauchemardesque s'attardait dans le minuscule terminal . Il s'approcha de la petite fille que tout le monde avait oubliée et qui continuait à pleurer .C'était un grand homme athlétique d'une quarantaine d'années . Ses cheveux poivres et sel étaient coupés en brosse et son visage volontaire se couvraient de rides au niveau du front lorsqu'il soulevait les sourcils en faisant bouger ses oreilles comme en ce moment . L'enfant se mit à rigoler . Il lui posa une question et elle le prit par la main , l'entrainant jusqu'au comptoir où l'on enregistrait les passagers , servait à boire et confectionnait des repas les jours fastes . Cela devait être un de ces jours , car la patronne , la mère de la petite fille ,accepta de préparer du poisson cru pour l'étranger ,  séduite sans doute par la profonde tristesse qu'elle crut lire au fond de ses yeux verts .En attendant elle l'invita à s'asseoir à une longue table en bois située à l'extérieur sous un manguier . Un petit homme s'y trouvait déjà installé . C'était un vietnamien d'un âge indéterminé compris entre soixante-dix et cent ans .Personne ne savait quand il était né et lui moins que tout autre . Il avait toujours été là et à chaque arrivée d'avion  il venait trinquer à la santé des nouveaux venus et des partants . Il ingurgitait des quantités phénoménales d'une effroyable vinasse que la patronne tirait d'une outre en aluminium . Lorsqu'elle lui remplissait son verre , pendant un bref instant , l'odeur de cet infernal breuvage couleur goudron flottait dans l'air , donnant un avant goût olfactif de l'enfer  .Le vieil homme salua le nouveau venu avec d'autant plus de chaleur que celui-ci lui offrit de remplir son verre désespérément vide. D'après l'enquête menée par la police locale , un mois plus-tard , il semblerait que les propos échangés entre les deux hommes, s'ils ne furent pas anodins , ne permettent cependant en rien d'éclairer les évènements tragiques survenus par la suite .La patronne du modeste restaurant déclara aux autorités que rien de spécial ne l'avait frappé dans le comportement de l'étranger , si ce n'est le fait qu'il ne possédait qu'un tout petit bagage à main Avant de partir , il lui avait acheté une bouteille d'eau minérale . Puis , d'un pas lent il s'était éloigné  sur la piste défoncée sous l'implacable soleil de la mi-journée . L'étranger marcha longtemps , ne s'arrêtant que pour boire quelques gorgées d'eau , protégé par l'ombre d'un banian ou d'un miro . Quand il eut parcouru une quinzaine de kilomètres , il avisa , en contrebas , une petite baie bordée par une plage de sable blanc .Il quitta le chemin et descendit entre les rochers et les acacias auxquels il s'agrippait pour ne pas glisser au fond du précipice . Un tel instinct de survie le fit sourire . Parfois une chèvre surgissait d'un surplomb et s'enfuyait , sautant de pierre en pierre avec une agilité étonnante . Quand il parvint à la plage , le soleil commençait à descendre à l'horizon . Il laissa tomber son sac , se dépouilla de ses vêtements et courrut dans l'eau dont la fraicheur toute relative effaça une partie de la fatigue accumulée au fil de cette marche épuisante . Il se laissa aller au gré du ressac , admirant les falaises où les oiseaux marins venaient se réfugier au retour de leurs pêches lointaines . La plage n'était pas longue , mais la blancheur éclatante de son sable la faisait paraître infinie . Puis , il le vit . Il se dit d'abord qu'il se trompait , que c'était impossible . Mais non , c'était bien ça! Il sortit de l'eau et s'approcha d'un bel arbre qui poussait en bordure du sable , protégé par deux grands blocs basaltiques . Aucun doute , c'était bien un olivier! Vision improbable , grotesque même à ces latitudes  sous lesquelles six mois de sècheresse brulante succédaient à six mois de pluie ininterrompue . Il toucha le tronc rugueux , les branches noueuses et les petites feuilles lisses.Il se dit qu'après tout , autrefois un colon avait peut-être essayé de se lancer dans une audacieuse plantation et que cet arbre avait été le seul rescapé de cette tentative vouée à l'échec . Evidemment l'arbre ne portait pas de fruits , mais sa seule présence était un miracle . Il s'allongea donc sous le feuillage protecteur de l'olivier et regarda le soleil descendre à l'horizon . Pris d'une inspiration subite , il alla chercher son sac , en sorti un bloc de papier et se mit à écrire . Quand il eut finit , il arracha la feuille , la disposa bien en évidence à côté de son maigre bagage et , pour que le vent ne l'emportât point , y posa une grosse pierre ronde . Il se recoucha . Une délicieuse sensation l'envahit. Il ne pensa à aucune de ses cinq ex-épouses, ni à sa femme actuelle , pas plus qu'à  la myriade d'enfants qu'il avait disséminés sur la surface du globe. Il s'enfonça dans sa propre enfance . Il se revit dans son pays , arpentant les plages de la Baltique  . Sa mère et lui se promenaient pendant des heures sur les grandes étendues libérées par les flots à marée basse . Chaque trouvaille était l'occasion de cris et de rires . Il les entendaient raisonner dans sa tête . Il eut même l'impression de parler avec cette mère chérie disparue depuis longtemps .Quand il sortit de sa rêverie , la nuit était tombée . A tâtons , il réunit quelques bout de bois apportés par l'océan et alluma un feu . Il se sentait bien , calme , paisible , reposé . Plus-tard , bien plus-tard , deux adolescents firent le témoignage suivant .  Profitant de la nuit , ils étaient venus récolter quelques plants de pakalolo  dans leur petite parcelle située à proximité de la plage . Là , ils avaient vu ce grand popaa , assis près d'un  feu ,psalmodiant dans une langue étrange à la fois gutturale et douce . Croyant avoir à faire à un tupapau , les deux garçons s'étaient enfuis , abandonnant dans leur panique leur récolte de plantes hallucinogènes .S'ils avaient tendu l'oreille avec plus d'attention et s'ils avaient eu connaissance de la magnifique langue allemande , ils auraient reconnu un des plus beaux Lied du poète  Heinrich Heine :

Ich weiss nicht was soll es bedeuten

dass ich so traurig bin

Ein Marchen aus alten Zeiten

Das kommt nicht aus den Sinn

Quand le feu se fut éteint , ne laissant que quelques braises éparses , l'étranger soupira . Il sortit de la poche de son pantalon une plaquette de pilules . Il en avala deux . Il voulut en prendre une troisième mais hésita . Il se souvint qu'elles étaient très puissantes et le plongeraient dans un sommeil profond au bout d'un quart d'heure . Ors il fallait qu'il puisse nager pendant ce quart d'heure , afin d'atteindre le large et être certain qu'on ne retrouvât point son corps . L'idée que son cadavre pût être manipulé et examiné par des étrangers , puis enterré lui faisait horreur.Il respira profondémment , regarda le ciel obscur constellé d'étoiles et s'élança dans l'eau . Il se mit à nager vigoureusement . Il fit peut-être deux cent mètres avant de sentir une première brûlure à son cou . Il s'arrêta de nager en hurlant de douleur .Il eut l'impression qu'une main invisible lui fouettait le corps et le visage . Dans un éclair , il pensa, les physalies! Affolé il se remit à nager vers le bord . La douleur était insoutenable . Le poison  pénétra chacun de ses organes. Un étau enserrait sa poitrine et l'empêchait de respirer . Il perdit connaissance .

 Le lendemain , le soleil était déjà haut lorsqu'il se réveilla .Il était étendu sous l'olivier et ne ressentait aucune souffrance. Il voulu voir les marques laissées par les filaments empoisonnés des méduses , mais son corps ne présentait aucune boursouflure suspecte .Il leva les yeux et vit que l'arbre était chargé de fruits . Il comprit alors qu'il était mort .

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13 juillet 2004

Le nombril du monde

Etrange cette date du 14 juillet . Ici c'est encore le 13 , bon sang! Pourraient adapter les sites aux heures locales !

L'arrivée à Rapa Nui est toujours un moment magique . L'avion descend , descend encore , les passagers se regardent d'un oeil inquiet et puis brusquement , Elle est là, avec ses collines verdoyantes , ses forêts d'eucalyptus et ses moais (les fameuses statues) . Te pito o te henua , le nombril du monde . On se demande vraiment comment les anciens maoris , partis des Marquises (fenua enata) , ont fait pour découvrir ce minuscule bout de terre il y a mille ans , au terme d'un voyage de quatre mille kilomètres . Pourtant ce sont bien des maoris qui peuplent Rapa nui et la langue qu'on y parle est très proche de celle des marquisiens. Combien de pirogues doubles se sont-elles perdues dans le vaste océan , afin que l'une ou l'autre puisse aborder en ces lointains rivages ? Peuples fascinants que ceux du Pacifique Sud . Sans instruments , ils arrivaient à retrouver leur route en démêlant les signaux envoyés , des millions d'années lumières auparavant ,par les planètes , les étoiles et les constellations qui brillent avec tant de force dans la nuit de l'hémisphère Sud .Aujourd'hui ,je ne fais que passer . Après avoir franchi les deux ou trois cent mètres qui nous séparent du "terminal" , une petite bicoque où s'entassent quelques vendeurs de souvenirs d'un goût douteux , je pénètre dans la salle d'attente dominée par la statue d'un guerrier rapa de trois mètres de haut. Je vois que presque tous les passagers , en majorité des japonais ,nous abandonnent pour passer le controle d'immigration . Mon pauvre Chili n'a pas encore la cote auprès des nippons , ce qui est somme toute rassurant.Je me suis toujours demandé pourquoi les japonais , si propres et soignés à l'aller étaient si sâles et négligés lorsqu'il prenaient le vol du retour pour Papeete . La réponse de l'énigme me fut donnée , il y a quelques années , lors d'un séjour dans l'île . Je m'étais adjoint les services d'un guide pascuan , qui pendant trois jours m'a , infatigablement, mené d'un site à l'autre . Inutile de dire que ce furent trois jours de pur bonheur pour le pétrophage (bouffeur de vieilles pierres) que je suis .A un certain moment , nous vîmes un village de tentes installé sur un glacis jouxtant l'océan . Autour de ces précaires abris , secoués par les vents , une vingtaine de japonais couverts de poussière , occupés à prendre le thé . Sans attendre ma question , le guide m'expliqua qu'en raison de la rareté des places dans les quelques hotels de l'île et surtout de leur caractère fort dispendieux ( j'aime bien ce mot , ça me fait penser au Québec) , nos amis nippons aux moeurs grégaires préfèraient les aléas du camping aux risques d'un éclatement de leur nucléus tribal (mais non , c'est pas une maladie!).Le moment fort de ce séjour fut la visite du volcan Rano Raraku , sur les flancs duquel on peut admirer  les carrières où les epe roroa (les longues oreilles ) taillaient les Moais à même la falaise .Nous étions seuls . De temps en temps une rafale de vent faisait se plier les grandes touffes d'herbe empanachée et chanter la roche . Partout des statues à des stades divers de finition . Certaines prêtes à être trainées sur les ahus ( plate-formes sacrées ),  d'autres à moitié finies ou juste ébauchées . L'impression d'un chantier abandonné pour la pause déjeuner , ci ce n'est que cette pose durait depuis plusieurs siècles. Je m'attendais presque à trouver des instruments posés de ci , de là avec désinvolture .Qu'est- ce qui avait bien pu provoquer cet arrêt brutal? Une révolte? Douteux . Une épidémie ou un raz-de-marée? Possible . En tous les cas ce fut quelque chose de violent et de subit . Un gémissement attira  notre atention . Nous suivimes la direction de ce qui , petit à petit , se transformait en plainte aigue .Je fus pris d'un doute . Et si c'était...Non , ils n'oseraient pas ! Pas ici au milieu de ce chantier figé pour l'éternité! Je fis signe au guide de rebrousser chemin .Mais , d'un mouvement impératif du bras , il m'enjoignit à le suivre . Je ne résistai point . Là au détour d'une corniche , une femme , européenne sans doute , se frottait , en psalmodiant, contre une grosse pierre qui avait la forme et l'aspect lisse d'un oeuf!Le pascuan m'expliqua que cette pierre avait des pouvoirs sacrés pour qui la touchait. Il ajouta que des visiteurs venaient du monde entier pour sacrifier à ce rite . Entretemps la jeune femme s'était rendue compte de notre présence et avait cessé ses mouvements de reptation autour du caillou . Le pascuan lança un prudent , hola ! La dame nous fusilla du regard , ramassa sa casquette , ses lunettes et s'en alla en grommelant . Le vent emporta ses paroles , à peine fumes nous capables de saisir quelques lointains "fucking" enchevêtrés à de véhéments "bastards". Peut-être bien qu'elle était américaine après tout! Les haut-parleurs crachotent comme dans le film de Jacques Tati , "les vacances de Mr Hulot" . Personne n'y comprend rien , mais comme il n'y a qu'un seul avion sur la piste , ce n'est pas bien dificile de deviner que c'est pour nous . La matinée est splendide . Le commandant nous fait un superbe cadeau . A peine décollé , l'avion revient au-dessus de Rapa et nous avons droit à une visite guidée des sites à une altitude qui ne doit pas éxéder les cent mètres . Vu d'en bas , un boeing 767  en rase-motte  ça doit décoiffer! Ils sont un peu dingues les pilotes de la Lan Chile , mais ce sont des as . Cotoyer les turbulences de la cordillère des Andes à longueur de journée , ça forme! Cinq heures plus-tard , c'est l'atterrissage à Arthuro Merino Benitez . Parait qu'il vont bientôt le rebaptiser Pablo Neruda . Ce n'est que justice . Mais je pense qu'ils attendent que le "vieux" passe l'arme à gauche pour le faire .Il y a dix ans , lors de mon premier voyage (j'en suis à mon vingtième) au Chili , je n'étais pas dans une disposition d'esprit aussi favorable . La bande son du film "missing" tournait sans cesse dans ma tête . Je revoyais le héros du film passer le contrôle d'immigration , montrer une tonne de papiers , répondre à une foule de questions posées par un officier à la mine patibulaire , la lèvre supérieure barrée par une moustache cruelle .En fait c'est une jeune fille qui m'a accueillie avec un grand sourire et a tamponné mon passeport sans même le regarder .Aujourd'hui , j'ai un autre souci : battre mon précédent record , sept minutes de la sortie de l'avion au taxi , et sans courir! Record totalement stupide et inutile comme tout ce que je fais évidemment ! A peine la porte ouverte , je m'élance dans les couloirs interminables . Arrivé devant les guichets de la police d'immigration , j'en choisis un au hasard . Tiens,  ils sont équipés de systèmes de caméra pour prendre en photo les visiteurs . Nouveau , ça! Je tends mon passeport à l' officier , un jeune mec avec une bonne bouille . Je le salue , buenas tardes . Ne jamais oublier de saluer au Chili! Il va me répondre , ouvre la bouche et éternue en m'aspergeant de morve .Je reste très zen . C'est vrai qu'il n'a pas l'air bien  . Son gros nez par lequel ruissellent des torrents visqueux et blanchâtres est rouge et gonflé . Quant à ses yeux , il peut à peine les maintenir ouvert . Confus il s'excuse et me tend un mouchoir en papier avec lequel je m'essuie discrètement . Lui se mouche longuement puis s'essuie les narines auquelles le moitié du mouchoir reste collé . On dirait un phacochère maintenant! Pour ne pas éclater de rire , j'engage la conversation , grippé? Aux torrents de morve succède un flot de paroles . Bon tant pis pour le record . Quand j'arrive auprès du tapis roulant , mon sac m'attend depuis longtemps . A la sortie , une vingtaine de gars portant un badge "taxi official" , attendent bien sagement . Je choisi l'un d'eux . Il me mêne à un comptoir où une jeune fille me demande ma destination . Je la donne et elle me fait payer la course . On me remet un reçu . Le taximan qui est resté à côté de moi avec mon sac , me conduit à un autre taximan . Celui-ci sort avec moi et s'arrête devant le premier taxi de la file . Le chaufeur  m'ouvre la porte en me saluant , pendant que taximan numéro deux met mon bagage dans le coffre .Et on dit que c'est le bordel en Amérique du Sud! Je regarde ma montre . Douze minutes . Tant pis , je ferai mieux la prochaine fois!

 

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11 juillet 2004

L'attente

 

 Je pense que cette manie d'arriver des heures à l'avance , quand je dois voyager, me vient de mon père . Il nous faisait nous lever à l'aube pour prendre un avion tard dans la soirée . Je n'ai jamais aimé mon père autant qu'à ces moments là . Il devenait alors une espèce de dieu omniscient , celui qui nous guidait dans les arcanes du transport aérien . C'était un homme élégant et raffiné qui inspirait un respect immédiat aussi bien dans les aéroports que dans les hotels de luxe ou les relais minables perdus au fond de la brousse africaine .J'ai bien peur de ne pas avoir hérité de sa prestance , juste de son angoisse démesurée pour toute forme de retard! Bientôt viennent me rejoindre d'autres passagers , un à un ou en petits groupes pour les japonais . Nous sommes comme des pénitents parqués derrière des barrières faites de rubans en plastique qui viennent s'enrouler à l'intérieur de poteaux métalliques . Au bout d'une heure , il y a une centaine de passagers . Leur cacophonie polyglotte provoque un vacarme assourdissant . J'ai toujours été impressionné par la capacité de certains pour l'expression orale . Surtout lorsqu'ils n'ont rien à se dire ! Je m'aperçois que je n'ai pas parlé de l'aéroport de Tahiti-Faaa (oui il y a bien trois a ). Bâtiment entièrement ouvert , sans fenêtres ni portes , il est totalement désert durant la journée. Les rideaux métalliques des échoppes sont tirés . Seuls quelques vols locaux assurés par de petits avions à hélice entretiennent un semblant d'activité au niveau des comptoirs d'Air Tahiti . Vers dix heures du soir , on sent un frémissement . Les commerçants ouvrent leurs boutiques , les comptoirs des compagnies internationales se peuplent . Vers minuit c'est une ruche bourdonnante. Les hasards du décallage horaire ( heure française moins douze) ont voulu que la vie ne commence à se manifester qu'au milieu de la nuit . Arrivées et départs  se succèdent alors à un rythme soutenu: Paris , Los-Angeles , Oackland , Sydney , Tokio , Santiago , Nouméa...Lorsque l'on prend l'avion ici , c'est forcément pour aller loin . Les comptoirs internationaux sont entourés d'une cage de verre . Je suis le premier à y pénétrer après m'être soumis à la fouille de mes bagages et avoir montré , à une dizaine de reprises , mon passeport , au cas improbable mais toujours envisageable où j'aurais changé d'identité en passant d'un poste de contrôle à l'autre . Le voyage commence bien . On me surclasse . Prime au premier :un siège en première classe . Pour un vol d'une dizaine d'heures , ce n'est pas un petit cadeau! Bah , l'humanité n'est donc pas si pourrie que cela!Carte d'embarquement en main je sors du sas de sécurité , pour me présenter au contrôle de la PAF (police de l'air et des frontières) et passer...un nouveau contrôle de sécurité.Enfin je suis dans le saint des saints , la salle de transit. Au rez de chaussé les boutiques hors taxe qui vendent la même chose qu'en ville mais en plus cher tant il est vrai que l'homo sapiens moyen quand il voyage devient idiot . Il y a aussi plusieurs rangées de sièges surlesquels s'entassent des centaines de corps épuisés . Certains sont assis à même le sol .Si l'on fait un peu fonctionner ses yeux , on aperçoit, sur la droite, un bel escalier en bois . On le prend et on se retrouve dans une grande salle où s'alignent une centaine de fauteuils... entièrement vides avec vue imprenable sur la piste et les mouvements des avions . C'est toujours ainsi que les choses se passent . Le jour où cette salle sera pleine , je crois que je m'arrêterai de voyager!J'ai deux heures devant moi .L'avion de la Lan n'est pas encore arrivé . Je regarde les voyageurs monter en file indienne dans l'Airbus d'Air Tahiti Nui . Sympa le fleur de tiare sur l'empennage!Dans vingt quatre heures trois cent zombies débarqueront à Roissy!Je travaille un peu sur mon roman . En fait , je relis les pages que j'ai imprimées avant de partir . Pourquoi trouve-t-on toujours des fautes de style et de grammaire à la dixième relecture ? Quant au contenu , plus on y pense , plus on en mesure l'inanité.Bon sang ,personne ne va payer pour lire ça!C'est de la meeeeerde!Démoralisé , je flanque la liasse de feuillets dans mon sac . Sapristi , je suis à la page 275 , je me suis fixé à moi-même pour objectif de ne pas en dépasser 300 , j'ai un paquet de personnages sur les bras , une vraie kermesse , et je ne sais foutrement plus quoi en faire ! Même en en zigouillant un par ci , par là , il m'en restera toujours de trop . Une bonne épidémie voilà ce qu'il me faudrait!Ca fait un an qu'ils me cassent les pieds avec leurs histoires ! Ca suffit maintenant! Ah mais! Les hurlements déchirants de réacteurs me tirent des mes pensées moyennement agréables . Ah , c'est lui . Je ne sais  pourquoi , mais chaque fois que je vois cet avion avec les trois lettres LAN marquée sur le fuselage , je suis parcouru de délicieux frissons . Bientôt , je serai au Chili , ma deuxième patrie . Ma première patrie c'est N. , mais c'est une longue histoire d'amour qui dure depuis plus de vingt ans . Le Chili c'est plus récent .Le coup de foudre ! Pourtant en 1994 il a quasiment fallu qu'un ami me traine dans l'avion pour y aller, tant j'avais le tête farcie de toutes les conneries que l'on a pu raconter sur ce pays .Non , le Chili ce n'est pas Pinochet !J'en reparlerai un autre jour . Pour l'instant on appelle les passagers à destination de l'île de Paques et de Santiago  . Je descends l'escalier monumental , pour emprunter la sortie réservée à la première et à la business classe . L'hotesse me toise et me fait signe d'aller dans l'autre file . Bon , avec mon jean , ma chemise de bûcheron canadien ( il fait froid au Chili en cette saison) et ma queue de cheval ( je fais allusion à mes cheveux bien sur) , je n'ai pas vraiment le look du cadre sup cloné et aseptisé! Mais les faits sont têtus et la jeune femme me laisse passer en s'excusant . Je suis un des premiers à monter dans l'avion , salué avec la courtoisie extrême coutumière à ce peuple . Mon siège se trouve au milieu de la cabine , isolé comme un trône , sans voisin immédiat . Comme l'embarquement se fait par la porte avant , j'ai droit au défilé de tous les passagers . Les japonais me font de grands sourires , les sud-américains me jettent des regards envieux et les français me reluquent d'un oeil torve . Sadique, je presse sur tous les boutons qui ornent l'accoudoir et  mets en branle le mécanisme qui transforme le trône en confortable couchette .A ce moment , se présentent à la porte la fille aux longs couteaux et sa compagne engoncée dans une robe en toile cirée blanche striée de bandes noires .Longs couteaux s'arrête devant moi et pointe dans ma direction un doigt lourdement armé qui manque de m'éborgner . Le zèbre se trémousse en gloussant , that's lovely! L'hotesse les pousse gentiment vers l'arrière afin de dégager le passage . Ca ne plait pas à Cruella. Elle  brandit ses serres devant la figure de la pauvre fille en lui jetant un regard à glacer d'effroi une section de légionnaires. Finalement , avant d'obtempérer, elle me lance un sourire de mante religieuse en faisant crisser ses ongles les uns contre les autres . L'hotesse et moi , nous nous regardons un instant avant d'éclater d'un rire qui a du s'entendre d'un bout à l'autre de l'appareil !Quand je lui fais part de mes réflexions sur la vie amoureuse de long couteaux , la jeune chilienne se met à hennir  en se tordant dans tous les sens et ne doit son salut qu'à une fuite précipitée dans les toilettes .Quand je pense qu'on m'a confisqué mon coupe-ongles! Un peu plus-tard nous décollons .

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